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Offrez du jasmin !

Le récit de ma conversation au téléphone avec mon ami Mohamed, en pleine rue à Tunis, en train de défendre son quartier.

Cela faisait des jours depuis le début des évènements, que je pensais à lui, que je tremblais pour lui, comme d’autres ici tremblent pour les leurs restés au pays. Des jours que je lui envoyais des messages pour avoir de ces nouvelles, et que je n’en avais pas… Et puis hier, vers deux heures du matin, alors que j’étais en ligne sur msn en pleine conversation avec une belle brune, le voilà qui se connecte pour me parler. Je m’excuse auprès de la belle, lui dit que mon vieil ami vient de se connecter de Tunis, que je suis très inquiet pour lui, ce qu’elle comprend, et nous nous raccrochons…

Enfin, je lui parle à mon Momo. Mohamed, mon vieux frangin. Mon frère comme nous nous appelons depuis ce jour où nous nous sommes rencontrés et où le courant est passé en une fraction de seconde comme une lettre à la poste. Lui, l’étudiant tunisien venu passer alors son master en chimie à Paris, moi le militant associatif. Tiens, pour tout te dire, je la revois encore notre rencontre, dans un cabaret turc à Paris et qui depuis est devenu un restaurant coréen. Nous avions bu du raki jusqu’à plus soif, et nous parlions déjà de liberté, d’amour, de filles… et il me narrait tous les poètes éclairés du monde musulman que les occidentaux prennent soin d’ignorer… Je nous revois encore complètement ivre d’Amour pour l’Humanité, escaladant la butte Montmartre au petit matin, et parvenu en son sommet, à saluer la statue du Chevallier La Barre … comme je revois encore ce concert du célèbre pianiste turc Fazil Say que nous étions partis écouter religieusement toute une bande de joyeux lurons et où même ma grand-mère était parmi nous…

Rapidement, je lui ai demandé s’il allait bien, et comme il m’écrivait de son portable, vive la technologie ! je lui ai demandé de me redonner son numéro, afin de le rappeler. Et c’est sans une grande surprise, tu t’en doutes, que je l’ai retrouvé à sa place, dans la rue. Aux côtés des siens, qu’il appelle « mes frères » et qu’il me désignera plus tard dans la conversation comme étant en fait « le peuple ». Il est là mon vieux frère, dans la rue à deux heures du matin, à veiller lui et les siens avec amour comme une mère auprès de son bébé la Tunisie qui ne se rendort pas et pique une colère. Il m’explique qu’ils ont barricadé le quartier parce ce que ceux que notre presse appelle parfois sous le dénominatif de « pilleurs » et qui se trouve être les milices de Ben Ali, sont en train de, je reprends ses termes « saccager le pays ». Je lui demande s’il est armé, et il me répond que non, comme tous les tunisiens il n’a pas d’autre arme avec lui que quelque pierres, un marteau qu’il tient à la main, et un couteau de cuisine. Que c’est pour se défendre. Et que lorsqu’ils manifestent, c’est toujours de façon pacifiste.

Il est heureux de me parler mon frère. Il dit que ça lui fait du bien. Moi sur le coup, ça me fout une trouille mortelle de le savoir dans ce chaos. Je me sens désemparé. Tellement impuissant. J’ai tellement peur pour lui. C’est lui qui est dans la rue bravant la mort pour la liberté, un portable à la main, à essuyer des tirs de balles… et pourtant c’est lui qui me rassure, moi assis le cul dans mon fauteuil. Mais qui aurait cru qu’un jour la Tunisie s’embraserait ? La Tunisie, tu te rends compte ? Mais lui est tranquille, sa voix est toujours aussi calme, toujours aussi douce. Il rit même encore comme il riait ici souvent à Paris. Comme lorsqu’échangeant des nouvelles de France, je lui parle des propos scandaleux de Michèle Alliot-Marie voulant envoyer les CRS pour soutenir le régime de Ben Ali. Il rit. Mais pas d’un rire moqueur. D’un rire amical, amusé. Car il aime la France, Momo. Et sincèrement. Et il me répond « Ah ! C’est à vous de tenir votre pays, mon vieux ! ». (Et vlan ! Prends la dans les dents la petite leçon de démocratie entre amis…) Je lui dis que nous avons été élevé sur le culte de la Révolution mais que nous n’en avons jamais vu la couleur. Et qu’eux, les tunisiens, eux les arabes, et même eux les musulmans d’entre eux, souvent montrés du doigt, eux sont les seuls à en voir la couleur. A nous démontrer à nous, qu’en 2011, malgré les satellites et les milices armées jusqu’au dent, qu’un peuple peut encore se réveiller et ne faire plus qu’un, femmes et hommes, croyants ou non, jeunes ou vieux. Que c’est une véritable leçon qu’ils donnent au monde entier, qu’ils sont le cœur et l’âme de l’Humanité.

