Cher M. le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Co-développement,
Je vous adresse cette lettre en tant qu’étudiant tunisien installé à Toulouse depuis six ans.
Votre qualité de ministre qui s’occupe de ma condition en France m’oblige à attirer votre attention sur quelques points de votre politique et celle du président français M. Sarkozy. Je suis heureux que maintenant, grâce à ce ministère tant décrié, je puisse trouver un interlocuteur qui soit là pour s’occuper des questions qui me concernent.
Si vous permettez, j’aimerai orienter mon propos selon quatre axes qui ne sont autres que l’intitulé de votre ministère. Je pense qu’effectivement ces quatre points se complètent parfaitement. Si on met l’accent en même temps sur l’immigration, l’intégration, l’identité nationale et le co-développement, on ne peut mener qu’une action logique et objective.
Tout d’abord, avant toute action dans le domaine de l’immigration, il me semble indispensable d’ouvrir un grand débat national sur ce sujet en invitant tous les protagonistes : les préfets et la police, les associations d’aide et de défense des immigrés, mais aussi les immigrés eux-mêmes.
Car, M. le ministre, nous sommes des personnes capables de nous défendre par nous-mêmes et de dialoguer avec vous objectivement pour essayer de faire un état des lieux.
En effet, je ne trouve pas normal que soit fixé un taux de reconduite à la frontière qui a été chiffré à 25 000 immigrés clandestins par année. Alors qu’il n’existe à ma connaissance aucune donnée statistique officielle sur le nombre d’immigrés qu’ils soient détenteurs ou non de papiers.
De quels pays viennent-ils ?
Quelles sont leurs activités, leurs âges, leurs revenus et leurs conditions de vie ?
En somme, peut-on réfléchir sur un sujet si sensible sans avoir en main toutes les données nécessaires ?
Vous disposez certainement de ces statistiques, alors, j’aimerais qu’elles soient rendus publiques pour que le débat puisse avoir lieu.
Beaucoup de préjugés existent sur nous, les immigrés, et l’immigration. L’exemple le plus frappant est celui de la seule statistique qui indique que « seulement » 5% des immigrés (1) sont entrés en France avec le motif de travail. Ce qui insinue que les 95 autres pourcents sont en France pour profiter de sa protection sociale et ainsi grossir le rang des chômeurs. Or, une personne, qui demande le regroupement familiale avec son épouse et ses enfants, ne va pas supporter à elle seule le lourd poids financier que représente la prise en charge de 2 ou 3 individus. Donc, les épouses qui entrent en France grâce au regroupement ne sont pas là pour rester les bras croisés. La plupart d’entre elles travaillent ou font des études.
Car contrairement à l’image répandue dans les médias, les familles africaines ou maghrébines ne laissent pas leurs femmes à la maison en France : surtout s’ils ont 3 ou 4 bouches à nourrir, à habiller et à éduquer. La génération « perdue » de Français issus de l’immigration s’est égarée parce que leurs parents ne pouvaient se permettre de travailler moins. Leur absence a pesé lourd puisque dans la plupart des cas, ces personnes ont dû travailler dans les métiers réputés durs comme dans le bâtiment, le ménage ou la restauration... et ceci pendant de longues heures. Cela ne signifie pas que la famille « française » de souche n’a pas ces difficultés. Mais, un enfant d’immigré a besoin d’un encadrement supplémentaire car ses parents sont eux-mêmes déstabilisés par la nouvelle culture du pays d’accueil.
Les étudiants ne sont pas comptabilisés dans l’immigration pour motif de travail. Cela n’est pas logique puisque ceci veut dire que les étudiants ne travaillent pas. Comme vous le savez, nous possédons une autorisation de travail temporaire.
Ainsi, nombreux de mes collègues n’ont pas la chance de posséder une bourse ou les moyens financiers nécessaires pour vivre. Ils doivent donc travailler plus et ainsi étudier moins. Il suffit d’aller dans le métro et de discuter avec les agents de sécurité, vous y verrez des étudiants en thèse algériens, des doctorants marocains et des diplômés sénégalais.
M. le ministre,
Je comprends votre souci de réduire le flux migratoire mais permettez moi de vous dire que ceci ne signifie pas le durcissement des conditions d’entrée en France même pour une visite touristique. J’en ai fait la malheureuse expérience puisque l’année dernière, mon frère n’a pu venir me visiter en France. La raison évoquée est qu’il est jeune et risque de fuir et ainsi devenir clandestin.
Les conditions d’entrée en France sont déjà assez draconiennes et le regroupement familial quasi interdit. Si plusieurs de mes compatriotes vivant en France se sentent obligés de se marier avec une personne au pays c’est que l’aspect d’intégration a échoué.
