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Politiquement incorrect

Cinq associations : SOS racisme, la Licra, le MRAP, l'UEFJ et "j'accuse", ont assigné en justice Éric Zemmour parce qu'il a déclaré sur le plateau de « Salut les Terriens » animé par Thierry Ardisson sur Canal + que si les Français noirs et arabes sont tant contrôlés par la police, « c’est parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est un fait ». Suite à cette action le parquet a requis la condamnation du chroniqueur pour diffamation et provocation à la discrimination raciale.

Pourtant même si ces organisations gagnent ce procès il eût sans doute mieux valu pour elles et leur cause organiser un débat pour savoir si cette affirmation était vraie ou non, et si elle l'était, se demander pourquoi cela se passait ainsi, et comment modifier cette situation. Car il semble qu’à notre époque ceux qui ont pignon sur rue veuillent déplacer les discussions forcément contradictoires de la place publique vers des prétoires qui ne sont pas vraiment faits pour cela. Ainsi toute opinion jugée « politiquement incorrecte » à la télévision, laquelle est sans doute la forme moderne de l’agora antique, semble désormais devoir être judiciarisée comme s'il s'agissait d'une atteinte physique à autrui. Au train où vont les choses, le seul fait de penser suffira bientôt pour être condamnable grâce aux puces implantées dans notre cerveau et reliées à l’internet. Les juges qui ont remplacé les curés pourront donc nous absoudre ou nous condamner pour avoir péché par la parole l’acte ou la pensée. Il y a de la diabolisation et de l’intolérance dans l'air. Les crimes de lèse majesté qui concernaient autrefois le prince et menaient à la Bastille, valent aujourd'hui pour n'importe qui ose froisser le narcissisme géant des individus ou des lobbies communautaires en cheville avec les médias, d’autant que cela peut toujours donner lieu à des condamnations avec dommages et intérêts sonnants et trébuchants, ce qui est tout bénéfice grâce à la publicité incluse.
 
Le langage châtré et politiquement correct des bien pensants d’aujourd’hui (qui a son revers injurieux dont certains mal embouchés ne se privent pas) va bientôt nécessiter un décodeur car il interdit d’appeler un chat un chat et de parler simplement pour dire par exemple que quelqu'un est gros plutôt qu’en « surpoids ». Le sourd est devenu un « malentendant », le pédéraste un « gay » et la grenouille de bénitier une « personne pieuse ». Les vieux ou les nains ont disparu de notre société, remplacés par des « séniors » et des « personnes de petite taille ». Les licenciements collectifs sont appelés des « plans sociaux » (sic), les baisses boursières sont des « prises de bénéfices », et les morts civiles innocentes des « dégâts collatéraux » (re sic). Quant aux nègres qui ne sont pas écrivains ce sont des « gens de couleur » comme si les autres en étaient dépourvus. La moindre affirmation sur des sujets sensibles suscite aussitôt des diatribes sans fin à partir desquelles chaque communauté représentée par son association de défense, un terme militaire, vole toute entière au secours de la personne prétendument insultée comme un Zorro vengeur et populiste défendant les droits de la veuve et de l'orphelin, mais en monopolisant les médias ce qui réussit définitivement à envenimer les conflits et empêcher de les résoudre.
 
Les relations humaines qui sont déjà très compliquées parce que chacun ne voit que midi à sa porte, et seulement la moitié de l'Autre, sont devenues en plus polémiques, ce qui signifie guerrières. Il faut en permanence se défendre contre des attaques putatives. L'histoire des caricatures de Mahomet est devenue emblématique de cette chape de plomb conduisant souvent à l'autocensure, avec la regrettable et durable confusion dans cette croyance entre l'imaginaire et la réalité qui ne m’empêchera pas de critiquer n’importe quel prophète et de le caricaturer si j'en ai envie d'autant que les religions du livre n'ont guère donné l'exemple. Outre la merveilleuse invention de l’Inquisition, Galilée fût l'objet d'une condamnation et d'une mise à l'index qui a duré quatre siècles pendant qu'ailleurs de tristes doctrinaires vêtus de noir se lamentent aujourd'hui encore face à un mur en branlant du chef comme des déments incurables et que d'autres fanatiques illuminés se font sauter les tripes, et celles de leur voisins, pour aller au paradis rejoindre d'improbables vierges. En dépit des progrès scientifiques, et plus largement de la rationalité, il existe donc aujourd'hui, même dans la vie civile, des formes de pensée obscurantistes calquées sur une intolérance et un fanatisme religieux d’une autre époque qui s'appliqueront bientôt, si nous n'y prenons garde, à tous les domaines de la vie.
 
