Michel Onfray persiste dans sa « croisade » anti-religions. Le philosophe « rebelle » n’a pas mâché ses mots, au cours d’une émission radio, le 10 juin dernier. Burqa ou pas, « le problème c’est l’Islam » a-t-il lâché en substance. « Il faut lire » a ajouté Onfray, avant de livrer sa propre lecture du Coran, de la vie du Prophète et des Hadiths ; selon lui, l’Islam procèderait d’une logique inégalitaire, misogyne, phallocrate, antisémite, de haine de l’étranger, de défense de la peine de mort et d’égorgement des infidèles…
Comment un penseur, aussi averti, peut-il commettre autant d’approximations, de raccourcis et d’erreurs historiques ? Opinion.
De quoi la philosophie d’Onfray est-elle le nom ?
Pour Michel Onfray : "Le philosophe pense en fonction des outils de savoir dont il dispose, sinon il pense en dehors de la réalité".
Cette opinion, à la quelle on ne peut que souscrire, n’est pas étonnante de la part d’un philosophe attaché à une pensée "populaire", en phase avec son temps. Mais, elle n’en traduit pas moins cette tendance, désormais caractéristique chez Onfray, qui consiste à se positionner, presque toujours, en fonction de son alter ego. En l’occurrence, ici, il s’agit de la philosophie religieuse, qui, elle, ne se baserait pas sur des outils de savoir et penserait donc en dehors de la réalité.
Encore faut-il, que la perception qu’à le philosophe de la "réalité" soit objective, puisque celle-ci se conçoit d’abord dans le "moi" de celui qui la perçoit. "Penser" exige donc, en toute logique, du philosophe soucieux de produire une pensée digne de ce nom, d’avoir fait sa psychanalyse, de veiller à la pertinence et à la suffisance du savoir, dont il dispose.
Or, dans le cas d’Onfray, le philosophe ne peut croire qu’en un monde complètement désacralisé. L’adepte de l’hédonisme - doctrine faisant de la recherche du plaisir et de l’évitement du déplaisir l’objectif de l’existence humaine - se ferme, en effet, à toute hypothèse matériellement inaccessible et, encore plus, aux révélations. Onfray s’impose une sorte de "réalité absolue" centrée sur celle de Michel ! Oui, Michel en chair et en os, de son vécu et de son environnement, tel qu’il le perçoit ; cet ancien enfant vivant dans un pensionnat catholique faisant office d’orphelinat ; cet éternel adolescent ; cet enseignant de philo déçu par la profession, puis converti au fil du temps à l’hédonisme, ou encore cet homme farouchement opposé à l’idéalisme ascétique - platonicien, néo-platonicien ou chrétien - qui, selon Onfray, continue à nos jours d’influencer négativement la manière de penser et, donc, de vivre occidentale.
Pour Onfray, philosopher se fait ainsi en se centrant sur sa propre réalité, en s’aidant, autant que faire se peut, de la sociologie, des sciences et, il fut un temps – mais ceci est un autre sujet de débat provoqué par notre philosophe – de la psychanalyse. "Il faut partir du réel et construire avec celui-ci", écrit Onfray, au plaisir "intellectuel" de déconstruire les mythes guidés par "la pulsion de mort", c’est-à-dire le refus du monde et de l’existence au profit des chimères et des contes.
Et comme le "moi" se confond manifestement chez Onfray avec la biologie du cerveau, et que la religion est par définition contre l’ego, le philosophe normand ne peut trouver mieux que les religions monothéistes, pour perpétuer une incessante "rébellion", élément clef d’un "positionnement marketing" contre ses principaux concurrents : le Christianisme et l’Islam.
Onfray s’érige ainsi en fervent promoteur d’une athéologie, que seule peut être l’envie d’en différencier le nom des "ismes" (comme extrémisme par exemple !), la distingue d’un athéisme sans démarche convaincante, radical et agressif. Sa perception du sentiment religieux fait de celui-ci un facteur qui gâcherait l’amour, parce qu’il le désincarne au détriment du plaisir du corps. Celui-ci doit, selon lui, se construire de manière immanente dans l’en deçà, ici et maintenant. Onfray veut le paradis sur terre, et pas au-delà. Et dans sa quête inassouvie du paradis terrestre, il aime à dénigrer les religions, son alter ego de choix, à coup d’opinions toutes faites, qui s’avèrent à chaque fois peu structurées et dénuées de toute référence sérieuse aux données de l’Histoire.
