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Politique de proximité, avenir limité, 2007 sera terne

Les élections de 2007 semblent séduire les Français, si l’on en croit les discours des intellectuels habilités à se prononcer sur ce sujet. C’est inattendu mais c’est arrivé ! Quoi ? Figurez-vous que les Français s’intéressent à nouveau à la politique ! Non, je le crois pas ! Eh bien si, il suffit de voir les blogs qui fleurissent, les joutes verbales sur les forums et puis, écouter les gens dans la rue, qui causent, qui parlent de Ségolène ou de Nicolas. Il faut dire aussi que la presse en parle. Elle ne fait que ça, scruter les paroles des candidats suivis par une meute de journalistes en attente de quelques miettes à moudre pour des papiers servant de gagne-pain. 2007 est présentée comme une année cruciale, mais rien n’est si sûr. Entre la signification à laquelle veulent croire les analystes et la substance du réel, il y a un décalage. Il n’en reste pas moins que si un scrutin a réveillé les passions politiques, c’est celui de 2005. Les Français ont voulu infliger une leçon aux élites. Plus qu’une leçon, une punition, selon Peter Sloterdijk.

La question c’est celle du retour du politique. La réponse est assez claire. Le politique tel qu’il a été au cours des périodes précédentes est une affaire révolue. Le politique tel qu’il se concevait dans les années 1970 n’a plus aucune influence dans les esprits, et si l’affaire politique semble revenue dans les préoccupations des Français, c’est sous une forme différente. Luc Ferry, auteur d’une tribune dans Le Figaro, a cru percevoir une modification de la donne politique. Celle-ci se porterait plus près des attentes d’ordre privé, rompant avec l’idéal antique et même moderne du souci de la vie publique. Dans le même journal, Christian Dufour confirme cette tendance, percevant une satisfaction de Français prêts à se réconcilier avec des politiciens parlant de leurs problèmes concrets. Mine de rien, ce déplacement de l’action politique vers la sphère privée engage une modification profonde de la société. En renforçant l’action de proximité, la politique ne perd-elle pas son sens et son âme ? Si ce n’est pas le cas, alors elle tente de trouver de nouvelles marques, d’où les sentiments d’étonnement et de confusion de la part de Français disposés à accepter le changement mais enclins à camper sur les situations anciennes.

La politique actuelle offre, est-ce sa vocation, des prestations de service dont une partie relève du domaine privé, au lieu de régler le vivre-ensemble, comme on pouvait l’espérer. Pour le dire autrement, la politique tend à se plier aux désirs des gens et à devenir le lieu d’une transaction citoyenne où ce n’est pas la monnaie mais le vote qui fait l’objet de l’échange. Pour les modernistes, ce fait va dans le bon sens ; les puristes y verront une hérésie. Toujours est-il que l’illusion du politique comme moyen de changer la vie, datée des années 1970, n’est plus. Ce qui rend la vie plus heureuse, c’est d’abord, dans notre sensibilité matérialiste, la transformation des conditions de vie, poussée par le progrès technologique et les puissances du profit. A ce jeu-là, les uns ont un peu ou beaucoup gagné, d’autres ont été écartés, la raison supérieure étant celle de la concurrence économique. Puis sont arrivées les années 1990, moroses, achevant les dernières illusions. Et maintenant, la politique sert d’appoint au système économique pour s’occuper, dixit Luc Ferry, de questions privées. Les plus sévères verront dans l’action politique une assurance existentielle peu efficace, onéreuse, censée colmater les dégâts du système économique et, autant que faire se peut, apporter un supplément de moyens matériels aux uns, tout en soulageant un peu les malheurs des autres.

La politique passionnément moderne, avec ses enjeux historiques, adossés à diverses idéologies, s’est révélée comme antichambre des tyrannies contemporaines et autres totalitarismes, ou alors comme miroir aux illusions. Le réformiste raisonnable verra dans la nouvelle place du politique non pas une dénaturation mais une sorte de ressourcement pragmatique. L’idéaliste condamnera cette évolution, jugeant par ailleurs le libéralisme et l’individualisme comme sources de la plupart des maux, et se posera en garant de la substance du politique et du social.

La tendance actuelle est à la fin de la croyance au progrès. Quelques intellectuels, dont Taguieff, ont écrit des livres sur ce thème. Cet effacement s’accompagne aussi de la fin de la croyance en l’action politique mais sans doute le malentendu n’est-il pas encore entièrement dissipé, car les Français ont trop espéré de l’Etat au lieu d’essayer de compter sur eux et sur leur investissement civil pour améliorer le quotidien et la société. Le non au TCE, attribué aux mouvances antilibérales d’un côté et souverainistes de l’autre, repose aussi sur la déception des Français qui ont voulu marquer leur défiance face à un système en lequel ils ne croient plus. Enfin, notons l’éclatement de cette gauche antilibérale, les passions des ego l’ayant emporté sur l’idéal unitaire, parce qu’au fond, cette mouvance ne croit même plus en son avenir.

Cette tendance vers une « évolution prosaïque du politique » gagne du terrain. A la limite, chaque citoyen attendrait que l’Etat, ou une collectivité locale, résolve ses problèmes personnels. On le pressent en visionnant les émissions politiques où des citoyens sont invités à questionner les représentants des partis. Si l’abandon du progressisme collectiviste est une bonne chose, sa substitution par le pragmatisme de proximité n’est pas forcément une bonne nouvelle. Cela risque « d’endormir » les Français alors que la situation sociale et économique impose des réformes de grande ampleur si on veut que ce pays puisse rester une nation pour tous fondée non seulement sur la production-consommation mais aussi sur une certaine qualité de vie collective.

Mais résoudre des questions personnelles, n’est-ce pas ce que faisait déjà le politique il y a trois décennies ? Auquel cas le constat des intellectuels sur l’avènement de la politique de proximité au contact des Français n’est qu’un trompe-l’œil découlant de la médiatisation et de la nécessité de propagande. Ne pouvant plus changer la vie, réduire la fracture sociale, contrer la mondialisation, la classe politique s’affiche dans une programmatique pragmatique et minimale. Rien de transcendant, mais du concret, un peu d’action politique pour chacun, et la gouvernance des intendances nationales et régionales pour tous. La politique se présente ainsi sous un visage tangible mais terne pour qui voit les choses comme elles sont. La vision des militants avec l’image des candidats complétée par les discours, offre évidemment un point de vue plus doré et idyllique.

Mon avis est que cette proximité politique a tout d’une superficialité, d’un effet de mode et de propagande, fabriqué par une connivence entre les candidats, les appareils, les médias et les masses citoyennes inquiètes, agacées, fébriles. Cet intérêt réciproque paraît mal placé, du moins, déplacé par rapport à ce que devrait l’éthique politique comme ouverture vers l’inédit et levier pour faire que le meilleur de l’homme puisse se développer, s’exprimer, réaliser des œuvres. Mais cette éthique progressiste a été une illusion dans le passé, comme l’a montré Lasch dans son dernier livre, Le seul et vrai paradis. Et donc, cette politique de proximité est le deuil d’une espérance collective tout autant qu’une fonction nécessaire de l’organisme social aux prises avec des maux modernes liés à l’usage des technologies, et l’impact sur une nature humaine disposée à s’étioler spirituellement tout en se névrosant dans un tel contexte.




par Bernard Dugué (son site) vendredi 12 janvier 2007 - 11 réactions
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