Et si l’immigration clandestine paraît élevée, ce n’est pas en durcissant les conditions d’entrées qu’elle va baisser. La solution est dans le quatrième axe qui est le co-développement.
« La France ne peut supporter toute la misère du monde » et c’est vrai. Ce drame humain qui pousse des milliers de jeunes à se jeter à la mer ne peut être résolu que si le pays de départ de ces candidats à l’émigration connaît un meilleur développement.
Je ne demande pas l’ouverture totale des frontières ni la régularisation de TOUS les sans-papiers. Il faut que soient régularisés : les sans-papiers qui ont une attache en France. Ainsi, on leur évite qu’ils soient reconduits à la frontière comme du bétail ; ceux qui travaillent au noir soient mieux protégés par le droit social. Ce travail au noir nuit aux travailleurs clandestins et à la santé économique de la France.
En les régularisant, ils peuvent aider ainsi le pays d’accueil en payant des impôts, mais aussi les familles africaines en leur envoyant de l’argent. Car plusieurs villages ne vivent qu’à travers l’aide que leur transmet les quelques immigrés travaillant en France. Et en aidant ces villages à se développer, vous baissez ainsi le taux de candidats à l’émigration clandestine.
Au lieu de renforcer les contrôles d’identité au faciès, au point d’exaspérer vos compatriotes français d’origine maghrébine ou africaine, il vaut mieux proposer aux clandestins récents une aide au retour assez conséquente (qui sera partagée par la France et le pays de départ). Je suis conscient que cette mesure peut paraître impopulaire aux yeux des immigrés, mais elle leur permettra de mieux redémarrer chez eux.
Pour cela, le co-développement est indispensable pour la réussite de cet aspect de votre politique.
M. le ministre,
L’intégration des immigrés est un autre axe qui est crucial dans la réussite de ce pays qui est la France. La plupart des étudiants que je connais ont développé des compétences qui seront plus utiles ici que dans notre pays. Par exemple, dans ma branche d’ingéniorat, celle de mathématiques et modélisation orienté vers l’aéronautique, il est clair que les perspectives de travail sont exclusivement françaises.
C’est pour cela qu’une grande majorité de nous a envie de rester et de s’intégrer à la société française. Contrairement à la génération précédente qui n’a pas eu la chance de s’intégrer, nous avons les outils et la culture pour faire partie intégrante de la France. Nous savons lire, écrire, réfléchir, respecter la laïcité et honorer la République. Nous connaissons l’histoire de France, nous suivons la vie politique et nous ne sommes pas là pour imposer telle ou telle religion.
En plus, notre position singulière d’étudiants ayant eu un cadre culturel stable nous permet de communiquer avec l’ancienne génération et les réconcilier avec la République. Notre connaissance parfaite de nos deux langues maternelles le français et l’arabe nous rapprochera de la nouvelle génération.
Le fait de nous stigmatiser ne fait qu’ébranler encore plus la confiance qu’accordent les immigrés à votre pays. A cause des préjugés que véhiculent les uns et les autres, je remarque que beaucoup de mes collègues immigrés se renferment dans leurs communautés respectives.
Ainsi, c’est plus difficile de quitter sa communauté pour s’intégrer à la République française. Les couples mixtes sont de plus en plus mal vus. Etant moi-même dans ce cas, cette vie multiculturelle m’a enrichi puisque cela m’a permis de mieux comprendre la culture française. Malheureusement, les deux communautés n’acceptent pas facilement cette façon de vivre.
Et pourtant c’est la multiplication de ce genre de mélange qui pourrait intégrer le maximum d’immigrés et réduire ainsi le regroupement familial. Le renforcement des contrôles des mariages ne fait que marginaliser ce genre d’union. Je comprends votre lutte contre les mariages blancs mais il faut donner leurs chances aux vrais mariages pour qu’ils deviennent la meilleure façon d’intégrer les étrangers.
Quand aux immigrés résidant en France depuis plus longtemps, ils n’ont pas besoin de clichés, mais de reconnaissance de la part de l’Etat français. La majorité écrasante de ces travailleurs ont participé (sinon fait) les trente glorieuses. Ils ont été obligés de quitter leurs pays dans les années 60 et ont fait le succès de la France.
En ce qui concerne leurs enfants et leurs petits-enfants, celle qu’on appelle la troisième génération, la solution est de les intégrer par le travail. Pourquoi ces jeunes n’ont pas le droit de faire partie de l’économie officielle française et non souterraine ?
Quand l’ancien Premier ministre Edouard Balladur décide en 1993 de créer des zones franches dans les banlieues pour inciter les entreprises à s’y installer, l’effet espéré est l’emploi de ces jeunes. Or ces entreprises n’ont pas voulu en engager. Quand des jeunes voient leurs grands frères diplômés galérer pour finalement rester chômeurs, leurs seules envies est de gagner de l’argent autrement.
