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Accueil du site > Tribune Libre > Origines d’un antique dieu de la guerre et de l’orage

Origines d’un antique dieu de la guerre et de l’orage

« Ô roi, tempête de splendeur majestueuse, inégalé Ninurta, héros dont la puissance couvre les montagnes comme une tempête du sud ; Ninurta, dont la tiare envoie du feu comme l’éclair, ouragan rugissant, tempête inquiétante, monté sur les huit vents, précédé par un énorme ouragan irrésistible provoquant une pluie de braises et de feux consumant les hommes. » [ETC]

À Babylone, le jeune Amorabis (voir épisodes précédents) relisait souvent cette tablette relatant les Exploits de Ninurta, antique dieu de la guerre de Lagaš, car il rêvait d’un dieu aussi puissant pour protéger sa tribu des invasions étrangères.

Sa région d’origine attirait en effet nombre de touristes peu soucieux de respecter les paisibles pasteurs. Les Assyriens, en particulier, étaient connus pour leurs habitudes fâcheuses, comme l’attestent ces bas-reliefs du British Museum : empaler (Loi 153), couper les mains, les pieds, les têtes dont ils ornaient leurs temples, recouvrir les piliers avec la peau de leurs ennemis, semblent avoir été des pratiques courantes.

Ce peuple gagnait les guerres pour une raison simple : il était guidé par son dieu Assur en personne. « Assur est un dieu guerrier. La tâche de son serviteur, le roi, est de faire reconnaître sa gloire par les autres nations. L’ennemi qui ne reconnaissait pas sa souveraineté divine était détruit et anéanti sur ses ordres. »
Le roi d’Assyrie – souvent fils d’Assur (Assurbanipal = « Assur a donné un fils héritier ») –, « vicaire de son dieu sur terre, part en campagne sur son ordre... sa réussite témoigne de la faveur divine à son égard... Les réfractaires ne sont que des mécréants qui ne méritent que d’être châtiés. » [MOS [1], p. 178]
Les Babyloniens étaient protégés par Marduk, célèbre vainqueur d’autres dieux dans l’Enûma Eliš.

À l’occasion d’une sortie historico-linguistique organisée par son école de scribe, Amo découvrit l’énorme stèle de Behistun gravée dans le roc à 100 m de hauteur par le Perse Darius le Grand ; ce roi attribuait ses victoires à la « grâce d’Ahura Mazda » ; le nom du dieu apparaissait 76 fois ! (appelé Ormazd dans [SAU [2]]).

Quand les Grecs battent les Perses en –480, « ce n’est point à nos forces que nous devons cette victoire, mais aux dieux et aux héros » [HÉR [3], VIII]
Mars, dieu de la guerre, n’était-il pas le premier dieu des Romains ?

Les rois néo-assyriens Esarhaddon (ca –670) et Assurbanipal (–630) utilisaient le dieu-Soleil Šamaš comme satellite-espion, l’interrogeant régulièrement sur les intentions ou activités de leurs ennemis, et la fidélité de leurs subordonnés [STA [4], pdf]. Malgré les demandes précises d’Assurbanipal au Soleil (« Grand seigneur Šamaš, donne-moi une réponse sûre et positive à la question que je te pose ! » [ORA [5], SAA 4, ch. 13, “queries”], les réponses fortement cryptées dans des foies d’animaux étaient parfois évasives ou absentes malgré les efforts des haruspices.
À moyenne altitude, les dieux perses et assyriens utilisaient les premiers aéronefs (noter le modèle assyrien à train rentrant.)

« Chaque tribu avait un dieu protecteur, chargé de la garder, de la diriger, de la faire réussir envers et contre tous. Le dieu s’identifiait ainsi avec la tribu. Les victoires et les défaites de la tribu étaient ses propres défaites et victoires » [REN [6], T. 1, III].
Tous les grands peuples de la région étaient persuadés que « la victoire contre l’ennemi était l’œuvre du dieu national. » [RÖM [7], p. 414]

