Les temps ont bien changé depuis l’époque des parrains historiques, ces gens du milieu qui se targuaient d’avoir un code d’honneur, usurpé au demeurant, mais néanmoins rassurant pour les braves gens que nous sommes, puisque le meurtre, plutôt exceptionnel, résultait le plus souvent, soit, de règlements de comptes entre malfrats fichés au grand banditisme, soit, de bavures survenues lors d’un braquage.
Aujourd’hui, si le cadavre du petit matin n’est pas encore devenu routine, il n’appartient plus guère au milieu. La lente transformation des bandes des cités sensibles en gangs hétéroclites - pour le coup, sans aucun code d’honneur - semble bien à l’oeuvre.
Rarement homogènes sur le plan ethnique, ces bandes se sont constituées sur un schéma simple : l’appartenance au territoire, la barre de HLM, la Cité. C’est du moins la règle, au début du parcours.
Nourris aux images ultra violentes des rappeurs US et de leurs vidéos trash, de jeunes français, à 89% d’origine africaine, se signalent par l’extrême violence de leurs actes, lorsqu’ils sont en bande. Une violence sans frein, banalisée par une tolérance coupable et qui s’alimente du climat paranoïaque (rivalités entre bandes par web interposé) et de la dialectique "no future" inventée par des intellectuels en mal de repentance. Un climat délétère qui pousse certaines de ces bandes à la radicalisation, avec des revendications aussi préoccupantes que confuses.
Tout le monde a encore en mémoire le fâcheux épisode du gang des barbares et 2009 a vu une augmentation des règlements de comptes à l’arme à feu entre gangs des cités. Il est à craindre que tout ceci ne soit que prémisses d’une vague plus ravageuse encore. Nul ne peut ignorer que, dans certains quartiers, les digues ont cédé, et aujourd’hui, ce sont les travailleurs sociaux, totalement dépassés, qui le disent.
L’an dernier, à la même époque, j’avais souri à cette parole aussi désabusée qu’ironique d’un éducateur de rue "On est en train d’abandonner la place aux barbus, et je leur souhaite bien du plaisir..."
Plus inquiétant est le phénomène d’armement endémique. De canif, on est vite passé à la béquille, puis au gourdin à clous, jusqu’aux armes à feu, qui s’entassent tranquillement, au fil des mois, dans les caches au fond des caves. Pas seulement dans l’attente d’un bout de territoire à défendre ou d’un règlement de compte pour un motif futile, un oeil oblique, une intrusion en territoire, mais aussi pour défendre une certaine économie parallèle qui fait vivre dorénavant bon nombre de familles, à la lisière de la complicité active.
Alors, une arme, quelle qu’elle soit, dans les mains d’un jeune décérébré, ne change rien à l’affaire, qu’il s’agisse d’un oeil oblique ou d’une dette de dealer non honorée, dès lors que les freins ont lâché, la mort banalisée, le meurtre célébré et élevé au rang de glorieux fait d’armes.
Certes, le phénomène est à relativiser, la jeunesse des cités n’étant pas toute, loin de là, au diapason de cette escalade. Pour autant, on voit bien qu’il n’y a pas grand monde pour se risquer à briser la loi du silence.
Il est constant d’observer que l’émotion et la rage ne s’expriment que lorsque qu’une balle perdue dézingue un gamin innocent de la Cité. Un gamin trop souvent livré à lui-même au milieu des requins. Et la ménagère de déplorer que minuit passé, la dalle de son immeuble se transforme en champ de tir, oubliant du même coup sa propre responsabilité de parent qui ne craint pas de laisser son enfant de dix ans jouer au milieu des caïds, sans surveillance aucune, à point d’heure.
Des minots qui observent le manège des grands frères et singent à leur tour leurs mauvaises manières, mimant la mise en joue, flingue (en plastique) tenu à l’horizontale ; "vu à la télé". Pour certains, un futur noir qui se dessine en filigrane.
Pour l’heure, la police alterne surveillances à la jumelle et opérations coup de poing ciblées sur les dealers essentiellement. Il s’agit de loger les fauteurs de trouble et d’interpeller les auteurs de délits.
Si beaucoup de ces jeunes opèrent au grand jour, à l’image de cette bande d’arracheurs de Saint-Denis, rassurés par leur impunité "relative", d’autres, ceux qui notamment ont mis un pied dans le grand banditisme, récitent leurs gammes en silence et à l’abri des regards.
Un silence assourdissant....

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