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Lettre ouverte à Bernard Kouchner

J’étais de ceux, lors de votre entrée au gouvernement, qui prenait votre défense et refusait catégoriquement le mot révélateur du mode de pensée de ceux qui l’emploient : « traître ». A vrai dire, il me suffisait de penser que, depuis toujours, quelqu’un ayant participé à la fondation de Médecins Sans Frontières et Médecins Du Monde était digne, pour moi, du statut de « héros ». D’autre part, ayant notamment lu le livre d’entretiens avec Daniel Cohn-Bendit, je ne pouvais que constater que j’étais en phase avec vos idées mondialistes, libérales, et votre conception des Affaires étrangères. J’étais alors pleinement porté à comprendre que ce poste qui vous était offert était peut-être l’occasion unique de faire avancer les choses dans ces domaines. Sarkozy avait tout de même annoncé vouloir la rupture dans la diplomatie également, en moralisant, en mettant en avant les droits de l’homme : ce qui me paraissait être paroles en l’air qui ne mangent pas de pain en période électorale semblait prendre forme par votre nomination.

Certes, je me demandais dans quelle sens la fameuse « ouverture » allait opérer : Sarkozy deviendrait-il kouchnérien ou Kouchner ferait-il du Sarkozy ? La réponse me semblait évidente mais... oui... je voulais croire qu’il y aurait des infléchissements majeurs allant dans le bon sens. Je trouvais cocasse comme Cohn-Bendit d’imaginer Kouchner dire à la Turquie : « c’est non ! » par exemple... et très triste en même temps. Je me demandais également comment quelqu’un ayant dénoncé la « pente très dangereuse » à l’évocation du cocktail ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale / propos sur le déterminisme génétique pouvait ensuite participer à ce gouvernement. « Que mes amis me réveillent », avez-vous dit en substance pour l’éventualité où vous vous perdriez...

Mais nous y sommes ! Du moins c’est mon avis. On a le ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale avec ses grotesques quotas d’expulsion. Il a en plus récupéré la gestion du droit d’asile, chapardé aux Affaires étrangères (nombre de demandes satisfaites divisé par 2). Il y a eu récidive sur la génétique avec les tests ADN. Quand la délégation française va en Chine, c’est sans Rama Yade, et exit les discussions sur Taïwan, le Tibet, les droits de l’homme. Poutine gagne des élections avec fraudes, certes mineures et non susceptibles d’avoir changé l’issue du scrutin, et ce sont les chaleureuses félicitations. Et voilà le Colonel Kadhafi, Guide de la Révolution, pendant 5 interminables journées à Paris. Mais enfin ! Ce n’est plus de « l’ouverture », c’est la quadrature du cercle !

Qu’on ne s’y méprenne pas, je ne condamne pas la realpolitik en tant que telle, ni ne considère qu’il faudrait isoler Chine, Libye, et tout pays ne respectant pas les droits de l’homme. D’accord pour la possible rédemption, d’accord pour échanger avec ces pays. Mais est-il besoin d’un tel cirque ? L’Allemagne n’a-t-elle pas besoin du gaz russe ? Pourtant Merkel garde son ton critique. Qui, à part la France, ferme à ce point les yeux sur ce qui se passe en Chine ? Pourtant, nous ne sommes pas les seuls à signer des contrats. Est-ce que signer des contrats et réintégrer la Libye nécessite un accueil si chaleureux et empressé ? Un jour on libère des otages (et avec quelles contreparties ? même si utiliser ce mot est interdit...) ayant été retenus des années, torturés et le lendemain (stricto sensu !) on est lancé sur la voie de la rédemption et de la respectabilité.