Il me parle alors des femmes, de leurs rôles dans la révolution. Il me dit que beaucoup d’entre elles collectent des informations, et qu’elles leurs apportent ensuite à eux sur les barricades pour qu’ils devinent les mouvements des milices dans Tunis. Courageuses femmes tunisiennes aussi ! J’en ai les larmes aux yeux et des frissons qui me parcourent les tripes, tiens, rien qu’à te l’écrire. Je lui demande s’il n’a pas peur que les islamistes prennent le pouvoir comme certains semblent le dire ici. Il me répond au tac au tac et sa voix raisonne encore dans mon cœur : « Ne t’inquiète pas Aurélien, les tunisiens, nous sommes un peuple éclairé ! ». Il me raconte que tout le monde est dehors, que ce n’est plus une question de politique ou de croyance, ou même d’âge. Qu’il est étonné lui-même de voir son propre père prendre la rue avec lui. Que tout le monde à soif de liberté. Et moi, j’insiste pour qu’il fasse attention à lui. Mon vieux Momo qui doit aujourd’hui avoir 27 ans à tout casser. Je lui dis que c’est un cerveau, qu’il est brillant, et que ce serait une perte s’il lui arrivait quelque chose. Lui me répond simplement en riant que toute la Tunisie est brillante. Touché. Moi j’ai les jetons, lui il rayonne de générosité. Ce n’est déjà plus un être humain comme les autres. Je le sens. C’est un révolutionnaire fusionnant avec son peuple. Ne faisant plus qu’un seul corps avec lui.



Puis tout à coup j’entends des cris en arabe. Apparemment ce sont les siens qui viennent l’informer de quelque chose. Il répond… il se tait… un long silence… il parle à voix basse en arabe à nouveau… la conversation se fait plus rapide, toujours en arabe… puis soudain il me dit « excuse moi Aurélien, je dois aller me cacher, il y a des tirs… ». Il raccroche, et je me retrouve seul dans la nuit et dans ma peur si lourde à porter.

Trente minutes après, voyant que je suis toujours en ligne, il me rappelle. Il m’explique que les milices se déguisent en brancardier, passent en ambulances, tirent sur la foule pour faire paniquer les gens. Plus tard, il m’informe que des snipers font des cartons sur les gens. Ce qui se passe ici à Tunis est totalement criminel m’explique-t-il. Apparemment les militaires, selon lui, ne tirent pas sur les civils. Il y aurait même eu des affrontements entre miliciens et militaires. Je ne comprends pas trop… si ce n’est qu’une purge est visiblement en train de s’opérer… la population essuie des tirs gratuits, mais quand elle chope un milicien, elle le lynche… puis des tirs à nouveau, dans les marécages derrière son quartier… il me parle de la mort. Calmement. Il dit qu’il n’a pas peur. Que la révolution, que l’Histoire est en marche. Qu’il faut aller jusqu’au bout. Il m’informe que cette révolution s’appelle « la révolution des jasmins ». Je lui réponds, que c’est bien les tunisiens ça, même en pleine révolution, même au seuil de la mort, ils restent un peuple de poètes. Nous rions ensemble et ça nous fait du bien. Et moi ça me rassure, je me dis que mon vieux frangin ne peut pas mourir, qu’il est invincible, comme avec lui l’est toute la Tunisie.

En définitive, je resterais à veiller toute la nuit avec mon frangin jusqu’au petit matin, tantôt au téléphone, tantôt sur MSN. Souvent interrompu par des tirs de balles. Me sentant impuissant, ne sachant pas quoi faire pour l’aider, je lui dis que je vais écrire un article sur lui et les siens et que je vais essayer de le publier dans Agoravox. Parce que je veux que si au moins je peux faire quelque chose, c’est ça, faire que sa voix qui est celle de n’importe quel tunisien, là, ce soir, dans la rue, à combattre pour la Liberté et la démocratie, soit entendue. Qu’elle ne soit pas souillée par nos politiques pour des raisons obscures et variées. Qu’on sache ce qu’il se passe. Qu’ils se battent là bas comme nous n’avons, nous, plus le courage depuis longtemps de le faire. Et nous allons raccrocher quand, entendant des voix à qui il parle, il me dit « c’est mes frères, je leurs dis que j’ai un frère à Paris et qui s’inquiète pour nous, ils te saluent… ». Je leurs renvoie mon salut et puis nous finissons par nous quitter.

Cet après-midi, il s’est connecté sur MSN. Il me demande des nouvelles de la France. Il veut savoir ce que disent « les français de la révolution ». Je lui dis que Libération titrait vendredi « Liberté » écrit en arabe et sous-titré en français, avec l’image d’une jeune femme tunisienne brandissant son poing car je sais que c’est une image qui lui fait plaisir. Puis, il me raconte qu’il est allé au café du quartier ce matin. Qu’il était surpris de voir tout le monde y parler pour la première fois librement de tous les sujets, politique ou autres… Il me dit combien « je suis fier Aurélien d’être de ce peuple ». Je le sens à sa voix, il est heureux, même s’il sait que la Révolution des Jasmins n’est pas terminée. Et moi aussi je suis heureux, car je sais que dans les rues de Tunisie, de nuit comme de jour, ils sont des millions, comme lui, de Mohamed anonymes à brandir le poing contre la barbarie. Parce que je sais que la Tunisie est belle comme une femme à l’aube de son mariage avec la Liberté. Et comme j’aimerais que tout le monde ai pu avoir l’honneur et le privilège comme moi la nuit passée, de parler avec l’un d’entre eux, et comme je suis fier et heureux de le compter parmi mes frères.

Tellement heureux que j’ai envie de hurler du haut d’un toit de Paris : « Le jasmin est la fleur emblématique de Tunisie. En offrir est une preuve d’amour ! » Offrez vous aussi à présent du jasmin autour de vous en l’honneur et la gloire du peuple tunisien. 




par Aurélien Roulland (son site) lundi 17 janvier 2011 - 3 réactions
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