Se désintéressant totalement des deux sympathiques dieux sumériens (le patriarche débonnaire An et son philanthrope et très intelligent fils Enki), Amorabis, persuadé de la nécessité d’un dieu protecteur – voire agresseur –, étudia les caractéristiques de ces dieux guerriers. Il ne savait pas encore qu’il est plus astucieux de faire faire ses guerres par d’autres pays.
Ninurta, héros de sa BD préférée : tempête, montagnes, éclair, ouragan, vent, pluie de braises et de feux.
Enlil, le principal dieu Sumérien, est « la tempête rugissante qui subjugue tout le pays » [149-175]. Il est “La Grande Montagne” [1-16] ; son principal sanctuaire à Nippur est la “Maison de la Montagne” : « la Maison d’Enlil est aussi grande que la montagne. » [1.13]. Enki est le grand orage se levant sur la terre [1-16] Au 4e millénaire, en Basse Mésopotamie le temple d’Iškur s’appelait “Maison des grandes tempêtes” ([SCH [8], pdf], [GRE [9]])
Dans l’Enûma Eliš, les vents, les orages, la foudre et les inondations sont les armes de Marduk, dont l’un des titres, « devenu l’une des expressions idéographiques ordinaires de son nom, est “le dieu des légions”, c’est-à-dire de l’armée céleste. » [LEN [10], p. 133].
À Canaan, le dieu des orages Ba’al est aussi « celui qui chevauche les nuages. » [AVE [11], p. 12]
Les plus importants dieux de la guerre dans l’ancien Proche-Orient sont dieux de l’orage : Hadad (Syrie-Palestine, Haute Mésopotamie), Adad (Babylonie, Assyrie), le ​​syro-palestinien Ba’al, Teššub (Hourrites), etc. [SCH, p. 122]

Amo releva soigneusement les caractéristiques communes de ces dieux de la guerre (ou des “légions” – צבאות, expression promise à un bel avenir) : montagne, orage, nuées, tonnerre, foudre.

L’élève scribe avait noté que dans les guerres, la victoire d’une partie impliquait la défaite de l’autre. Les dieux étant invincibles, comment expliquer ce phénomène ? Il y avait bien quelques erreurs de la part des techniciens du chiffre [AMB [12]], mais la principale raison apparaissait dans son livre d’histoire : les dieux avaient abandonné leur peuple.
« La défaite ou l’occupation s’expliquait par la colère de ce même dieu qui se détournait de son peuple, » [RÖM] parce que celui-ci l’avait délaissé pour d’autres, avait saccagé son temple, ou simplement péché.
« Erra, seigneur de la mort et des Enfers, veut [anéantir] l’humanité pour sa prétendue arrogance, sa mauvaise observance du culte et son manque de respect pour les dieux. » [MAS [13]]

« Autrefois, sous le règne d’un roi précédent, les habitants de Sumer et Akkad négligèrent le culte de leurs dieux... Rempli de colère, Marduk, le chef des dieux, décida la destruction du pays et la mort de ses habitants ... Après avoir inscrit sur les tablettes du destin une durée des ruines de soixante-dix ans, Marduk eut pitié... » [KVA [14], p. 168].
Le dieu Enlil envoya les Gutis pour punir le roi Naramsin d’avoir détruit son temple à Nippur : « Enlil, la tempête rugissante qui subjugue la terre entière, le déluge qui ne peut être confronté, fit sortir des montagnes les Gutis, un peuple sans morale, à l’intelligence humaine mais aux instincts de chiens et aux traits de singes... » [149-175].
Le roi assyrien Sennacherib (ca –700) est persuadé que la mort de son père Sargon II en pays ennemi ne peut s’expliquer que par un péché que celui-ci aurait commis contre les dieux [ORA [15], SAA3, ch. 5]. La liste était interminable.

Amo en tira les conclusions évidentes : 1. Son peuple devait avoir un dieu de la guerre “national” ; 2. Il fallait un clergé pour lui apprendre à le vénérer ; 3. Pour éviter que ce dieu abandonne le peuple, il faudrait punir sévèrement ceux qui le délaisseraient.

Il réalisa rapidement que fabriquer seul un dieu ex-nihilo était une tache bien trop ardue, d’autant qu’il fallait lui adjoindre au minimum une copine. Il lui vint alors une idée géniale : pourquoi ne pas acheter un dieu d’occasion ? Il passa donc une petite annonce (c’est un conte) : « Cherche dieu de la guerre et de l’orage d’occasion en bon état, peu servi. » À sa grande surprise, il reçut une réponse quelque temps plus tard d’une tribu peu éloignée de la sienne : « Avons un YHWH en stock. Bon état. Prix à débattre. Signé : Jethro de Madian. »
(Cette aventure, que les spécialistes nommeraient Hypothèse madianite, serait « très offensante pour certains chercheurs pieux qui n’acceptent pas que Dieu ait commencé comme déité primitive tribale [d’un petit bout de terrain] dans le désert sauvage de Madian. » [KIR [16], p. 136]].)