Aujourd’hui, j’entends vos réserves, j’entends aussi qu’elles se voudraient plus virulentes, comme celles qu’a osé exprimer Rama Yade (avant de se rétracter, quoi qu’elle en dise). J’entends aussi cette stratégie de défense qui consiste à dire : « mais qu’ont fait mes détracteurs pour les droits de l’homme ? » J’ai envie d’y répondre : peu importe ! Ce n’est pas à la nullité de ses opposants qu’on doit se mesurer, sinon c’est la chute sans fond, la course à la nullité. Etre obligé de qualifier « d’heureux hasard » une réunion à Bruxelles pour ne pas avoir à rencontrer l’invité officiel qui rend si heureux notre président... C’est assez triste et pathétique. Force est de constater qu’on a tout le contraire d’une moralisation de notre diplomatie et que les droits de l’homme ne sont pas vraiment le premier des soucis du président. Je note que pour la deuxième fois, vous ne vous jugez pas encore assez « indigné » pour partir. J’ai du mal à le croire, peut-être parce que je ne vois pas assez clairement ce que vous parvenez à faire depuis ce poste et qui va dans le bon sens... mais ça devient difficile d’avaler ce genre de couleuvres !

par Sébastien Marie (son site) mardi 11 décembre 2007 - 78 réactions
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  • Par nick (xxx.xxx.xxx.226) 11 décembre 2007 10:45

    @Lerma

    Tu dis "nous ne comprenons pas votre logique"...tu parles uniquement pour toi j’imagine moi je la comprends très bien la logique de l’auteur...Merci pour l’article au passage.

    Quant à faire la guerre pour libérer tel ou tel pays, ne penses-tu qu’il y a d’autres moyens de faire connaitre ses positions...arrêtes d’être aussi simpliste Lerma, tu fatigues...je suis sûr que tu es capables d’un raisonnement intellectuel digne de ce nom...allez vas y mon gars, fais un effort et surprends moi !!

  • Par morice (xxx.xxx.xxx.227) 11 décembre 2007 10:26
    morice

    "Arrêter d’etre simpliste et regardez le Monde comme il est". Ben c’est pas trés beau, là : on doit montrer à notre jeunesse que le sommet de la diplomatie c’est de baisser sa culotte pour un peu d’argent ? On comprend mieux pourquoi le soir on a la star’ac plutôt que des émissions politiques ! Que va-t-on dire à nos enfants ? Qu’on a disséminé le nucléaire jusque chez des fous car c’était le seul moyen d’assurer leur avenir ? Qu’on a fourgué des armes pendant des années en se faisant passer pour des champions de la paix ? Les gamins ne supportent pas l’hypocrisie. En ce moment, ils sont mal, très mal. Les adultes, comme vous, Mr Lerma, s’en tapent le coquillard : ils parlent "realpolitik", qui, en claire signifie vendre son âme au diable, rien d’autre. C’est Faust qui es arrivé dans sa toge hier. D’ailleurs, il nous l’a bien fait comprendre : des points levés, il y a bien longtemps qu’on n’en avait pas vu dans la cour de l’Elysée. Jamais, même. Vous ne l’avez donc pas VU, ce point levé, mr Lerma ?

  • Par Reinette (xxx.xxx.xxx.26) 11 décembre 2007 14:44
    Reinette

    EMPLÂTRE HUMANITAIRE SUR CASQUE COLONIAL (2eme chap.)

    1994. L’État français est alors le soutien essentiel du Hutu Power qui massacre méthodiquement un million de Tutsi au Rwanda. Le 9 mai, en plein génocide, Rwabalinda, un haut responsable militaire du gouvernement intérimaire rwandais rencontre en France le chef de la Mission militaire de coopération. Au menu notamment : l’amélioration de l’image du régime génocidaire...