A défaut, donc, de produire une philosophie réellement novatrice, Onfray s’attaque régulièrement aux "best-sellers" que sont les livres saints des grandes religions monothéistes. C’est d’ailleurs sur ce terrain qu’il a signé son best-seller "à lui", le fameux Traité d’Athéologie, quand bien même ce livre, plus haineux qu’original, est loin d’être un de ses essais les plus brillants. Et dans ce registre, la haine que porte Onfray au Coran est d’autant plus étrange, que ses écrits et ses propos tendent plutôt à prouver qu’il ne l’a manifestement pas lu.
Or, un penseur se doit, lui aussi, d’avoir une responsabilité sociale ! celle, justement, d’être à la fois critique et constructif, communicateur et respectueux de l’intelligence et de la dignité humaine, contributeur à la transformation sociale et respectueux de la paix civile.
Au nom de cette éthique, essayons donc de lever l’équivoque sur cette image erronée et ces propos, insultants pour des millions de gens, que véhicule Onfray sur les religions monothéistes, en général, et l’Islam, en particulier.
Le Coran, message divin ou livre écrit par un homme ?
Le Coran se présente comme l’ultime message écrit par Dieu lui-même et littéralement révélé (« en une langue arabe très claire », S26-V195) au prophète Muhammad par l’intermédiaire de l’ange Gibrïl. Il se prédestine à tous les humains, y compris aux juifs et aux chrétiens qu’il désigne par « les gens du livre ».
Le choix de la langue arabe n’est pas fortuit selon le Coran, qui indique que Jésus avait annoncé la venue d’un prophète arabe (S61-V5 et 6). Mais la raison fondamentale tient, à notre sens, à des considérations purement linguistiques. En effet, contrairement aux deux autres livres saints (non arabes), qui n’avaient pas pu être conservés dans leur texte originel, le Coran présenta la particularité d’être écrit dans un langage, tellement clair et tellement inédit et sophistiqué dans sa construction, que Dieu y défia ceux qui en doutent de l’origine, de l’imiter (S2-V23). Le verset ci-après et les données de l’Histoire confortent ce propos :
« Et Nous savons parfaitement qu’ils disent : "Ce n’est qu’un être humain qui lui enseigne (le Coran)". Or, la langue de celui auquel ils font allusion est étrangère [non arabe], et celle-ci est une langue arabe bien claire. » (S16-V103).
Il est également écrit dans le Coran que la conservation de ce dernier est assurée par Dieu lui-même (S15-V9). Alors que d’un point de vue historique, le Coran est le seul livre saint monothéiste à avoir conservé son texte originel, à nos jours.
Au niveau de l’interprétation, il y a lieu de préciser que le Coran fut révélé sur plusieurs années (610-632). Le contexte historique des révélations, dans cette période marquée par l’affirmation de la foi musulmane et le passage d’un conglomérat de sociétés tribales, multi ethniques et multi confessionnelles, à une société régie par l’Islam, revêt donc une importance capitale pour la compréhension du message coranique (révélation en temps de paix, de crise, de guerre…).
Il n’empêche qu’à l’instar de
L’une des questions posées au prophète fut la position de l’Islam sur la nature du messie (Jésus). Selon Ibn Ishaq, la sourate ("Al-Imran") fut révélée suite à un débat, entre chrétiens de Najrane (Yemen) et le prophète Muhammad. Comme ce dernier réfuta la possibilité qu’un être humain puisse être le fils de Dieu, les chrétiens rétorquèrent que certains versets du Coran (révélés avant "Al-Imran") tendaient à l’affirmer (S66-V12). Or, selon l’Islam, il ne peut y avoir d’analogie entre le fait de Dieu et le fait de l’Homme, mais entre deux êtres de même nature, comme Jésus et Adam (S3-V59).
Ce verset est, d’ailleurs, précédé par un autre qui se présente comme une règle générale d’interprétation du Coran (S3-V7) « C’est Lui qui a fait descendre sur toi le Livre : il s’y trouve des versets sans équivoque, qui sont la base du Livre, et d’autres versets qui peuvent prêter à d’interprétations diverses. Les gens, donc, qui ont au coeur une inclinaison vers l’égarement, mettent l’accent sur les versets à équivoque, cherchant la dissension en essayant de leur trouver une interprétation, alors que nul n’en connaît l’interprétation, à part Dieu. Mais ceux qui sont bien enracinés dans la science disent : "Nous y croyons : tout est de la part de notre Seigneur !" Mais, seuls les doués d’intelligence s’en rappellent ».
