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"Ne raconte pas ta vie..."

"Isère : un homme de 61 ans, Michel R., cheminot à la retraite, a été happé par un train alors qu’il marchait sur la voie, ce dimanche vers 19 h 45 à hauteur de la borne kilométrique 65, vers Virieu-sur Bourbe. Il a été tué sur le coup par la motrice. Une enquête est en cours pour déterminer les causes du drame. A ce stade, la thèse du suicide est privilégiée."

"Ne raconte pas ta vie, ça n’intéresse pas les gens".

C’est Thérèse, ma grand-mère, qui me dit cela en titillant avec son tisonnier la cuisinière à charbon. Elle a les cheveux blancs bleutés par la teinture et porte une blouse acrylique sombre avec des motifs fleuris. C’est elle qui m’élève, parce que Maman est morte en couches.

J’ai 9 ans, c’est le goûter du retour de l’école et je tourne ma cuillère dans le bol de Ricorée, sur la toile cirée à carreaux jaunes et gris. Une maison de garde-barrière. Au mur, un calendrier des postes avec des montagnes enneigées, et une photo de locomotive électrique. Une BB.

Voilà, pour moi ça a commencé comme ça, sur les starting-blocks de la vie.

Un silencieux, voilà ce que je serai. Comme Papa, comme les autres.

Du reste, dans notre famille, les hommes ne restent pas. Les hommes s’en vont. Mon père à 48 ans d’une cirrhose. Mon frère sous un tracteur renversé en faisant les foins sur un coteau trop raide. Dit comme cela, ça a l’air dramatique, mais à bien y réfléchir, je ne sais pas. C’est difficile d’imaginer la vie qu’on n’a pas eue, celles qu’on aurait pu avoir. Comme dit Bernard, le fils du garde-barrière, "va savoir quand tu ne sais pas".

Et puis, je n’ai pas eu que des malheurs dans ma vie. Mais chez les R., on est des silencieux, des taiseux.

Discret, je l’étais à mon mariage avec Geneviève. A la noce, les gens riaient et parlaient fort, parce qu’ils étaient un peu saouls. Moi je ne bois pas, enfin, pas encore. Ils renversaient le vin sur la nappe blanche, dans le pré de chez les Caillot, mais, moi, je voyais pas le vin, je voyais du sang.

Taiseux, je l’étais à la naissance d’Eric, le petit. Devant tant de merveilles miniatures, on ne sait pas quoi dire. Alors on ne dit rien, c’est encore le mieux.

Silencieux, je l’étais encore huit ans plus tard, derrière le cercueil de Geneviève. Elle ne fumait pas et ne buvait pas, mais c’est bien quand même le crabe qui l’a prise, à 41 ans.

Discret, c’est ce qu’on dit de moi à la SNCF. Conducteur de train pendant vingt-cinq ans, trains de marchandises surtout. Au dépôt de Culoz, puis de Saint-André-le-Gaz. Les rails courbes qui luisent de nuit sous la lune, les gares et les passages à niveau qui défilent, irréels, comme des miniatures d’un jouet de gosse. J’aime bien.

Et puis la vue qui baisse, les lombaires écrasées par les heures sur le siège inconfortable. J’ai dû faire mes trois dernières années comme chef de gare, à Voiron. Enfin, pas vraiment chef de gare. Assistant logistique, ils disent.

Paperasses, carbones, originaux, tampons encreurs. Télex et téléphones d’un autre âge. Et puis la retraite. La retraite, elle m’a giflé, séché comme un coup de poing au plexus. Elle m’a pris Eric, mon fiston, le lendemain de ses 22 ans, le soir de mon départ à la retraite. Sa 205 s’est enroulée autour d’un pylône électrique, dans les courbes de la combe de Valfroide.

Celui qui n’a pas vu le cadavre de son fils à la morgue ne connaît rien à la vie.

Les yeux globuleux et exorbités qu’ils n’avaient même pas fermés. Ses bras raides en l’air comme des cierges. Ce rictus horrible.

C’est là que j’ai commencé à ne plus parler du tout.

J’ai mis bien du temps à rentrer de nouveau dans sa chambre, dans le petit pavillon au bord de la voie ferrée où on vivait tous les deux. Trois ans, je crois bien. Tout est resté intact. Je rentre la nuit, parce que les choses sont moins réelles, on y voit moins bien les contours de la chiennerie, et je pousse la porte. On refait connaissance. Par la musique. Je prends au hasard une cassette ou un CD dans sa pile, et je l’écoute sur son baladeur.