« Pourquoi mon fils ferait une grande école ? La France n’en veut pas de mes enfants » : voilà ce que pensent les mères de familles désespérées. Où est donc la méritocratie M. le ministre ?
M. le ministre,
Les immigrés installés en France depuis peu ou depuis longtemps et leurs enfants français ne peuvent pas intégrer la société française si la notion d’identité nationale n’en fait pas de même. Elle évoluera avec leur intégration.
Beaucoup d’analystes pensent que la France a mieux intégré les Italiens, les Espagnols ou les Portugais parce qu’ils ressemblaient aux Français, qu’ils avaient la même culture et la même religion.
Or, toutes les religions sont solubles dans la République. Personne n’a envie d’imposer la charia en France. Les musulmans veulent être respectés comme sont respectés les chrétiens, les juifs et les athées.
Pour cela, il est vrai que nous devons faire des efforts, que notre religion doit s’adapter à la réalité républicaine. Nous sommes prêts à le faire si la France nous accepte et arrête de nous traiter comme des éléments dangereux pour la République. Nous n’avons qu’une envie c’est de nous intégrer et d’être traités comme tout le monde.
Ce n’est certainement pas en autorisant les tests ADN pour le regroupement familial que la communauté musulmane de France aura l’envie de s’intégrer et de renforcer le sentiment d’appartenir à l’identité française.
Les démarches pour obtenir la nationalité ne facilitent pas non plus le sentiment d’appartenance à la France. Pourquoi un étudiant devrait-il justifier de 3 ou 5 ans de vie en France hors étude pour être Français ?
Si on montre notre volonté d’intégration, notre compréhension de l’identité française, je ne vois pas pourquoi on aura autant de mal à obtenir la nationalité. De plus, si vous voulez que les immigrés participent à la richesse nationale, pourquoi rendre les conditions d’obtention d’un séjour de longue durée draconienne ?
Quand un étranger veut travailler, veut servir ce pays, pourquoi doit-il faire un véritable parcours du combattant pour avoir des papiers ?
Vous ne croyez pas qu’en rendant toutes ces démarches draconiennes, vous ne faites qu’accentuer le sentiment d’injustice parmi les immigrés intégrés et les Français d’origine maghrébine ?
M. le ministre,
Si vous voulez réduire le flux d’immigrés clandestins, il n’y a qu’une seule solution efficace à long terme. Mettre toutes les énergies pour renforcer le co-développement. Les Maghrébins sont très attachés à leurs pays, ils vivent un véritable déchirement quand ils sont obligés d’émigrer en France. C’est une rupture dans une vie d’une personne contrainte à l’exil. Et pourtant, nombreux sont ceux qui tentent le coup parce qu’ils croient que la vie en France sera moins dure que dans leurs pays.
Le développement des pays africains est crucial : si aucune politique commune n’est menée pour améliorer leur sort, les réfugiés économiques ne seront que plus nombreux. Développer un pays émergent ne signifie pas lui donner la seule possibilité de s’enrichir économiquement. Plusieurs pays ont besoin d’une bouffée d’air, de liberté et de démocratie. Si les islamistes n’ont qu’à se baisser pour recruter des jeunes désespérés au Maghreb, c’est parce que la plupart des pays maghrébins n’ont pas connu leur seconde indépendance. Débarrasser l’Afrique des totalitarismes, des dictatures, de la corruption permettrait à la France de réduire le flux des émigrés.
Bien évidemment, la France ne peut à elle seule gérer tous ces problèmes. Les élites des pays du tiers-monde, l’Europe, les Etats-Unis ont la solution entre leurs mains.
M. le ministre,
Je comprends que votre appartenance politique ne vous permet pas de traiter ce problème d’une façon plus humaniste. Faire du chiffre est une obligation que vous a imposée le chef de l’Etat. Mais cela nécessite que vous vous rendiez compte que derrière ces chiffres, il existe des familles, des pères séparés de leurs enfants, des femmes livrées à elles-mêmes, des vies brisées et certainement un frein à l’intégration des immigrés.
J’ai bien peur que tout ce que je vous ai écrit n’entre pas en ligne de compte lorsque vous appliquez votre politique. Mais je peux vous assurer que si on continue à agir ainsi, en stigmatisant les immigrés, en marginalisant les générations de français maghrébins et africains, la France ne pourra pas redécoller économiquement et socialement,
En attendant votre réponse, veuillez agréer M. le ministre mes salutations les plus républicaines,
Sincèrement,
Bayrem.

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