C’est au harpon que l’hebdomadaire allemand Der Spiegel accroche le lecteur, cette semaine. Les leurres les plus sommaires sont agités en couverture de la manière la plus vulgaire qui soit. Pour capter l’attention, deux d’entre eux sautent aux yeux. Car, étroitement imbriqués, ils entrent en collision dans un violent paradoxe : le leurre d’appel sexuel et son contraire le leurre d’appel chaste et religieux. Leur perception simultanée empêche de les dissocier et constitue un mélange détonant.
Le leurre d’appel sexuel peut d’abord échapper au lecteur tant il se fait discret. N’est, en effet, exhibée aucune zone d’un corps nu, ni à forte ni à faible intensité sexuelle comme c’est pourtant l’usage. Bien au contraire, la photo qui remplit la couverture, montre un corps masculin, pris en plan américain, tronqué sans doute entre menton et cuisse, mais habillé de pied en cap et totalement masqué. Surtout, en offrant un élément pour le tout, la métonymie d’une soutane et d’un camail rouges désigne à l’évidence un prélat de l’Église catholique, un cardinal. Les seules plages de peau nue découvertes sont le menton, le cou et les mains.
La mise hors-contexte est totale : la soutane et le camail rouges ressortent à la lumière d’un fond obscur et noir qui gomme tout repère spatial et temporel. Sans visage, d’autre part, ce personnage qui se présente de face, voit préservé son anonymat. L’image acquiert ainsi un statut de symbole où les couleurs rouge et noir mêlent en sarabande leurs propres charges culturelles : le noir est la couleur du mal et le rouge, celle du sang, du feu, du pouvoir et du sexe excité.
L’attention est, d’autre part, attirée sur les deux seules postures qui importent : métonymies montrant l’effet pour la cause, ce sont deux gestes anodins en apparence mais qui, par le paradoxe violent de leur association, dressent un portrait au vitriol d’un prélat en général.
- L’un est une main gauche qui tient ce qui, par intericonicité, ressemble à un missel, un bréviaire ou une bible, conformément à l’image stéréotypée du religieux, celle d’un saint homme de prière.
- Mais, par contraste, sa main gauche, qui ignore ce que fait sa main droite, s’est portée du plat à hauteur du bas ventre et ses doigts se sont introduits entre les boutons de la soutane. La cause cachée de cet effet insolite paraît évidente quoiqu’une ambiguïté volontaire conduise à deux interprétations complémentaires : on peut penser que le cardinal se serve de sa main comme de cache-sexe ou que tout bonnement il se caresse le sexe en public. Ce n’est pas alors un homme sain qui est ainsi montré mais un malade particulier, un exhibitionniste sexuel.
Une déflagration de réflexes contradictoires
Cette alliance de deux symboles contradictoires, celui de la chasteté et du sexe, est le mélange détonant choisi par le magazine pour qu’il explose à la figure du lecteur et suscite en lui simultanément des réflexes aussi contradictoires pour créer le profond malaise attendu. La scène sexuelle déclenche comme d’habitude le réflexe d’attirance et de voyeurisme. Mais, dans le même temps, la qualité de prélat du personnage provoque à la fois un réflexe de répulsion physique et un réflexe de condamnation morale sans que le lecteur sache d’abord contre qui se retourner : est-ce contre l’Église catholique en général ou contre le magazine Der Spiegel qui ose offrir des dirigeants de cette religion une image aussi répugnante ?
Pour échapper lui-même au réflexe d’indignation finale qui risque d’emporter le lecteur devant ce qui peut apparaître comme une profanation, le magazine a pris ses précautions en choisissant, incrusté sur la photo, le titre accusateur qui désigne les coupables « DIE SCHEINHEILIGEN », Les Hypocrites, avec un sous-titre pour préciser le contexte « Die katholische Kirche und der Sex », l’Église catholique et le sexe. L’image se présente ainsi comme le symbole de l’hypocrisie de l’appareil ecclésiastique en matière de sexe.
