Drôle de titre se dira le lecteur inondé de dépêches annonçant des plans de sauvetage de la zone euro. En fait, il n’y a pas à proprement parler de plan mais juste des mesures financières à visée comptable permettant d’éviter les faillites des Etats moyennant des mesures sociales et fiscales. Les Etats-Unis font de même depuis 2008 avec les actions menées par la FED alors que d’autres mesures ont permis aux pays d’Asie ainsi qu’à la Russie de passer l’épreuve de la crise asiatique à la fin des années 1990. En fin de compte, la décennie 2000 fut bien engagée avec une économie mondiale prospère très favorable aux pays émergents (ou alors réémergent comme la Russie) et profitable aux pays avancés. Beaucoup de transactions financières ont permis l’accumulation des patrimoines les plus élevés ainsi que le versement de hauts revenus alors que la frange sociale la plus basse a vu ses effectifs augmenter. De temps à autre, un abbé Pierre ou un Stéphane Hessel pousse le cri d’effroi de la bonne conscience alors que d’autres vocalisent les paroles revisitées de la lutte des classes mais au fond, ne défendent que les acquis sociaux de quelques catégories de travailleurs tandis que des millions se sont usés au boulot en ayant acquis a peine de quoi manger et que les jeunes, s’ils n’ont pas les bons tickets d’entrée dans le stade économique, ne sont pas prêts d’acquérir un niveau d’existence convenable. Mais au fait, quelle est la teinte globale de ces années 2010 en Europe ? Eh bien j’aurais tendance à penser que nous sommes à l’époque de la préservation, pour ne pas dire du sauvetage. Juste une précision. La décennie 2000 fut bien engagée et… disons que du point de vue économique, elle s’est mal terminée pour l’Europe avec deux écueils majeurs, les dettes souveraines et la croissance en berne.
La décennie 2000, malgré son dynamisme économique, n’en a pas moins été le champ de propagation de peurs diffuses parmi lesquelles on signalera le spectre d’un réchauffement qu’il faudrait contrôler sous peine de se voir infliger une punition implacable et irrévocable de la déesse Nature. Peurs géopolitiques, avec le fantôme de Ben Laden régulièrement agité dans les médias et le discours doctrinale hérités des années Bush avec un axe du mal qui menace nos vies paisibles d’Occidentaux de l’axe du bien, qui n’aspirons qu’à vivre en bons vivants. La vie étant composée de plusieurs couches ontologiques, il n’y a pas de raison que les peurs ne soient cantonnées que dans une ou deux couches. Entre le politique et le géophysique se situe le biologique, domaine qui nous a largement servi en peurs diffuses avec quelques virus, les uns méchants mais peu contagieux, les autres bénins mais contagieux, pas seulement pour les muqueuses car le fameux H1N1 engendra une pandémie d’anxiété. Il ne restait que l’économie pour parfaire la copie. Et grâce à l’imprudence des banques américaines, les subprimes ont déclenché la peur financière pendant l’année 2008. La vérité est cependant plus contrastée. La crise financière en Europe est aussi due à des fondamentaux économiques tronqués, autrement dit une croissance en trompe-l’œil dopée par des opérations financières avec des conséquences logiques, dettes souveraines mais aussi banques en difficultés, comme en Irlande ou en Espagne. Au final, la décennie 2000 a bien été celle des peurs.
En 2012, les dépêches annoncent que les marchés financiers asiatiques sont rassurés par le scrutin grec. Washington se félicite de la perspective d’un futur gouvernement de coalition à Athènes alors que les autorités de Bruxelles poussent un ouf de soulagement, tout comme le G-20 qui ne veut pas être en reste et montrer qu’il est très attentif à ce qui se passe dans ce pays aux îles flamboyantes. La sortie de la Grèce n’est pas à l’ordre du jour et les dirigeants pourront passer des vacances tranquilles. L’époque actuelle est vraiment celle de l’anxiété, état confirmé par les prescriptions de benzodiazépines en hausse et de la tonalité des diverses dépêches annonçant les difficultés financières et les mauvais chiffres économiques. L’Europe occidentale n’est plus un continent conquérant et audacieux. Ce qui au fond n’est pas un mal, au vu des désastres commis par les nations européennes depuis les conquêtes napoléoniennes. L’époque n’est plus tellement à la prise de risque qu’à la préservation des situations acquises et pour reprendre une thèse du sociologue Ulrich Beck, nous sommes dans des sociétés du risque où, même si d’aucuns jouent avec leur vie et d’autres pratiquent une finance de casino, la tendance générale reste à l’assurance prise contre le risque et on peut ajouter que notre époque est marquée par un esprit de préservation. Quand les sociétés deviennent riches et que l’individualisme est répandu, il est logique de voir se développer une tendance à conserver ses acquis. C’est un trait qui s’accentue en période de crise.
Le secteur des entreprises et de la finance obéit lui aussi à cette tendance. Voilà pourquoi l’Allemagne emprunte à des taux ridiculement bas sur les marchés. Le déséquilibre financier ne se réduit pas à des établissements risquant la faillite. Il y a aussi des masses considérables de capitaux qui ne savent où atterrir et qui finissent par se contenter des obligations à taux réduits. Avec 1.5 à 2 % de rendement, le profit est nul mais l’investisseur est au moins certain de retrouver sa mise de départ. Les sixties et les seventies furent sous le signe de la jeunesse conquérante, des combats sociaux et des émancipations. Les années 2010 sont à l’inverse sous le signe des seniors prévoyants, des retraités et des gestionnaires d’entreprise. L’individu gère sa vie comme sa petite entreprise en espérant la préserver de la crise. Peu de risque et d’audace, chacun fait tourner son affaire. C’est le cas de la presse, des médias, des maisons d’éditions, des directeurs de recherche, des professeurs d’université, des majors de la musique populaire. Pour beaucoup, l’idéal c’est de prendre son plaisir dans un univers moyen. Plus généralement, la médiocrité est devenu la norme car pour préserver les situations, rien de mieux que les pratiques normalisées qui finissent par épouser les canons de la médiocrité. Ce qui ne s’oppose pas au maintien d’un certain niveau d’existence, de pratiquer un art de vie et de préserver aussi un peu de notre patrimoine culturel. La France, pays normal qui se place dans la moyenne des pays industrialisés et qui se contente d’un avenir moyen visant pour l’essentiel à faire tourner l’entreprise qui ne veut pas connaître la crise.
Il y a donc les perdants et autres loosers et ceux qui savent créer ou jouer des opportunités. Telle est la loi économique du système. La plupart cherchent à conserver ce qu’ils ont acquis ou qu’ils font tourner. Les fortunes se font et se défont, le système ronronne et la création ne trouve pas les leviers pour prospérer. Il n'y a plus d’audace et de risque. Ce sentiment est évidemment personnel mais je suis certain que beaucoup partagent ce sentiment en se basant sur ce qu’ils entendent ou voient dans leur environnement social.

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