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Mémoires d’un vieil ami pied-noir

Je vous confie quelques pages des mémoires d'un vieil ami, d'un vieil homme.

 

Un jour, le Grand Vizir convoqua Djoha et lui dit :

« Toi qui te prétends si astucieux, fais- moi une chaîne d'argile assez solide pour résister à la traction d'un cheval. ».

« Je te la ferais » répondit Djoha, « aussi longue qu'il te plairait... si tu m'en donnais le premier maillon. »

( Histoires de Djoha)

 

PROLOGUE

On ne peut vivre sans racines. De cette sorte d'ancrage dans l'espace et dans le temps, dont nous ressentons, parfois, la nécessité si forte qu'elle semble physiologique... Pour autant qu'on s'en éloigne, on y revient toujours ; à l'occasion d'un événement, d'une émotion, d'une épreuve.

Comme s'il nous fallait puiser à cette source l'énergie dont la vie est si gourmande...

Les souvenirs de ceux qui nous ont précédés, qui ont assuré la pérennité de notre lignage, sont des étoiles qui, tout à la fois, nous guident dans ces retours et nous orientent vers l'avenir....

Ne disposant d'autres documents que les pièces délivrées par le Service Central de l'État Civil, fort incomplètes malheureusement, je vais devoir pour le reste, m'en remettre à ma seule mémoire.

Mystérieuse et merveilleuse mémoire qui, à chaque évocation de visages, de paroles, de gestes, de paysages, d'odeurs, me les restituait avec une fidélité que je ne lui soupçonnais pas !

Je n'ai pas le génie des mots. Il ne m'est pas donné de rendre, comme je le voudrais, le frémissement des feuilles dans la brise du soir, de faire entendre la chanson de l'eau se heurtant aux herbes et aux galets du ruisseau, de peindre la beauté du ciel au soleil couchant ou le flou palpitant d'un mirage, dans des lointains brûlants.

La vie n'est pas un fleuve tranquille. Beaucoup se perdent dans ses crues dévastatrices aux dangereux remous ou s'égarent dans les bras morts, sans issues.

D'autres se brisent sur les écueils de ses basses eaux.

Rares sont ceux qui, en définitive, triomphent de ses pièges. Et ce n'est pas toujours sans mal.

Il a fallu, aux nôtres, une âme de pionniers et un courage peu commun pour quitter le sol natal et s'aventurer dans un pays où tout leur était hostile : nature, climat, et habitants.

Mais que venaient-ils chercher en Algérie, pourrait-on dire ?

Pourquoi choisissaient-ils de s'expatrier de la sorte ?

Parce que, sans doute, la vie ne leur offrait pas d'autre alternative que de végéter sur place ou tenter de chercher ailleurs, un avenir dont ils rêvaient... Ils partaient parce qu'ils espéraient trouver sur cette autre rive de la Méditerranée ce que la France n'était plus en mesure de leur proposer.

Cette France qui, depuis 1789, s'était épuisée en révolutions, quand elle n'était pas en guerre, contraignait beaucoup de ceux qu'elle n'avait pas sacrifiés sur les champs de bataille, à chercher au-delà de ses frontières, ce qu'elle ne pouvait plus leur assurer.

Les nantis n'avaient que faire de ces terres arides et lointaines, qu'il fallait défricher et épierrer avant de les labourer, souvent le fusil sur l'épaule, au risque de sa vie.

Seuls les plus démunis, riches seulement de leurs espérances, de leur volonté et de leurs bras, tentaient l'aventure.

Par leur travail, leur acharnement, ils avaient réussi à faire d'un pays au trois quart en friches, tirant l'essentiel de ses ressources de la piraterie maritime et du trafic d'esclaves chrétiens, dont on parle si peu, un pays riche de son agriculture avancée, doté de ports, de routes, de voies ferrées, d'écoles, d'universités, d'hôpitaux et de tout un ensemble d'infrastructures modernes, un pays organisé, digne des états les plus évolués.

Ils y avaient bâti de nombreuses villes, vivantes, accueillantes, dont beaucoup faisaient déjà ombrage à bien d'autres de la métropole.

