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Voici quelques temps déjà que j’envisageais de publier un article sur l’Islam. Différents événements me poussaient en ce sens : d’abord, et de façon très personnelle, un regain d’intérêt pour cette religion qui fut, pour ainsi dire, ma matière principale au cours de ma dernière année d’études supérieures ; ensuite, des commentaires, lus ici ou là sur des forums, y compris sur Agoravox, ou entendus, dans la rue, au supermarché ou ailleurs. Commentaires rarement élogieux, parfois clairement racistes, et tous frappés du sceau, peu glorieux à mes yeux (sans doute est-ce là mon côté conservateur), d’une croyance ignorante (presque un pléonasme). Et de ce fait, enfin, l’envie de pourfendre cette croyance ignorante, quand bien même ce ne serait qu’un coup d’épée dans l’eau ; elle et ses maudits rejetons que sont les opinions, auxquelles on doit donc en tout état de cause opposer la connaissance.
Néanmoins, un seul article n’y aurait pas suffi. Comment décrire la complexité de presque un millénaire et demi d’histoire d’une religion aux multiples branches et facettes, éclatées en multiples groupes, tendances ou sectes n’ayant parfois que bien peu de rapports entre eux, sauf à tomber dans cette simplification qui constitue l’ennemie irréductible de toute connaissance et de tout effort intellectuel ?
C’est pourquoi j’ai choisi de présenter la chose différemment. Au cours des prochaines semaines, je vais tenter, à travers six portraits différents, de brosser celui de l’Islam. Non pas un portrait monolithique, s’achevant sur une quelconque sentence, ni même sur un simulacre de non-lieu qui exempterait les musulmans de toute critique ; mais plutôt un portait éclaté, à facettes, chronologique, marchant sur les pas de ces différents personnages -sept en tout- pour retracer et raconter l’histoire d’une religion, entre grandeur et décadence, entre lumière et ténèbres.
Mais quid du choix de ces hommes -car oui, Mesdames, il s’agira exclusivement d’hommes, n’y voyez aucune offense- me direz-vous ? Je confesse par avance qu’un certain nombre ont été choisis de façon totalement arbitraire, leur parcours personnel ne constituant qu’un prétexte à l’évocation de faits ou d’idées majeurs de leur époque, bien qu’ils marquèrent tous, d’une façon ou d’une autre, l’histoire de l’Islam. A une exception près, la volonté qui était la mienne de demeurer centré sur ce qui constituait le coeur même de cette religion me contraindra à me limiter à l’évocation d’un Islam arabe et sunnite, tout en m’efforçant d’en tirer des leçons plus universelles.
Toutefois, le choix du premier protagoniste de cette série de portraits ne posait guère de difficultés ni ne soulevait de grande interrogations. À tout seigneur, tout honneur, dit-on, et comment prétendre parler de l’Islam sans évoquer son Prophète ?
Et pourtant, cette déférence obligée vis-à-vis du fondateur de la religion musulmane se doublait d’une nécessité actuelle. Car comment oublier la description au vitriol, régurgitée en 2006 par Robert Redeker dans les colonnes du Figaro ? "Chef de guerre impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame", écrivait-il alors, récoltant injures et menaces de mort... les premières compréhensibles, les secondes, je le précise afin d’éviter tout équivoque, répréhensibles et condamnables. Sans doute était-ce le droit inaliénable de M. Redeker que d’écrire cela, bien qu’à mes yeux son devoir inaliénable, en tant qu’universitaire, eut été de faire preuve de davantage de sagesse et de mesure. Non pas pour s’épargner la hargne des fondamentalistes, mais par goût de la vérité.
Le prédicateur de La Mecque
Né en 570 (date retenue par les historiens) dans une famille d’ascendance noble, orphelin à l’âge de six ans, Mahomet (je conserve cette retranscription de son nom afin d’éviter l’anglicisme Muhammad) fut recueilli par son grand-père, puis par son oncle Abu Talib, un caravanier qu’il eut l’occasion de suivre dans ses voyages jusqu’en Syrie. Plus tard, vers l’âge de vingt-cinq ans, il épouse Khadija, une riche veuve dont il gérera les intérêts. Mais ce n’est qu’une quinzaine d’années plus tard, vers 610, que Mahomet aurait reçu ses premières "révélations", attribuées par des versets tardifs du Coran à l’ange Gabriel, et il attendit encore quelques années avant de se lancer dans une prédication publique : de 614 à 622, annonçant l’imminence du Jugement dernier, il n’aura de cesse de convaincre ses compatriotes mecquois de rejeter les divinités païennes pour se tourner vers le Dieu Unique, et réussira au bout de ces huit années à constituer autour de lui un noyau dur d’une centaines de fidèles. Malheureusement pour lui, ses prêches lui valent également bon nombre de railleries, puis l’hostilité pure et simple de nombreux habitants de La Mecque, notamment parmi la classe dirigeante qui redoutait sans doute de voir le prédicateur isolé se muer en un chef politique de premier plan.