Pour aller voir le produit, Amorabis devait attendre les prochains congés scolaires, en l’occurrence ceux de la fête de Shab-e Yalda, jours fériés obtenus par le lobby perse pendant lesquels ce peuple décorait ses maisons d’un sapin vert surmonté d’une étoile quand le soleil était au plus bas sur l’horizon. Il profita de ce délai pour réfléchir aux problèmes annexes.

Pour honorer dieu, la glyptique et les statues étaient impossibles dans le désert. On se contenterait de quelque gros caillou arrosé d’huile : il brillerait au soleil, dieu serait content. Un tronc d’arbre suffirait à son éventuelle copine. Dionysos ne fut-il pas honoré ainsi ? [DAR [17]]

Dans le futur, on pourrait envisager un temple. Amo réussit à pénétrer dans la zone interdite d’une ziggurat pour relever les plans du saint des saints. On en retrouverait la description plus tard dans le Livre sacré. [KRA [18]].

Amo n’avait jamais vu de vrai dieu : seule leur statue était visible. C’est avec une grande surprise qu’il découvrit dans Gilgamesh la recette pour les faire venir : il suffisait de les appâter, comme il le faisait avec les carpes qu’il pêchait dans les étangs de Sumer. « Utnapishtim [le survivant du Déluge] sacrifia un agneau et offrit de l’encens dans une ziggourat de la montagne. Les dieux, sentant la bonne odeur de l’animal sacrifié, s’y rassemblèrent comme des mouches. » Le jeune Amo prit du gigot dans le frigo de son oncle, récupéra de l’encens au temple, et tenta plusieurs fois de le faire rôtir avec un feu de roseaux, de cèdre et de myrte. Il n’attira que quelques vraies mouches. Il en déduisit que seuls les prêtres étaient habilités à rencontrer les dieux et à discuter avec eux.

Comme le clergé coûtait très cher, il fallait trouver de l’argent. Il suffisait d’expliquer au bon peuple qu’un dieu était indispensable, et comme le clergé était seul capable de le contacter, il fallait payer celui-ci. Pendant de longues soirées, Amo établit un barème long et détaillé pour que les fidèles soient “consacrés”. Rien ne serait gratuit : « quand vous faites un vœu à votre Dieu, ne tardez pas à payer, car le Seigneur va l’exiger. » [RAS [19], §22]. « Chacun donnera autant qu’il le pourra. » [§17]

Le soir, dans son lit d’argile et de roseaux, Amo rêvait à sa rencontre avec son futur dieu. Pour le tester, il lui demanderait en cadeau cette région proche des pâtures de sa tribu, dont une carte trouvée sur une tablette de géographie montrait que la pluviométrie y était dix fois supérieure.
Il espérait une réponse du genre : « Tu n’as qu’à demander, et je te donnerai tout le reste du monde pour héritage. » Quelle simplification dans les transactions immobilières ! Certains peuples faisaient la même chose, alors pourquoi ne posséderais-je pas ce que mon dieu me donnerait ? pensa-t-il.

Pour s’endormir heureux, Amo imaginait le spectacle de son futur divin protecteur venant le défendre quand il l’appellerait.
Comme décor, une montagne couverte de sombres nuées menaçantes parsemées d’éclairs, sur fond de tonnerre résonnant dans les vallées. Son dieu, majestueux avec une grande barbe – obligatoire d’après les statues –, descendrait de la montagne. Cette idée rappela immédiatement au jeune Bédouin la chanson de son enfance, qui évoquait une personne descendant de la montagne à cheval. Mais il en rejeta l’idée car 1. c’était une dame ; 2. elle portait un pyjama rose ; 3. son cri de guerre, “ay, ay, yippee, yippee ay”, ferait au mieux mourir de rire ses ennemis.

Cette histoire de pyjama rose attira son attention sur un autre problème : comme les dieux portaient des robes, on risquait voir leur sous-vêtement pendant leur descente. Que le sien ait un slip, un panty rose ou rien du tout, sa dignité en prendrait un coup. Pour éviter que certains canards se déchaînent dans des articles satiriques, il convenait de cacher ces dessous ; la solution qu’il trouva, bien qu’un peu humide, consistait à mettre un tapis de nuages sous dieu.
Comme monture, il pensa d’abord aux anges gardiens du temple de Khorsabad ; mais il n’étaient pas très agressifs sans corne. Il les utiliserait dans une autre occasion. Se rappelant cette plaque en ivoire représentant une espèce de sphinx/lion ailé dont la tête avait été brisée, il imagina une tête menaçante, mélange de taureau, lion, aigle et homme.