Mais on est loin de la pièce de « Tartuffe » de Molière, dont le personnage Tartuffe est devenu le symbole lui aussi de cette hypocrisie particulière : une image est trop schématique et simplificatrice par sa mise hors-contexte pour être aussi riche de sens qu’un texte dans les méandres complexes d’un tel vice.
Une image sordide nuisant à la cause défendue
Dès lors, le magazine peut-il être lui-même épargné par cette indignation qu’il entend susciter contre les coupables jetés en pâture ? Cette couverture est-elle, en effet, appropriée à la croisade que lance Der Spiegel, lequel serait bien inspiré de se regarder lui-même dans « la glace », puisque c’est le nom que s’est donné l’hebdomadaire,"der spiegel". N’est-il pas hypocrite lui-même à user ainsi d’un leurre d’appel sexuel sordide pour protester contre le crime sexuel de « pédoclastie » (1)
Oui, l’appareil ecclésiastique hait le sexe. Il n’a selon lui qu’une obligatoire et triste fonction procréatrice. Oui, le plaisir sexuel, la fameuse luxure, est le péché suprême qui détourne de Dieu et dont les anciens questionnaires de confessionnaux inventoriaient avec gourmandise et un luxe de détails les plus subtiles facettes. Mais, en même temps, il n’a pas échappé à ces dirigeants qu’en brimant ainsi le sexe, ils pouvaient exercer un pouvoir pervers sur les consciences : les fidèles comme les religieux connaissent les affres de la culpabilité chaque fois qu’ils ne peuvent renoncer à leur péché mignon. Et le sentiment de culpabilité est le plus sûr moyen de maîtriser les êtres ainsi fragilisés qui attendent le pardon pour être soulagés. La névrose chrétienne est connue, et certains chrétiens eux-mêmes sont les premiers à la combattre.
Il ne fait pas de doute non plus que nombre de religieux, et parmi eux des hiérarques chargés de faire respecter la discipline, n’ont jamais pu se plier aux règles de célibat et d’abstinence sexuelle imposées. On a en mémoire les récents scandales de prêtres "pédoclastes" aux États Unis ou en Irlande. Der Spiegel fait état dans son numéro de Jésuites suspectés du même crime. Oui, la hiérarchie a couvert le plus souvent sinon toujours ces crimes. Oui, il faut le dénoncer.
Mais cette photo est-elle la meilleure pour défendre une si noble cause. Car il s’agit ni plus ni moins que d’une scène d’exhibitionnisme sexuel que Der Spiegel utilise pour faire la morale à son tour. Cette image est-elle bien appropriée ? Est-elle utile pour comprendre cette tragédie sexuelle où un appareil ecclésiastique a fourvoyé des croyants ? Non, car ce n’est qu’un leurre d’appel sexuel sordide pour appâter le chaland. Surtout, selon les pratiques de l’ethnisme, la mise hors-contexte et la généralisation opérées sont des procédés qui permettent de jeter le discrédit sur la totalité d’un groupe quand seuls des membres de ce groupe, fussent-ils dirigeants, sont incriminés : L’article défini du titre « Les hypocrites » généralise à l’excès. On tombe dans la stimulation la plus fruste du réflexe anticlérical stérile ; et on risque de blesser inutilement des croyants respectables qui n’ont pas attendu Der Spiegel pour combattre une hiérarchie qui discrédite leurs croyances. Paul Villach
(1) « Pédophilie » et « pédophile » signifient étymologiquement : l’amour de l’enfant, celui qui aime l’enfant. On préfère, comme certains l’ont proposé, remplacer ce terme impropre par « pédoclastie » et « pédoclaste », dans le droit fil du mot « iconoclaste », celui qui détruit les images. Un pédoclaste est, en effet, celui qui détruit un enfant en prétendant l’aimer.

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