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Pierrounet, rebouteux de l’Aubrac

Pierre Brioude, plus connu sous le surnom de Pierrounet, découvre très jeune qu’il possède un don : remettre en place les membres démis ou fracturés des animaux dont il a la charge. Des bêtes, il passera aux hommes et deviendra le plus célèbre rebouteux du Massif Central...

Né à Nasbinals (Lozère) le 6 décembre 1832 de parents agriculteurs dans la commune de Saint-Laurent-de-Muret, le jeune Pierrounet a sa vie toute tracée : il sera paysan comme ses parents et comme la presque totalité des gens de son village. Dès l’âge de dix ans, il intègre l’été la vie des burons, ces solides bâtisses de granit couvertes de lauzes et perdues au milieu des immensités de son Aubrac natal. On y surveille les troupeaux, on y aide les vêlages, et surtout l’on y fabrique le fromage avec le lait trait dans les pâturages d’estive et ramené au buron dans de lourdes gerles en bois. Pierrounet y gagne ses galons de paysan, passant au fil des ans de l’état de roul, chargé des tâches subalternes, à celui de cantalès, le plus noble, à la fois patron du buron et maître-fromager. Entretemps, l’adolescent est successivement devenu bédelier, autrement dit chargé des veaux, puis pastre, soit gardien du troupeau et responsable de l’élaboration de la tomme.

C’est là, dans ces rudes tâches de buronnier, qu’il découvre très vite le don qui va lui assurer une incroyable notoriété. Ce sont tout d’abord les veaux blessés qui requièrent son attention. Intuitivement, le garçon visualise l’anatomie des animaux et comprend de quelle manière ils peuvent être remis sur pattes, échappant ainsi à un abattage inévitable. Et cela fonctionne : les manipulations de Pierrounet font merveille, et l’adolescent, placé à 17 ans dans une ferme de Saint-Laurent, élargit le champ de ses interventions aux poulains, aux vaches et aux bœufs des exploitations voisines.

Des bêtes aux hommes, il n’y a qu’un pas. Pierrounet, dont la réputation grandit de mois en mois, le franchit en réduisant bénévolement les entorses, luxations et fractures dont sont victimes les paysans du canton. En ces temps où les médecins de l’Aubrac sont rares, chers et souvent impuissants à soigner ces blessures, la réputation de Pierrounet s’étend très vite, et la clientèle vient parfois de fort loin pour solliciter le don de ce jeune paysan aux mains expertes qui se met spontanément au service des accidentés.

Des patients… américains !

Utile à ses contemporains, l’activité de Pierrounet lui est également profitable : bien que le rhabilleur, comme on dit en Aubrac, n’exige rien en échange de ses services, les dons spontanés affluent en remerciement d’une guérison souvent vitale pour des paysans réduits à une catastrophique inactivité. Un argent dont Pierrounet trouve rapidement l’usage : en 1852, victime d’un mauvais numéro lors du tirage au sort de conscription, le jeune homme est condamné à partir pour sept ans à l’armée comme le veut la loi. Grâce à l’argent économisé, il cède son numéro de conscrit à son frère en échange d’une confortable indemnité. 

En 1858, âgé de 26 ans, Pierrounet abandonne le métier de paysan, trop prenant, pour celui de cantonnier dans la commune du Buisson, activité qui lui laisse plus de temps pour s’occuper des patients qui affluent d’un peu partout. Parmi les habitants de la commune figure une certaine Marie-Rose Meissonnier. Pierre Brioude l’épouse en 1863. Quelques mois plus tard, Pierrounet et sa femme partent s’installer à Nasbinals dans une modeste maison achetée avec les économies du couple. C’est là, dans une petite pièce, que Pierrounet reçoit ses patients, parfois tôt le matin, souvent tard dans la soirée lorsqu’il a terminé son travail de cantonnier. Mais il lui arrive également d’intervenir dans des salles de café ou d’auberge, et même en pleine nature quand les circonstances le nécessitent.

Les années passent, et la réputation de Pierrounet ne se dément pas, portée par les commentaires élogieux des patients guéris. On voit affluer à Nasbinals des éclopés venus de régions lointaines. Il en arrive même d’outre Atlantique : des expatriés revenus du… Canada et des États-Unis en quête d’une guérison. Pierrounet soigne désormais 20, 25, voire 30 clients par jour, toujours bénévolement. Des gens qu’il faut loger et nourrir. Grâce au rhabilleur, trois hôtels sont construits à Nasbinals, principalement pour accueillir ses patients, et un service de voitures à cheval est mis en place pour relier Nasbinals à la gare d’Aumont.

Stupéfaction dans l’amphithéâtre

Basés sur la technique d’extension / contre-extension, les soins de Pierrounet nécessitent force et précision, mais aussi une mise en confiance dans laquelle le rebouteux excelle. Quant au doigté, Pierrounnet n’en manque pas, notamment dans ses deux pouces phénoménaux dont il se sert pour explorer les cavités osseuses. Il lui faut néanmoins de l’aide pour réduire certaines luxations et fractures. Des assistants appelés à la rescousse s’emploient à cette tâche. Parmi eux, la fille aînée de Pierrounet qui restera à son côté jusqu’à sa mort le 8 mars 1907. Pierre Brioude est âgé de 75 ans lorsqu’il décède d’une crise d’hypertension, au grand dam d’une population désemparée et unanime à porter le deuil de son rhabilleur.