Cette réussite ne s 'était pas faite sans peine...et sans jamais se dérober, pour autant, au service de la France, pour laquelle ils avaient combattu en 1870-1871, en 1914 -1918 et plus récemment en 1939-1945, avec plus de pugnacité souvent que les Métropolitains, maintenus sous la botte allemande. Et au prix de combien de victimes !

Leurs monuments aux Morts en portaient témoignage ! Et nous pouvons en être fiers aussi.

Pourtant, cette œuvre, une politique égoïstement et sordidement partisane, la politique voulue par un seul homme, allait l'anéantir et contraindre à l'exode ceux qui la poursuivaient encore.

Après plus de cent trente années vouées à ce pays, ceux-là n'emportaient pour toutes richesses, hors leurs ineffaçables souvenirs, qu'une pauvre valise et quelques baluchons formés à la hâte....

Ils partiraient la rage au cœur, plein de l'immense, de l'infinie tristesse de laisser là, le fruit du travail de plusieurs générations et d'abandonner leurs morts dans cette terre où ils reposaient.

Comme pour mieux la féconder encore ! »

 

C'est de ces morts que je voudrais m'efforcer d'évoquer la mémoire. Mais je ne saurais le faire en laissant ignorer le sort de ceux qui les ont suivis, qui ont continué, chacun dans sa sphère, l'oeuvre entreprise par leurs aînés, obstinément, opiniâtrement, jusqu'au moment où la trahison et l'ingratitude les ont arrachés à leur terre natale. Que ceux qui sont venus après ces derniers n'aient pas à en rougir, si ce n'est pour partager leur colère, car ni les uns ni les autres n'ont jamais démérité !

 

En effet, si leurs détracteurs, de ce côté-ci de la Méditerranée, refusent toujours de reconnaître leurs mérites, les calomniant encore et encore, jusqu'à pénétrer les consciences les plus honnêtes, des Algériens , de plus en plus nombreux, n'hésitent plus au contraire à leur rendre justice.

Il semblerait qu'on réfléchisse davantage et que l'on soit plus objectif sur l'autre rive...

Ainsi, dans « Le Serment des Barbares », l'auteur algérien Boualem Sansal, ne craint pas de parler... « des cimetières chrétiens livrés au vent de l'abandon, pillés et saccagés... face à la peine et à la rage impuissante des rapatriés... ces colons qui aimaient plus l'Algérie que nous qui en sommes ses enfants... »

...Et qui, au risque des sanctions qu'il encourt, ajoute, « Le réveil des Pieds-Noirs ouvrira des perspectives en or ( pour l' Algérie)...Ce sont des gens entiers. Ils sont partis avec leurs racines aux pieds et la tête bruissant de projets de retour »... disant encore que « sur le plan politique, le bénéfice serait à l'avenant... dût le backchich des Sidis en souffrir. »

 

Qui pouvait penser qu'on puisse tresser pareilles louanges à d'abjects oppresseurs ?

Je doute d'ailleurs que nous les méritions toutes...

Mais, elles nous font chaud au cœur car elles traduisent bien les vrais sentiments de beaucoup d'Algériens, de ceux qui sont là-bas, de ceux qui, cela est tellement humain, ont attendu, fatidiques, jusqu'au dernier moment, pour savoir de quel côté pencherait le sort du pays, avant de se prononcer.

 

Et Boualem Sansal n'est pas le seul à exprimer ce genre de sentiments... Car, dans ce pays, nouvellement indépendant, pour la première fois depuis la nuit des temps, hors l'armée toute puissante, véritable maîtresse de sa politique, une caste de dirigeants ambitieux et la bande de profiteurs pendus à ses basques, des nationalistes xénophobes, des islamistes intégristes et quelques intellectuels qui, curieusement, ont choisi de vivre à Paris, nombreux restent, parmi le peuple, ceux qui, sans pouvoir l'avouer, regrettent le départ de ces pieds-Noirs, parmi lesquels ils comptaient de vrais amis.

 

Mais qui, en France, voudra lire les livres de Boualem Sansal, et d'autres encore ? Et surtout, qui osera en faire la promotion ?