Ce dimanche soir, à la fraîche, j’avais bu pas mal de beaujolais. J’ai pris un vieux Bashung et je suis allé faire un tour sur la voie ferrée. Ca disait "tu vois ce qu’on voit…". Non, c’est pas cela, il y a un jeu de mots. Ah oui :

"Tu vois ce convoi,

Qui s’ébranle

Non, tu vois pas

Tu n’es pas dans l’angle

Pas dans le triangle…[1]"

En marchant sur les voies, le walkman sur les oreilles, j’ai vu, à plusieurs mètres, une vipère aspic détaler du ballast encore chaud où elle se dorait, et filer dans les hautes herbes. Les vibrations sur les traverses. J’aurais dû me douter. Au lieu de cela, j’ai continué à marcher dans la grande courbe aveugle du sous-bois, avec son ballast relevé comme dans un vélodrome, pour assurer la stabilité des trains dans le virage.

Et là, sortant de l’angle mort de la courbe, feux allumés, je l’ai vu. Une BB vieux modèle, vert d’eau délavé, qui glissait sans bruit. Une loco seule, de liaison ou de dépannage.

Elle était massive, terriblement dense et compacte. Je voyais tous les détails, sa gueule de raie, les gros tampons graisseux, le crochet central d’attelage, un essuie-glace cassé, les mouches et insectes écrasés sur la carrosserie et la pare-brise. Un instant, j’ai même cru reconnaître Robert, le barbu du dépôt de Culoz, derrière les vitres fumées de la cabine. Attention, hein, je dis pas que c’était lui.

D’autant que je sais bien qu’un soir de novembre il a pris son Mosberg 6 coups et est allé dans le champ de maïs des Guillot, pour mettre les canons jumelés dans sa bouche, et que le coup est parti tout seul.

N’empêche, on ne m’enlèvera pas de l’idée que j’ai cru voir Robert, comme s’il avait pris une loco fantôme pour refaire la route à l’envers, sans rien dire à personne.

J’aurais pu faire un ou deux pas chassés de côté, tenter quelque chose. Pas sûr que ça aurait suffi. Et puis, à présent, il n’est pas né celui qui me fera courir.

Alors, moi qui ne m’étais plus battu depuis longtemps, ni dans la vie ni dans la rue, j’ai pris la position du combattant dans les bals du samedi soir. Une jambe en avant, l’autre rempliée en arrière, le buste de profil, les avant-bras protégeant le plexus solaire et les poings fermés devant le visage.

Bien campé sur mes appuis, j’ai attendu, oui, je l’ai attendue, cette salope. Et attendre, mon Dieu, la vie n’est rien d’autre.

"Raconte pas ta vie, ça n’intéresse pas les gens"…



[1] Happe, Alain Bashung/ Jean Fauque, 1992, Barclay.

Crédit photo : Serge Barberis
par SANDRO mercredi 11 juin 2008 - 61 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Gül (xxx.xxx.xxx.120) 11 juin 2008 11:33

    Et PAF !

    C’est le coup que je viens de prendre en pleine tête à la lecture de ce billet.

    Sandro, c’est un texte magnifique, qui remet les idées en place. Vraiment merci.

  • Par bodidharma (xxx.xxx.xxx.60) 11 juin 2008 14:36
    bodidharma

    Bonjour Sandro,

    Bravo pour votre courage, je vais essayer de rebondir sur ce courage.

    Etranges similitudes qui m’incite à intervenir dans votre très beau témoignage qui ont inondé mon visage de larmes.

    Similitudes sur les êtres chers disparus à cause du crabe, et surtout similitude du fils disparu suite à un accident de voiture comme on dit !..... alors que moi j’appelle celà un hommicide involontaire par manque de responsabilité ! Mon fils avait le même âge 22 ans , il s’appelait aussi Eric était un sportif de haut niveau sélectionné aux championnats de france, vainqueur de la coupe d’alsace de karaté, ne buvait jamais une goutte d’alcool,ne fumait pas mais pratiquait de nombreux autres sports ou il était aussi très doué, le foot-ball vice champion d’alsace des moins de 18 ans, natation etc, etc.....son seul tort avoir croisé un tracteur circulant la nuit sans éclairage (rampe d’éclairage en panne) gyrophare non allumé (le conducteur du tracteur qui savait qu’il circulait sans éclairage , les usagers l’ayant croisé un peu plus tôt le lui faisant savoir , il n’a même pas daigné allumer son gyrophare ne serait-ce que pour compenser le manque d’éclairage de son tracteur agricole et de sa remorque) l’enquète de la gendarmerie a révélée que dans le département du bas-rhin lieu ou s’est produit l’accident les gyrophares n’étaient pas obligatoires sur toutes les routes ! ce non-sens à été corrigé par moi-même son père avec le rétablissement par arrèté prefectoral de l’obligation de rouler en gyrophares de jour comme de nuit pour tous les engins agricoles,forestiers,et de chantiers après mon intervention auprès du préfet de la région alsace et du ministre des transports de l’époque.