    Or, voilà ce que rapporte le général Dallaire, dirigeant de la force onusienne, à propos de la visite de Kouchner au Rwanda trois jours plus tard comme émissaire de l’Élysée : « Il m’a annoncé que le public français était en état de choc devant l’horreur du génocide au Rwanda et qu’il exigeait des actions concrètes. Je lui ai exposé ma position : pas question d’exporter des enfants [et de] s’en servir comme porte-enseigne pour quelques Français bien-pensants. J’ai détesté l’argument de Kouchner qui estimait que ce genre d’action serait une excellente publicité pour le gouvernement intérimaire. [...] Je n’aimais déjà pas l’idée de faire sortir du pays des enfants rwandais, mais se servir de ce geste pour montrer une meilleure image des extrémistes me donnait la nausée. » [4]

    L’opération capote, mais Kouchner revient à la charge, pose devant les caméras un orphelin dans les bras, et demande l’autorisation auprès de Dallaire de faire intervenir l’armée française à Kigali, ce qui mènerait vers la partition du pays. Nouveau refus du général onusien, mais l’idée est là : faire intervenir la France au nom de l’humanitaire, alors que 90 % des victimes tutsi sont déjà exterminées. L’opération Turquoise organisera finalement le retrait et la protection des forces du génocide.

    Aujourd’hui, Kouchner fustige « l’aveuglement criminel » de Mitterrand, comme si l’ancien Président était mal informé. Au sujet de l’implication française, il y va parfois au culot : « L’armée française n’a pas plus organisé le massacre qu’elle n’a participé directement au génocide » [5], alors qu’on connaît aujourd’hui le rôle logistique des militaires français dans la machine d’extermination [6].

    [4] Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable, Libre expression, 2004.

    [5] Ouvrage collectif, Rwanda : pour un dialogue des mémoires, Albin Michel, 2007.

    [6] La nuit rwandaise, n°1, 2007, pp. 129-141 et 157-171.

  • Par Reinette (xxx.xxx.xxx.26) 11 décembre 2007 14:41
    Reinette

    EMPLÂTRE HUMANITAIRE SUR CASQUE COLONIAL (1er chap.)

    LE nouveau locataire du Quai d’Orsay, a démarré ses aventures en 1969, en pleine guerre du Biafra. Depuis, il a toujours su garder la pose et le faux-nez humanitaires.

    EN 1969, LE TERRITOIRE BIAFRAIS, province sécessionniste du Nigeria, est au coeur de gigantesques gisements pétroliers. La situation de guerre civile donne des idées à Jacques Foccart, le stratège du général De Gaulle, qui soutient déjà matériellement les indépendantistes. Son but est simple : encourager la partition du Nigeria et ouvrir un boulevard au groupe pétrolier français Elf [1].

    Mercenaires, fonds secrets, agitation diplomatique, toute la panoplie des réseaux de la Françafrique est déployée pour soutenir l’effort de guerre. Reste à bluffer l’opinion publique. Le colonel Maurice Robert, alors responsable Afrique du SDECE, s’est laissé aller à quelques confidences : « Ce que tout le monde ne sait pas [sic], c’est que le terme de “génocide” appliqué à cette affaire du Biafra a été lancé par les services [secrets]. Nous voulions un mot choc pour sensibiliser l’opinion. » [2].

    C’est là que l’ancien étudiant communiste Bernard Kouchner, venu sur place à l’appel de la Croix-Rouge et du Secours médical français, va initier sa légende médiatique en créant le « Comité de lutte contre le génocide du Biafra », au sein duquel il enrôle nombre d’intellos. Les images des enfants biafrais faméliques bouleversent les téléspectateurs. Le Biafra devient cause nationale. L’aide afflue, à deux détails près : dans les cargaisons de la Croix-Rouge on trouve aussi des armes [3].

    Un million de morts plus tard, le soutien militaire français aura prolongé de manière criminelle un conflit perdu d’avance. Le french doctor, quant à lui, devient un des pionniers de l’urgence humanitaire et participe l’année suivante à la fondation de Médecins sans frontières. « Il n’y a pas de bons et de mauvais morts » devient l’antienne imparable de la bonne conscience occidentale, sans que se pose jamais la question de « qui arme qui ? ».

    [1] F-X.Verschave, La Françafrique, Stock, 1998, chap. 4, « Biafra pétrolo-humanitaire ».

    [2] Ministre de l’Afrique, entretiens avec André Renault, Éd. Seuil, p.180.

    [3] La Françafrique, op. cit. pp. 149-150.

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