Unanime ? Pas tout à fait, car le syndicat départemental des médecins n’est pas fâché de voir disparaître ce concurrent illicite qu’il a fait condamner deux ans plus tôt pour « exercice illégal de la médecine » par le tribunal de Marvejols contre l’avis d’une foule entièrement acquise à Pierrounet. Une condamnation sans effet : soutenu par les Lozériens, le rebouteux n’interrompt pas ce qu’il considère comme une mission quasiment sacrée. Il est vrai que le petit Pierre aurait directement reçu son don du Ciel en remerciement de la réparation qu’il fit, enfant, d’une croix hosannière cassée par des bergers.

Légende évidemment. Comme cette anecdote qui a pourtant encore la peau dure ici et là en Aubrac : Un jour, disent les conteurs locaux, Pierre Brioude est convoqué par les éminents professeurs de la Faculté de Médecine de Montpellier. Reçu dans les prestigieux locaux par ces sommités, le rebouteux sort de son ample blouse de travail un agneau dont il luxe les membres dans un concert de craquements et de bêlements. La pauvre bête, désarticulée, git sur le sol, incapable du moindre mouvement. Pierrounet met alors médecins et chirurgiens au défi de remettre l’agneau sur pattes. « Impossible ! » déclarent doctement les scientifiques, drapés dans leurs certitudes. Pierrounet saisit alors l’animal et, en quelques manipulations, remet sur pied l’agneau qui, tout joyeux, se met à gambader dans l’amphithéâtre sous le regard stupéfait des médecins.  

Toujours présent dans la mémoire collective des habitants de l’Aubrac un siècle après sa mort, Pierrounet l’est également physiquement dans le village de Nasbinals, sous la forme d’un buste de bronze posé sur un socle de granit où figurent symboliquement des béquilles. L’œuvre, conçue par le sculpteur Joseph Malet, a été financée, réalisée et inaugurée quelques mois seulement après le décès du plus célèbre rhabilleur de Lozère. Mieux que n’importe quel témoignage, cet empressement à honorer Pierrounet montre, dans ce pays âpre et sévère où chaque sou est durement gagné, à quel point l’enfant du pays était tenu en haute estime.

Il se trouve même encore des gens pour soutenir que jamais l’Aubrac n’a retrouvé de praticien aussi expert, pas même parmi les meilleurs diplômés de la Faculté. On murmure pourtant qu’ici ou là… Mais à l’heure de la judiciarisation, mieux vaut taire les bonnes adresses. Les rebouteux et les guérisseurs sont à cet égard comme les champignons : inutile de crier sur les toits où ils ont pris racine !
 



par Fergus mardi 13 avril 2010 - 34 réactions
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  • Par Fergus (---.---.---.118) 13 avril 2010 11:22
    Fergus

    Salut, Alberto.

    Lorsque des cantonniers sont inactifs, c’est sans doute qu’ils préparent mentalement leur intervention, un peu à la manière de ces skieurs qui, dans leur concentration d’avant-course, visualisent tous les pièges du parcours !

    Cela me rappelle une anecdote : un jour, l’un de mes oncles auvergnats a eu besoin de beaucoup de pierre pour construire pour une très longue étable (78 m !). Il se trouve que la voirie avait en projet l’élargissement d’un virage, sur une petite route de campagne, qui nécessitait de creuser dans le granit. Une tâche sans cesse reportée. L’oncle a proposé de faire le travail à la place des employés moyennant le prêt d’un compresseur, de deux marteaux-piqueurs et de quelques pains d’explosifs. Marché conclu : durant deux jours, nous avons miné le banc de granit, disloqué la roche à l’aide des explosifs puis récolté les pierres, moyennant quelques précautions pour protéger la route et ses rares usagers. C’était la première fois que j’utilisais un marteau-piqueur et des bâtons d’explosif. Un autre monde et une autre époque. Et surtout un « arrangement » totalement inimaginable de nos jours ! 

    Bonne journée.

  • Par Salsabil (---.---.---.252) 13 avril 2010 18:25

    Bonjour Fergus smiley

    Merci pour cet agréable article au sujet duquel je ne saurais mieux dire que ce qu’en dit Sylvia smiley

    J’ai souvenir durant mon enfance campagnarde que chacun allait chez le rebouteux et pas du tout chez le médecin lorsqu’il y a avait un problème, disons « pratique » lié aux mouvements ou à des douleurs tenaces. Et c’était sytématiquement rétabli avec succès.

    J’ai grandi entourée de cette culture et je continue à y croire dur comme fer. Après tout, ça n’enlève rien à la médecine traditionnelle (dont il est toujours bon d’avoir l’avis) et ça marche, alors pourquoi se priver !
    Plus étonnant sont les « magnétiseurs » qui eux ne replacent rien de façon a priori concrète et qui pourtant font aussi parfois des miracles.
    Ces deux disciplines se retrouvent un peu dans l’ostéopathie aujourd’hui. Difficile d’en trouver un bon mais pareillement certains ont un don, ou un « toucher », assez extraordinaire.

    Et puis pour extrapoler un peu, mais finalement pas tant que ça, que dire des chamans ou des marabouts qui par le biais de pratiques qui nous sont tellement étrangères arrivent à soigner, encore de nos jours, des populations géographiquement reculées n’ayant pas accès (ou en tous cas très difficilement) à des techniques plus modernes.

    Leur connaissances ancestrales, transmises de Maître à élève soigneusement choisi, sont impressionnantes. Quant à celles concernant les plantes médicinales (pardon ! je m’éloigne vraiment !), elles sont aujourd’hui étudiées de très près, non seulement par les anthropologues mais également par les labo pharmaceutiques.... Comme quoi ! smiley

    Merci beaucoup de nous rappeler ces « petites » choses simplement humaines.

    Quand nous fais-tu un papier sur les réducteurs de (grosses) têtes ? smiley

    Affectueusement, et mes amitiés à Madame Fergus smiley

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