Je constate ainsi un rétrécissement lent, progressif, mais finalement considérable de la liberté à notre époque. Bien entendu il n'est pas question de cautionner ici le racisme ou d'autres crimes autrefois impunis comme l'inceste, le viol, ou la pédophilie. Il est donc nécessaire que des lois répriment ces pratiques et que la justice puisse protéger les personnes menacées. Pour autant ces délits bien réels ne justifient pas qu'une véritable folie interprétative s'empare de tout un chacun avec souvent d'obscures raisons à la clé qui sont les effets pervers que ces mêmes lois dénoncent : l’accusation délibérément mensongère d’abus sexuels dans certains divorces, l'impossibilité pour un éducateur de parler seul à un enfant quand cela est nécessaire, le fait de charrier amicalement une personne d’ une autre origine, qui peut faire de même avec nous, ou de s' interdire un salutaire coup de pied au cul d’un morpion qui le mérite, d’autant que ses parents ne manqueraient pas de porter plainte, sont des exemples parmi d'autres qui non seulement restreignent notre liberté mais, plus grave encore, introduisent un soupçon qui détruit une confiance sans laquelle aucune relation ne peut exister.
 
Je partage finalement l'avis que Régis Debray expose dans son dernier livre "Éloge des frontières" (NRF Gallimard 2010) : notre époque se rêve mondiale, ubiquitaire et immédiate, sans confins ni clôtures, avec une économie et une finance elles-aussi globalisées. Mais comment mettre de l'ordre dans ce chaos sans limites qui en éradiquant toute différence ou séparation entraine la destruction d’une pensée symbolique qui seule peut tenir en laisse ou en lisière notre animalité primitive ? « Ce qu'il y a de plus profond en nous, c'est la peau » disait Paul Valéry. La peau, ce premier organe de l'épigénèse, qui conduit au Moi-peau conceptualisé par Didier Anzieu (si différent du moi-je) lequel a bien montré comment l'absence de dehors et de dedans rend tout échange humain impossible. Une peau qui est le contraire d'un mur, parce qu'elle régule aussi bien la température que les relations, et qui sépare autant qu'elle réunit même si comme l'écrit R. Debray « l'avantage de l'enveloppe se paye d'un léger inconvénient, la mort. », une limitation que notre pseudo modernité ne semble plus pouvoir accepter.
 
Citons encore cet auteur : « L'indécence de l'époque ne provient pas d'un excès mais d'un déficit de frontières. Il n'y a plus de limites à parce qu'il n'y a plus de limites entre. Les affaires publiques et les intérêts privés. Entre le citoyen et l'individu, le nous et le moi-je. Entre l'être et son paraître. Entre la banque et le casino. Entre l'école, d'un côté, les croyances et les intérêts, de l'autre. Entre l'État et les lobbies. »
 
Il est donc devenu plus que jamais nécessaire de lutter contre la confusion généralisée entretenue par les Tartuffes pervers du sans limite et du sans frontiérisme. Mais le prix à payer pour favoriser l’enracinement des différentes cultures dans le terreau de l’histoire humaine sera de faire l’effort de comprendre où se situent réellement les dérives inacceptables du racisme et des religions, comme celles de la politique de l’économie et de la finance, pour placer les justes frontières qui favorisent les échanges. Jaurès disait « Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots ». C’est peut-être vrai pour la langue de bois et le politiquement correct comme pour tous les prurits épidermiques du langage qui en sont la réplique et la conséquence inévitables, mais il ne tient qu’à nous de nous révolter pour retrouver les mots vrais qui seuls ont le pouvoir d’agir dignement. 
par astus mardi 18 janvier 2011 - 31 réactions
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