Dieu ne pouvant à la fois tenir les rênes de sa monture et brandir la foudre, il cracherait du feu et montrerait sa colère par des narines fumantes, en progressant sur les ailes du vent, précédé de charbons ardents. Amo serait bien étonné de voir son rêve se réaliser exactement suivant ce scénario quelque années plus tard.

Il prit la route pour Madian dès le premier jour des vacances.

Lors d’un arrêt à Ougarit, il apprit dans un magazine people que Yahweh partageait les charmes d’une certaine Anat avec le dieu Ba’al. Le journal publiait le fac-simile d’une lettre d’Éléphantine dans laquelle « Anat-Yahu était décrite comme la femme de Yahweh. » Une photo montrait Anat « déesse de la guerre, brandissant une arme au-dessus d’elle, portant un bouclier et une lance. » [COR [20], pdf] L’autre photo déplut au jeune Bédouin : la déesse avait l’air enchantée d’être courtisée par des boucs – pas des chèvres –, ce qui lui rappela désagréablement l’épisode du bouc de Mendès.

Ce journal d’Ougarit dressait cependant de la déesse un portrait la montrant digne d’un dieu de la guerre : « Anat apparaît comme une guerrière féroce, sauvage et furieuse, pataugeant jusqu’aux genoux dans le sang, arrachant les têtes et les fixant sur son torse, coupant les mains qu’elle accroche à sa ceinture, chassant vieillards et citadins avec ses flèches, le cœur rempli de joie. » Elle ferait donc une excellente copine de son dieu si elle cessait de fréquenter monsieur Ba’al.
Yahweh semblait apprécier les dames car le KGB (Karkemish Gossip Bulletin) lui prêtait une autre relation avec une certaine Asherah, qui aurait l’heur de plaire aux membres de sa tribu ; un auteur célèbre écrivait qu’ils « adoraient Ashera ». [PAT [21], p. 34 sq].

Des millénaires plus tard, les galipettes de Yahweh et ses copines intéresseraient nombre de savants : DAY [22] (Asherah, Anat), DEV [23], KEE [24], ISH [25], etc.

Quand le jeune Amo fut arrivé à destination, Jethro lui montra le produit, lui remit le manuel d’utilisation et fit une démonstration du bon fonctionnement de ce yhwh en lui offrant un sacrifice, preuve qu’il était un prêtre de ce dieu. Amo pensa que l'odorat de ce yhwh devait être un peu usagé car le fumet délicat d'un méchoui ne lui suffisait pas : seule la fumée de la viande brûlée pouvait titiller ses narines.

Après une campagne de pub, un amas d’amis d’Amo se forma sur la place (dont plus de 600 000 hommes en âge de porter les armes). Leurs hôtes adoraient aussi Ba’al Peor – le dieu Priape –, qui plut beaucoup, et la situation dégénéra : ce ne fut bientôt plus qu’« un entassement horrible de luxure, de dissolution, de prostitution et d’impiété » dont les responsables étaient bien sûr « les femmes, ces exécrables instrumens de la perfidie la plus noire. » [SAL [26], note g, p. 59-64]. Cet auteur citait le très-savant “Jarchi” (alias Rashi), et d'autres saints auteurs qui en rapportaient avec une certaine délectation les détails dégoûtants impubliables : “distendere coram eo foramen podicis, et stercus offerebant... turpitudinem membri virilis ostenderet”. Les hommes préférant les dames Madianites, leurs femmes en étaient réduites à se confectionner des ustensiles pour les remplacer (“fecisti tibi imagines masculinas et fornicata es in eis”).

Amo ne goûtait pas ces excès ; Yhwh, intéressé par un auditoire potentiel supérieur aux quelques milliers de pasteurs madianites habituels, était jaloux du succès de ce Ba’al. Ces débordements posaient un grave problème car Ba’al était aussi vénéré par les ennemis : on pouvait donc passer « de l’yvresse à la luxure, de la luxure à l'idolatrie, » c'est-à-dire à la trahison. Il fallait donc condamner sévèrement les pratiquants de son culte, étrangers comme membres de la tribu.
L’apprenti patriarche commença par ordonner l’extermination des Madianites (environ 300 000, d’après les textes saints), inspirant ce commentaire du professeur de Lausanne déjà cité : « Dans la conduite [des Israélites], rien qui ne respire la justice et l’amour de la paix. » [SAL, p. 61-62].

