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Ni technocratie, ni théocratie

Un point de vue novateur et passionnant sur le christianisme

Technocratie ou Théocratie ?

« Un humanisme sans Dieu est-il possible ? » Jean-Claude Guillebaud - Fabrice Hadjaj

J’ai regardé hier dans le cadre de la série d’émissions « les mardis des Bernardins » , on peut la regarder par là aussi, (avant tout commentaire, je ne saurai conseiller de regarder la vidéo dont je parle) sur KTO un échange entre Jean-Claude Guillebaud, auteur de « la refondation du monde », et Fabrice Hadjaj, auteur de « la profondeur des sexes », sur le thème : « Un humanisme sans Dieu est-il possible ? ». Cet échange était véritablement passionnant et pour une fois exempt de mièvrerie et de lieux communs, excepté les interventions dispensables de « l’ animatrice » du débat. Ce point de vue sur l’humanisme, mais aussi sur l’homme et l’humanité, est ultra-minoritaire aujourd’hui, et dans l’Église, et dans la société. Il est infiniment supérieur à quelque pamphlet, à quelque article érudit ou non, que ce soit dans un camp ou dans l’autre, charismatiques ou « tradis ». Il va beaucoup plus loin que tous les clivages sans fondement, les militantismes, l’égocentrisme à la mode, la technocratie, prise dans une acceptation globale, mais aussi la théocratie, qui n’est que l’émanation de « la foi des démons », le diable croyant en Dieu, et le refusant.

Pour les deux auteurs, ce qui pourra refonder le monde, c’est la « Grâce de l’Apocalypse ».

Et pour eux, même un vrai matérialiste croit en Dieu, il y a donc de l’espoir. Pour les écouter, il faut malgré tout se libérer de quelques poncifs.

Ils commencent par redéfinir l’humanisme. Celui-ci peut sembler au départ opposé à la religion, il s’agissait de revenir à l’homme contre le pouvoir temporel et spirituel de l’Église, ceci dans la tradition retrouvée des philosophes antiques, le tout menant progressivement à la philosophie des Lumières et au positivisme du XIXème siècle. Les deux auteurs évoquent ensuite Jean-Paul Sartre qui définit l’existentialisme comme un anti-humanisme, moquant les discussions sans fin des humanistes sur la question de l’humanité. Il redevient humaniste après 1945 cependant. Cependant, Jacques Maritain, puis plus tard Paul VI, proposent un « humanisme intégral » tourné vers Dieu, ou théocentrique plutôt qu’anthropocentrique : « L’homme passe l’homme, le mystère de l’homme s’élucide dans le mystère de Dieu ». Car pour le Christ, ce qui compte c’est l’amour du prochain, et non l’amour de l’homme en général. Se pose alors la question de la définition de l’homme, en commençant par ne pas perdre de vue sa diversité, et le fait que chaque personne est unique tout comme le parcours qu’elle suit.

Selon Jean-Claude Guillebaud, l’humanisme naît de l’héritage grec, juif et chrétien, tout comme la philosophie des Lumières qui laïcisent le Christianisme comme le montre la devise de la République au fronton de toutes les mairies. Il faudrait se libérer du malentendu français qui voudrait que l’humanisme est conquis contre la religion, ce qui n’est pas le cas. Pour un chrétien, l’aspiration légitime à la liberté, tout comme à l’égalité, vient de Dieu. Avec Sartre, la confusion habituelle demeurait et le mot avait perdu du sens. Il retrouve son sens exact en le liant à l’Évangile pris dans sa radicalité. Et ce, contre le mouvement post-humaniste actuel, contre le transhumanisme se développant aux États-Unis mais aussi en Europe, deux mouvements proposant ni plus ni moins que de s’affranchir de l’humanité préconisant de transformer l’homme en cyborg par exemple, ceci afin de l’amener à devenir une sorte de Surhomme parfaitement adapté à la société, et parfaitement docile, ce surhomme étant d’ailleurs plutôt un sous-homme au sens nietzchéen correct.

Les deux auteurs insistent sur le fait que nous vivons une période d’apocalypse, qui n’est pas forcément la fin des temps, mais une période « axiale » (selon le terme de Karl Jaspers) où tout peut basculer, dans le mauvais sens, vers l’abîme. Que sauver alors ? Il y a cinq ou six valeurs fondamentales et une archéologie de celles-ci à faire. La première d’entre elle étant l’égalité. Il n’y qu’une seule espèce humaine. Il n’y a pas d’hommes moins humains que d’autres, pas de différences de traitement à avoir entre un professeur d’université et un handicapé. C’est cela qui fonde la spécificité chrétienne a priori, alors que la plupart des pensées actuelles, y compris au sein de l’Église, sont hiérarchiques, tout comme le néo-confucianisme chinois dont l’influence commence à se faire sentir en Europe et en Amérique. On oublie la source des valeurs. Guillebaud cite alors Paul Ricoeur qui écrivait : « Séparées de l’expérience spirituelle, les valeurs sont comme des fleurs coupées dans un vase ». Et la modernité est déloyale car elle reprend des valeurs chrétiennes en oubliant leurs racines puisant dans la Foi.