En levant le voile d'opprobre dont on a couvert les « Français d'Algérie » ne risquerait-on pas de mettre à jour d'inavouables manœuvres ? Des faiblesses, ce n'est qu'un euphémisme, ayant conduit à les bannir de ce pays, pourtant longtemps considéré comme partie intégrante de la France.

D'un pays auquel, comme le dit l'auteur du « Serment des Barbares », ils tiennent encore de toutes leurs racines ! Et qui garde en son sein tant des leurs !

 

Les archives de ce conflit, terminé en complot, sont encore interdites à toutes consultations.(1) Elles seront ouvertes aux historiens qu'à partir de l'année 2012... Afin, sans doute, de laisser aux responsables de ces accords pipés, le temps de finir tranquillement leur vie, sans avoir à rendre compte de leurs manigances .

Au mois d'avril 1962, l' ALN ( Armée de Libération Nationale), était moribonde, aucun parti ne le conteste.

Des désunions secouaient le FLN ( Front de Libération Nationale), les purges sanglantes, opérées en son sein, le prouvaient assez. Et comme devait le déclarer un des représentants algériens, au demeurant tous incapables de justifier d'un mandat émanant des instances du parti en rébellion ( mais de qui, alors ?), si les débats avaient duré quelque peu, ils auraient consenti à toutes les exigences de la France !

Personne n'en demandait autant ! Un régime nouveau s'imposait en Algérie. Tous les gens raisonnables en étaient conscients.

La démographie, à elle seule, l'exigeait... Mais alors, pourquoi, profitant de la réunion d ' Évian, n'avait-on pas exploré d'autres voies ? Discuté d'autres mesures, qui auraient respecté les intérêts de tous ? Le MTLD de Ferhat Abbas en avait proposé une ; elle semblait raisonnable.

Pourquoi a-t-on voulu délibérément l'ignorer ?

Comme s'il avait fallu se débarrasser à tout prix de cette Algérie encombrante... Fût-ce au prix d'un million de français dont le seul tort était d'avoir vu le jour hors des frontières hexagonales !

L' Histoire le dira-t-elle ?

Pourtant, ces « Pieds Noirs », comme on a voulu dédaigneusement les appeler, se sentaient forts dans ce pays... Ils savaient pouvoir compter sur l'aide d'une grande partie de ses habitants d'origine.

Il en avait toujours été ainsi au cours des épreuves précédentes.
Le FLN, avec sa politique étroitement partisane, s'était fait beaucoup d'ennemis ; il ne pouvait les battre. La France allait se charger de le faire à sa place.

 

Aujourd'hui, l'espoir de voir éclater, enfin, la vérité, repose sur le travail des historiens, des vrais, quand ils seront autorisés à compulser ces fameuses archives, encore interdites. À condition toutefois que les plus compromettantes n'aient pas déjà été « brûlées » ou « égarées »..

Les archives en France sont si inflammables ! Celles du Crédit Lyonnais et tant d'autres, l'ont déjà si souvent prouvé !

D'ailleurs, même si ces recherches devaient dévoiler l'existence de tractations occultes, établissant sans doute possible, une volonté de se débarrasser de l'Algérie, en faisant fi de la brisure, de la déchirure irréparable que cet abandon provoquerait, encore faudrait-il qu'on le reconnaisse !

Et de cela on peut largement douter : ce serait tellement politiquement incorrect !

 

 

1. Ce texte a été écrit par mon vieil ami, en 2010, alors qu'il avait 89 ans ; il le fit de trois doigts ( ou de deux, je ne sais pas !) sur un I phone ou I pad ou autre téléphone portable, tellement l'idée d'un ordinateur l'inquiétait ! 400 pages, réduites à 184, pour donner à sa famille, un peu de leur précieux passé. Il a fallu quarante sept ans pour qu'il parle enfin ; tout le temps de mon enfance, et jusque là, tous restèrent dans le silence. Il veut garder l'anonymat et me concède le plaisir de divulguer quelques-uns de ses souvenirs, quelques-unes de ses visions.




par Alinea (son site) vendredi 19 octobre 2012 - 16 réactions
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  • Par Henri Diacono alias Henri François (---.---.---.78) 20 octobre 2012 11:31