Avec les mauvais croyants de sa tribu, Yahweh se montrera inflexible : « Dans un seul combat (c’est à peine croyable) cinq cent mille hommes d’Israël furent massacrés par ceux de Juda... [Dans] un nouveau combat, ceux d’Israël égorgent cent vingt mille hommes de Juda, emmènent en captivité leurs femmes et leurs enfants au nombre de deux cent mille. » [SPI [27], p. 191] Un auteur compatissant écrirait (à peu près) : « Vous m'avouerez que tous ces hommes massacrés par vos compatriotes, sans compter tout ce que vous perdîtes dans vos alternatives de guerre et de servitude, devaient faire un grand tort à une colonie naissante. »

Malgré les efforts des prêtres, le peuple d’Amorabis délaissait le temple le samedi matin, lui préférant les Baals populaires du samedi soir. « Je réduirai les villes en un désert sans habitants... parce qu’ils sont allés après les Baals » [JÉR 9:11-14]

Amo tenta en dernier ressort l’astuce d’Enmerkar : ce roi sumérien, frère de la déesse Inanna (Ishtar), exigeait des richesses d’un voisin en lui affirmant que sa sœur abandonnerait sa ville s’il refusait de payer. Être privé de dieu ou de déesse étant ce qui pouvait arriver de pire à un peuple, le seigneur d’Aratta en fut profondément affligé. Amo déclara donc que ses ennemis n’avaient pas de dieu car lui seul avait le vrai ; pas un dieu universel, certes, mais le sien.

Les quantités de massacres décrits avec force détails dans les Textes Sacrés, les nombreuses invasions et déportations des siècles suivants montrèrent que ce dieu madianite était inefficace, ou que l’infidélité de son peuple était irrécupérable : « Pour châtier son peuple infidèle, Yahweh convoquait de loin, comme on siffle un chien, les formidables troupes assyriennes. » [28]

Des millénaires plus tard, les spécialistes ne verraient en ce « dieu d’Israël » qu’un parmi les nombreux petits dieux nationaux de la guerre et de l’orage (« Nous verrons les Beni-Israël s’attacher, comme toutes les tribus antiques, à cette idée étroite, et leur dieu devenir, pour protéger sa tribu de choix, le plus injuste, le plus jaloux des dieux. » [REN, op. cit.]). Ils chercheraient vainement dans les Textes sacrés, où Dieu ne cesse d’évoquer les autres dieux, la notion monothéiste d’un dieu bienveillant pour toute l’humanité, ou une trace de la fulgurance intellectuelle qui apparaissait chez les présocratiques grecs. Les lecteurs n’y trouveraient qu’un dieu particulièrement criminel se complaisant dans les assassinats de populations innocentes (éventrer les femmes, écraser les enfants sur les rochers, tuer les vieillards). Un philosophe observera que, pour ce dieu jaloux et colérique, le vrai péché n’est pas un manquement envers l’humanité, mais envers lui, le seul crime important est le crimen læsæ majestatis divinæ. [NIE [29], §135] (cf. [SOL [30]])

Les documents en français de deux « professeurs de collège » – Römer, déjà cité (texte ou vidéo en deux parties) et Lemaire [31] (vidéo de 89 mn devant un aréopage choisi, ou un texte court : Le yahwisme ancien.) – permettent de se faire une idée des origines de Dieu. (Noter que tous les spécialistes sont fiables quand ils s’en tiennent aux faits. En revanche, il existe un problème récurrent chez les biblistes : l’interprétation. Il est difficile de comprendre comment Lemaire finit par trouver un début de monothéisme dans un petit chef de guerre nationaliste (« Yahweh, roi d’Israël, dieu des armées » [ISA 44:6]) se déclarant seul dieu sur terre. Son interprétation d’Asherah est peu suivie. Il n’est cependant pas un maximaliste, comme certains archéologues qui « travaillent sans vergogne avec une truelle dans une main et la Bible dans l’autre. » [DRA [32]])

Pour terminer sur une note optimiste, il faut rappeler qu’« un homme qui lirait ces livres [sacrés] pour la première fois, & sans être illuminé par la grâce aurait le malheur de n’en croire que sa faible raison en attendant qu’il fût éclairé d’en haut. » Tout se ramenant à une question d’éclairage, il reste de l’espoir.