Élaborer un nouveau projet pour l’homme, une refondation des valeurs, devient nécessaire du fait de l’effondrement des utopies et de la fin des grands espoirs qu’elles avaient entraînées, y compris les espoirs de générosité entraînés par le marxisme ainsi que le souligne Fabrice Hadjaj. Il demeure encore pourtant l’utopie de la pérennité humaine, alors qu’il existe de plus en plus de possibilités d’éradications totales, de destructions des possibilités. Nous vivons dans une société du court terme, voire du très court terme, le long terme étant incertain. C’est la raison pour laquelle personne au fond ne croit réellement aux générations futures, et que beaucoup veulent aller vers le post-humanisme pour transformer l’homme (certains rêvant, ou cauchemardant, de télécharger un cerveau sur disquette, ou d’être constamment relié aux ordinateurs). L’homme est un homme horizontal et non vertical, un être humain qui refuse sa blessure, alors que ce qui fait l’homme c’est justement cela, et sa dimension tragique. L’adaptabilité au monde et à la société n’est qu’un leurre, l’homme n’a pas à s’ajuster à tout et n’importe quoi, il s’agit d’abord d’aimer son prochain.

hadjadj_inline.jpgLa théocratie post-humaniste est également une erreur fatale selon les deux philosophes, car elle est trop intellectuelle, désincarnée et spiritualiste en oubliant également la blessure que porte chaque personne. Cela m’inspire d’ailleurs en passant que les écrivains, les artistes, les musiciens, tous s’inspirant de leurs blessures, sont finalement plus lucides que le reste de la société qui s’imagine raisonnable. La théocratie post-humaine préconise de revenir au divin, mais un divin coupé de toute humanité, elle oublie l’Incarnation et le sens de cette incarnation. Et l’homme qui perd sa verticalité également de cette manière ne peut que disparaître au profit d’une nouvelle espèce toute aussi décervelée même si louant l’esprit de Dieu.

Il s’agit pourtant de regarder cette dimension tragique de l’homme en face, et d’accepter le monde tel qu’il est, avec ses imperfections (ce qui ne signifie pas accepter le mal et l’iniquité) à la différence du programme NIBC américain, qui se drape d’un discours de bons sentiments et de fantasmes d’immortalité : transformer l’être humain pour son bien dans une perspective malthusienne, eugéniste et profondément injuste. Leur programme se résume à deux injonctions : « No Child ! » , « No Sufferings ! », (« pas d’enfants ! », « pas de souffrances ! »). Comme l’écrit C.S. Lewis, « la souffrance permet aux âmes de se rencontrer, de s’ouvrir aux autres ». il est indispensable de mourir à soi-même.

Le post-humanisme, comme le note Fabrice Hadjaj, est un onanisme, nous sommes dépositaires de l’humanité, de notre corps, de la création. Le post-humain a la haine du monde et du corps. C’est finalement une nouvelle gnose. La technocratie, la jouissance immédiate liée à une commémoration incessante du passé, se confronte sans cesse à la théocratie, une foi irrationnelle rejetant l’humain, ce qui aboutit à une destruction de la joie elle-même. Cela aboutit à une foi totalement désincarnée, sans charité, sans chair, sans sexe, comme le précise Fabrice Hadjaj, et à une schizophrénie chrétienne : la foi et l’argent, la foi et l’amour, la foi et le couple, consistant à tout séparer. Alors qu’être chrétien c’est l’être dans toute sa vie, radicalement. Cette foi est sans charité. Elle enferme dans une identité rêvée, une certitude dogmatique inhumaine, et sans miséricorde, alors que la foi est une mise en route, une progression. En fait, il s’agit de se réjouir que l’homme existe. Que l’on ne se méprenne pas sur ces termes, il ne s’agit pas d’un refus de la Vérité, ou de l’Église mais de replacer l’homme dans sa temporalité fondamentale, celle-ci continuant dans la vie béatifique. Fonder le goût de l’avenir, c’est construire un humanisme non idéologique, et le faire sur la base d’une égalité totale, pleine et entière.