Le Coran dénonce ainsi le gnosticisme, mais également le renoncement et la mortification. Il "propose plutôt une éthique qui se situe au juste milieu entre ascétisme et attachement exagéré au bas monde… Ni fuite hors du monde ni technique de transformation comme chez Nietzsche… Pour le musulman, le monde se présente comme condition de possibilité de son salut. Son salut dépend de sa foi mais également de ses œuvres intramondaines" (lien).
La sacralité du monde est ainsi réduite au strict minimum dans le Coran, qui porte presque exclusivement sur le bas monde humain. Le message coranique se présente comme un appel récurrent à la raison humaine, tantôt menaçant tantôt prometteur, pour mieux vivre le monde, mais également pour y voir des signes de la présence du Créateur.
Pour ce dernier point, le Coran comporte plusieurs versets ("preuves", en arabe) sous forme d’énoncés descriptifs se rapportant au corps humain, aux animaux, à la terre, aux cieux, aux océans, au fer, à la lumière…Nous citons, à titre d’illustration, deux exemples parmi bien d’autres : La description dans le Coran de la formation de l’Homme, de l’ovulation à la naissance, et son évocation du rôle des abeilles dans la pollinisation en plein air, combien vitale pour l’alimentation des Hommes (lire surtout le premier verset qui annonça le phénomène récent de disparition des abeilles, il y a quatorze siècles ! liens : 1, 2 et 3). Ce qui est frappant, avec ses versets, c’est qu’aucun progrès scientifique n’est venu jusqu’ici les contredire, bien au contraire. Le Coran semble, d’ailleurs, faire allusion à ce point par ce verset : « Ne méditent-ils donc pas sur le Coran ? S’il provenait d’un autre que Dieu, ils y trouveraient certes maintes contradictions ! » (S4-V82).
Signalons également que, contrairement à une idée reçue, l’Islam coranique n’offre pas de modèle politique, pour gérer les affaires de la société. Le Prophète, qui ne s’était proclamé ni président ni roi, mais juste un messager choisi par Dieu parmi les humains, n’a ni désigné son successeur ni préconisé une quelconque façon pour le faire. "Vous connaissez mieux vos affaires mondaines" disait-il. Si, en revanche, le Coran insiste sur l’obligation de justice à l’échelle des responsables de la société et de l’individu, il met l’accent, pour ce dernier, sur la foi et l’accomplissement des bonnes œuvres. La notion, de liberté souvent sacralisée dans les sociétés modernes, (le Coran parle plutôt de justice) est dés lors systématiquement liée à la responsabilité dans l’Islam. Autrement dit, tout y est question de savoir jusqu’où peut-on être libre, sans être légalement responsable de manquements, que ce soit vis-à-vis de Dieu ou d’autrui ?
S’agissant, enfin, de l’accomplissement des bonnes œuvres, le philosophe Mohamed Abded Al-Jabir a montré, dans sa Critique [comparative] de l’Ethique Arabe, qu’il s’agit, là, de la valeur éthique centrale de l’Islam. Ces mots paraissent souvent dans le Coran à côté du mot "croire" (« ceux qui croient et font les bonnes œuvres »). Et par bonnes œuvres, il faut entendre l’intérêt aussi bien de soi-même, ici-bas et dans l’au-delà, que ceux d’autrui et de la société.
Il existe donc une différence de situation sociétale, essentielle, entre le croyant et le non croyant. Le premier est appelé à privilégier plutôt sa foi et son éthique individuelle et a tendance à se méfier de l’épreuve de la perversion par le pouvoir mondain. Quant au non croyant, acceptant que son bonheur, comme son malheur, ne tienne qu’à lui-même et à l’Autorité, il finit fatalement par exiger plus de liberté individuelle et de "bonheur" à l’ordre établi.
La question n’est donc pas de croire ou de ne pas croire, mais plutôt de savoir vivre avec les autres ! Mais comme la politique n’est souvent que tromperie, ….
Ben Khabou
Réf. Photo.

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