[1] MOSSÉ (éd.), Une histoire du monde antique.

[2] SAULCY, Félicien de, Traduction de l ́inscription assyrienne de Behistoun.

[3] HÉRODOTE, Histoire.

[4] STARR, Ivan, Queries to the Sun God.

[5] ORACC, The Neo-Assyrian Text Corpus Project.

[6] RENAN, Ernest, Histoire du peuple d’Israël.

[7] RÖMER, Thomas, Le dieu Yhwh : ses origines, ses cultes, sa transformation en dieu unique.

[8] SCHWEMER, Daniel, The Storm-Gods Of The Ancient Near East.

[9] GREEN, Alberto R. W., The Storm-God in the Ancient Near East.

[10] LENORMANT, François, Essai de commentaire des fragments cosmogoniques de Bérose.

[11] AVERY-PECK, Alan, NEUSNER, Jacob, The Routledge Dictionary of Judaism.

[12] AMBOS, Claus, Types of Ritual Failure and Mistakes.

[13] MASETTI-ROUAULT, Maria Grazia, Religions du monde syro-mésopotamien.

[14] KVANVIG, Helge, “Esarhaddon Inscriptions 3-10” in Primeval History : Babylonian, Biblical, and Enochic. (Comparer les 70 ans avec JÉR 29:10).

[15] ORACC, The Sin of Sargon.

[16] KIRSCH, Jonathan, Moses : A Life.

[17] DAREMBERG et SAGLIO, Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines.

[18] KRAMER, Samuel N., L’Histoire commence à Sumer.

[19] RASHI, Commentaires sur Deut 23.

[20] CORNELIUS, Izak, Anat and Qudsh as “the Mistress of animals”.

[21] PATAI, Raphael, The Hebrew Goddess.

[22] DAY, John, Yahweh and the Gods and Goddesses of Canaan.

[23] DEVER, William, Did God Have a Wife ?

[24] KEEL, Othmar, UEHLINGER, Christoph, Gods, Goddesses, And Images of God.

[25] ISHERWOOD, Lisa, Asherah, the Tree of Life and the Menorah.

[26] SALCHLI, Jean, Apologie de l’Histoire du peuple juif.

[27] SPINOZA, Traité théologico-politique, trad. Appuhn.

[28] BOTTÉRO, Jean, Babylone et la Bible.

[29] NIETZSCHE, Friedrich, Le Gai Savoir.

[30] SOLER, Jean, La naissance du monothéisme.

[31] LEMAIRE, André, Émergence du monothéisme.

[32] DRAPER, Robert, “Kings of Controversy”, National Geographics, 12/2010.


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4 réactions à cet article    


  • Luc-Laurent Salvador Luc-Laurent Salvador 29 août 2013 05:25

    @ l’auteur,

    Je suis étonné que votre texte n’ait pas encore de commentaires.
    Il est vraiment excellent dans son genre, très original il est vrai.
    Là peut-être est le risque : ça pourrait facilement dérouter.
    Mais la richesse de ce qui s’y donne à voir est fascinante.

    Le seul problème est que si on veut en savoir plus il faut se mettre le couteau entre les dents et aller tailler sa route dans la documentation.

    Un résumé non romancé pour les nuls, genre article wikipedia des hypothèses sur la question trouverait sûrement un public plus large, vous ne pensez pas ?


    • Alex Alex 29 août 2013 11:54

      Merci.

      « Je suis étonné que votre texte n’ait pas encore de commentaires. »

      Plusieurs raisons :
      – les lecteurs d’Avox s’intéressent plus à une actualité particulièrement chargée en ce moment, ce en quoi ils ont raison ;
      – le texte est mal rédigé (et pas bien présenté, mais je n’y peux rien), trop long, et alourdi par des références qui me semblent malheureusement indispensables.

      C’est l’importance des religions dans l’actualité du Moyen-Orient qui m’a inspiré cette série d’articles.


    • gaijin gaijin 1er septembre 2013 15:24

      plus de commentaires ?
      voilà :
      encore bravo surtout continuez
      c’est très intéressant mais a part pour le plaisir de faire causette je n’ai pas grand chose a dire de plus ....


    • Castel Castel 29 août 2013 09:40

      Aujourd’hui aussi nous avons nos dieux. Par exemple, les scientifiques ont le dieu de la raison qu’ils appellent Communauté. Si Communauté n’est pas content, par exemple si toi être créationniste astrologue, gare à tes fesses. smiley

      Merci pour cet article.

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