    Beau témoignage Alinéa qui m’a plus particulièrement touché moi, le natif de Tunis, fils d’une lignée présente sur cette terre d’Afrique du Nord depuis 1753 comme l’atteste une tombe chrétienne portant mon patronyme du côté de Sfax.
    Beau témognage empreint d’une nostalgie de la terre natale nourrie hélas, des souvenirs de l’enfance et d’une période dépassée. Le retour au pays ou bien la vie au pays apaisé depuis 1962 aurait été bien décevante pour votre vieil ami de 89 ans.
    Ma propre expérience du retour au pays, voilà 17 ans,me permet de l’affirmer. La Tunisie n’est plus - et depuis fort longtemps - celle de mon enfance et encvore moins celle d’adulte débutant.. Comme la France ma seconde patrie que j’ai quitté voilà autant d’années (17 ans) n’est plus celle que j’avais aimé et où j’ai si longteps travaillé.
    Le temps et son armée d’années, effacent tout sur leur passage.
    Le chapitre ultime de ma vie entamé au pays natal me semble réussi pour la bonne raison qu’après avoir tout abandonné en France, je me suis marié en Tunisie avec une fille du pays héritière de multiples traditions réconfortantes, loin d’une grande ville, au bord de la mer, que j’y élève une charmante fillette et que je suis en osmose parfaite avec les tunisiens devenus mes frères auprès desquels je n’évoque JAMAIS les « bienfaits » de l’ancienne colonisation.
    Et c’est justement cette ritournelle lassante - « sans nous, ils n’auraient été rien du tout » - que je reproche à votre évocation. 1962. Il était déjà trop tard. L’obstination meutrière des « dominants », colons au bras long, comme celle tout autant réprehensible des autochtones avides de pouvoir et richesses, avaient DEFINTIVEMNT semé la haine entre les communautés. Une haine tioujours aussi tenace de nos jours.
    En Afrique du Nord la France a perdu la chance de faire de cette région une sorte de « Commonwelth » à la française. 

  • Par Alinea (---.---.---.96) 20 octobre 2012 12:01
    Alinea

    Je ne suis pas sûre que c’est ce qu’il veut dire « sans nous, ils n’auraient été rien du tout » ; je crois juste qu’il veut revaloriser le travail des pionniers, du peuple français et espagnol migrant.
    C’est un homme qui parle arabe et espagnol et qui a aimé ce pays où se mêlaient tous ces peuples avec chacun son histoire.
    Merci de votre commentaire venu de si loin

  • Par Alinea (---.---.---.96) 20 octobre 2012 12:05
    Alinea

    C’est aussi parce que j’ai aimé son écriture que j’ai eu envie de partager ce texte- qui n’est que le prologue ; pourquoi dites-vous que l’agriculture laissée au départ des rapatriés est à vau-l’eau ?
    En êtes-vous sûr ?
    Il n’était pas dans ses intentions de rabaisser ce peuple qu’il aime au contraire, mais sûrement de dénoncer une politique et des choix qui ont fait du mal à tous !
    Merci Marmor !

  • Par Henri Diacono alias Henri François (---.---.---.0) 20 octobre 2012 12:21

    Alinea,
    Ce que ne savent ps encore les habitants de l’Afrique du Nord, est que leur identité n’est pas du tout d’être ARABE. Ils sont comme l’était votre vieil ami, comme je le suis et tant d’autres encore MEDITERRANEENS.
    Les habitant d’AFN n’ont que quelques gouttes de sang proprement arabe. Et leur religion l’Islam n’en fait pas pour autant des « arabes ». La religionnn’a jamais été une identité.

    Votre ami parlait espagnol, comme je parle italien. Et pour cause Les premiers « mariages mixtes » les mélanges si vous préférez, qui se sont produit sur la rive Sud de Mare Nostrum, remontent à 2500 ou même 4000 ans et concernaient des berbères, premiers habitants de la région, et des ibères (espagnols) et siciliens. Depuis, les grecs, les crétois, les vandales, les maures, les provençaux, les normands, les romains, les phéniciens, les maltais, les chypriotes, les égyptiens, des russes même, les arabes puis enfin les turcs ont procrée sur cette terre, l’une des plus riches culturellement de la planète.

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