Guillebaud et Hadjaj citent alors Jonathan Swift qui répondait ceci à un interlocuteur l’accusant d’être misanthrope : « Je n’aime pas l’homme, mais j’aime Pierre, Paul, Jacques... ». Le Christ aime son prochain lui aussi, celui qui est antipathique, qui a une sale gueule, qui pue, que l’on a du mal à aimer. Le plus défiguré, le plus difforme c’est l’Homme. Celui qui meurt par amour c’est l’Homme, c’est cela la base de l’humanisme théocentrique, tourné vers Dieu, l’Homme c’est le Christ souffrant, humilié, douloureux et tragique de l’« Ecce Homo » et non une marionnette spiritualisante. Et il s’agit de participer à cet amour par l’âme et le corps.

Cet humanisme chrétien est très exigeant, dur à entendre, à encaisser, ce n’est pas du sirop ou de la guimauve, mais de la TNT comme l’affirment les deux conférenciers. Il nous renvoie à nos manques, à notre inhumanité, aux dernières paroles du Christ en Croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », où Jésus manifeste qu’il est vrai Dieu et vrai Homme, intégralement, y compris par le sens de l’abandon. C’est le sens de l’Incarnation, c’est un message radical, qui n’est pas doloriste. Il s’oppose malgré tout à tous ces écrits, sermons et publications qui essaient de rendre la Croix plus confortable intellectuellement, à en arrondir, en somme, les angles.

Cet humanisme n’implique pas de « s’emparer des valeurs » et de les agiter comme des fanions, mais de les incarner et de reconnaître tous ceux qui sont dans l’ombre, les petits, les humbles, tous ceux qui ne se mettent pas constamment en avant, joignant les mains avec componction et ne pratiquant aucune charité. Cet humanisme se vit, il s’incarne pleinement, il engendre la supériorité du nom propre sur le nom commun, la Vérité est une personne, elle est beaucoup plus élevée que n’importe quelle valeur qui est au fond une notion nihiliste, que l’on réponde oui ou non à la question « la Vie vaut-elle la peine d’être vécue ? ». La question en elle-même est insensée, et elle aussi nihiliste. Les valeurs sont trop souvent coupées de Dieu. « La Vie ne vaut rien mais rien ne vaut un être humain » comme l’écrit Malraux dans « la Condition Humaine ». Les repères doivent être l’inverse d’une idée captatrice, la doctrine c’est le visage du prochain, l’idéologie, la foi transformée en idéologie, perd de vue la rencontre de l’autre. Le corps moderne est un corps imaginaire, un corps devenue une chose, une mécanique. Jean-Claude Guillebaud cite la majesté paisible des corps à Lourdes, ou celui du Christ. L’humanisme chrétien pousse à accepter et aimer concrètement la chair enfin pacifiée, le coeur, le cerveau, les entrailles et le sexe, sans rien omettre.

Amaury Watremez

 

Les derniers livres des deux auteurs

  • « La Foi des démons ou l’athéisme dépassé » de Fabrice Hadjadj
  • « Le sacré, cet obscur objet du désir ? » de Marie Balmary, Jalil Bennani, Dany-Robert Dufour, Jean-Claude Guillebaud

photos : En haut, Jean-Claude Guillebaud, en bas, Fabrice Hadjaj

Fabrice Hadjadj (né en 1971 à Nanterre) est un écrivain français.

Né dans une famille de confession juive, de parents militant révolutionnaires maoïstes en mai 68, athée et anarchiste durant son adolescence, il se convertit brusquement au catholicisme en l’Église Saint-Séverin à Paris, et sera baptisé à l’abbaye Saint-Pierre de Solesmes en 1998. Il se présente lui-même comme "juif de nom arabe et de confession catholique".

Jean-Claude Guillebaud est un écrivain, essayiste, conférencier et journaliste français connu pour ses reportages importants dans le monde des idées.

Il est né à Alger en 1944. Journaliste au quotidien Sud Ouest, puis au journal Le Monde et au Nouvel Observateur, il a également dirigé Reporters sans frontières. Il a été lauréat du Prix Albert Londres en 1972. Il est membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non-violence. Il tient une chronique hebdomadaire sur la vie des médias dans le supplément télévision du Nouvel Observateur et une chronique d’observation de la société et de la vie politique françaises dans l’hebdomadaire catholique La Vie. Au printemps 2007, il parraine l’agence de presse associative Reporters d’Espoirs. Depuis juin 2008 il est membre du conseil de surveillance du groupe de presse Bayard Presse

par Amaury Watremez (son site) mercredi 30 juin 2010 - 50 réactions
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