    Autre similitude qui m’interpelle......vous écrivez avec justesse " Celui qui n’a pas vu le cadavre de son fils à la morgue ne connaît rien à la vie" effectivement en ce qui concerne mon fils le corps d’Eric à été profané par le vol des bijoux qu’il portait sur lui au moment de l’accident ,ce vol ayant été perpétuer par la lie de notre société car cette morgue était ouverte jour et nuit (incroyable) et quelques malins qui en avaient connaissance en avaient profités depuis quelques années( témoignages de vols ayant eût lieu dans cette chambre funéraire) , après deux années de lutte contre le directeur de l’hôpital ou se trouvait cette morgue qui refusait de faire des travaux de "serrurerie" en prétextant que celà revenait beaucoup trop cher pour son établissement , j’ai obtenu gain de cause après avoir déposé plainte , depuis mon intervention cette morgue est pourvue d’un" digicode relié au secrétariat de l’hôpital" et les vols sur les cadavres ont cessés depuis.

    Je voudrais ajouter a cette phrase .....Celui qui n’a pas vu son Enfant dans un sac plastique sur le bord d’une route......pense que celà n’arrive qu’aux autres.

    Mon engagement pour la prévention routière qui date depuis cet accident, hé oui je vais être franc avant que celà ne m’arrive j’étais comme tout le monde .....je n’ai jamais penser une seule seconde que celà pouvait m’arriver.

    Déménager , c’est à dire vider le logement qu’occupait mon fils et sa compagne , rentrer dans un lieu ou l’on s’aperçoit tout de suite que la vie s’est arrèté brutalement est une chose innommable.

    S’occuper des formalités , gendarmerie avec des personnels non formées pour ce genre de travail, beaucoup d’erreurs sur les PV de flagrance, maladroits pour informer les parents de la mort d’un enfant etc,etc...Obsèques à préparer malgré la douleur qui vous taraude le ventre.

    Sa chambre sanctuaire avec ses trophées et médailles qui n’as pas bouger depuis le jour du drame c’est à dire 5 années d’enfer sur terre !

    La corde autour du cou devant la douleur insupportable, la rentrée inopinée de l’épouse qui mettra fin à cette "démission" de ma part.

    Bilan :

    Cet accident à causé la mort de trois personnes, mon fils Eric,sa compagne,une troisième personne âgée de 56 ans, et un bléssé grave âgé de 55 ans, au pénal le responsable de ces 3 morts et de ce bléssé grave à écopé du tribunal une sanction de 10 mois de prison avec sursis, suspension de son permis de conduire et 360€uros d’amende soit 120€ par personne décédée, on peut tuer impunément sur les routes de France du moment que c’est avec un volant !

    Une frâterie désagrégée, quatre familles anéanties "

    "Raconte pas ta vie, ça n’intéresse pas les gens"…

     

     

  • Par Olga (xxx.xxx.xxx.160) 11 juin 2008 14:54
    Olga

    SANDRO

     

    Il y a deux minutes, j’étais en train d’allumer Sarkozy et Berlusconi (la routine quoi...) sur un article concurrent, puis je suis venue, par hasard, lire "celui qui ne raconte pas sa vie" (c’est un beau titre ça aussi). Vous êtes fou de nous balancer ça, sans prévenir.

     

    C’est un combat de tous les jours, pour sortir du noir absolu, que vous m’avez encore fait perdre aujourd’hui.

    Où peut-on trouver l’envie de vivre après une telle lecture ?

    Il n’est pas encore trois heures et la nuit s’est déjà abattue.

    Vous les voyez mes mots qui pleurent sur vos écrans ?

    Ils s’écoulent lentement.

    Un adieu en silence, sans violence.

    Que peut-on espérer, en cessant d’inspirer ?

    Un dernier abandon, quelques pardons.

    Je ne vous lirai plus, j’y suis résolue...

  • Par Yohan (xxx.xxx.xxx.64) 11 juin 2008 11:51
    Yohan

    Bonjour Sandro,

    Ton article est très émouvant, injplacable, parfaitement écrit. Le Sandro qui se cache derrière l’humour et la dérision nous le livre ici en brut. Accroche toi Sandro, la vie distribue ses mauvais coups au hasard et le hasard sait aussi faire des cadeaux. Sache que tu as des amis ici

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