Aussi bien cette hostilité se manifesta-t-elle avec toujours davantage de régularité et de force. Les disciples de Mahomet, quelle que fût leur extraction sociale, furent soumis à des pressions, notamment économiques, au point que certains s’exilèrent dès 616 en Éthiopie. Mahomet résista quant à lui aussi longtemps que ses ressources le lui permirent, mais l’année 619 fut un coup dur pour lui : ayant perdu consécutivement son épouse et son oncle, tous deux constituant pour lui et pour l’oumma naissante des soutiens indispensables, il fut contraint à l’exil en 622. Ce fut l’épisode de l’hijra, l’hégire, l’"expatriation" qui conduisit Mahomet et les siens de La Mecque à l’oasis de Yathrib, la future Médine et autre Lieu Saint de l’Islam, en même temps qu’elle marquerait le début du calendrier musulman.
Elle marquait aussi la fin de la première partie de l’existence de Mahomet, sa période mecquoise, ouvrant du même coup un nouveau chapitre. À cinquante ans passés, celui qui derrière les murs de La Mecque n’avait été qu’un prédicateur devint, du fait même de la composition, hétéroclite et fragile, de la toute nouvelle "Communauté des Croyants", un chef politique et militaire.
Le seigneur de Médine
Chef politique, car il était le seul à pouvoir jouer le rôle d’arbitre, susceptible de garantir l’équilibre entre les différentes composantes de cette communauté : musulmans mecquois chassés de leur ville, bédouins de Yathrib convertis et clans juifs "associés" aux destinées de la nouvelle entité, prémisse de l’État musulman à venir. À cette fin fut rédigé un document connu sous le nom de "Constitution de Médine", qui définissait non seulement les droits et obligations de chacun mais aussi les contours de cette oumma : un bien commun supérieur aux entités qu’elle coiffait, comme un embryon de République au coeur du désert, certes confessionnelle, mais non exclusive. Et les nouveaux versets ajoutés au Coran à cette période s’intéressaient de près aux règles qui devaient régir la vie, publique et privée, des Compagnons du Prophète, établissant de nouvelles règles concernant le culte, bien entendu, mais aussi le mariage, la répudiation et la polygamie, les règles successorales, le commerce. Le texte devint donc Code civil, mais aussi Code pénal : crimes et châtiments furent ainsi définis, établissant au-delà de la religion un corpus juridique à même de garantir la concorde civile de l’oumma.
Mais dans le même temps, Mahomet devint également un chef militaire : de fait, il conservait une amertume particulière de l’exil auquel les autorités de La Mecque l’avaient contraint, et cette amertume nourrissait son ambition de reconquérir sa ville natale. Par ailleurs, les Médinois ne disposant que de peu de ressources propres, et le trafic caravanier étant toujours entre les mains des Mecquois, Mahomet se retrouva, effectivement, dans l’obligation d’avoir recours au pillage, dans le double objectif de gêner le commerce des Mecquois et de récupérer une part de leurs profits à son propre avantage. Et il fut un commandant avisé et efficace : ainsi, en 624, à la bataille de Badr, les Médinois vinrent à bout d’une soldatesque mecquoise largement supérieure en nombre. D’autres affrontements eurent lieu, et la situation demeura relativement indécise jusqu’au moment où les Mecquois décidèrent d’assiéger Médine, en 627.
Au cours de ces trois années séparant Badr du siège de Médine, Mahomet renforça son pouvoir, cependant que son attitude envers les juifs changeait. Mais loin d’alimenter l’image de "massacreur de Juifs" décrite par Robert Redeker, l’hostilité grandissante de Mahomet envers les clans juifs répondait surtout à une logique politique, le premier doutant de la loyauté des seconds, dont certains s’étaient joints aux Mecquois. Certains furent expulsés de Médine, d’autres virent leurs hommes exécutés jusqu’au dernier. De fait, impitoyable, Mahomet le fut sans aucun doute, et à partir de cette époque le divorce fut consommé entre musulmans et juifs : les fidèles se tourneraient désormais vers La Mecque, et non Jérusalem, au moment de la prière, et le jeûne du ramadan remplacerait les dates du jeûne juif pourtant choisi dans un premier temps comme référent. De là à voir en Mahomet la préfiguration d’un antisémitisme à vocation homicide, un croisement d’Adolf Hitler et d’Oussama Bin Laden, un nazislamiste avant l’heure, il y a un pas gigantesque que la rigueur intellectuelle ne permet pas de franchir.
Le siège de Médine, dont la conclusion est connue sous le nom de "Bataille du Fossé" (allusion au fossé que les Médinois creusèrent pour défendre leurs possessions), marqua le début du triomphe de Mahomet. En 630, plusieurs milliers de Musulmans entreprirent d’occuper La Mecque, et cette même année 630 vit Mahomet entrer en vainqueur dans le sanctuaire de la Ka’ba et y briser les idoles païennes. Deux ans plus tard, en mars 632, il accomplit le Pèlerinage, dans son intégralité, et, comme si cet événement marquait la fin de la mission qui lui avait été assignée, mourut trois mois plus tard.
Moins de dix ans furent donc nécessaires à Mahomet pour imposer l’Islam à l’Arabie tout entière, usant à la fois de persuasion et de force pour obtenir la conversion des principales tribus, tout en accordant aux non-musulmans, qu’ils fussent chrétiens ou juifs, le statut de "tributaires", protégés dès l’instant où ils s’acquittaient de l’impôt prévu. Prophète, créateur d’une nouvelle religion, il fut également législateur, et les règles qu’il instaura allaient bouleverser durablement le paysage, politique et juridique, du monde arabe, et même au-delà.
Et c’est en vain qu’on attribuera à l’Islam une incompatibilité avec la laïcité, la séparation des pouvoirs, la démocratie ou la citoyenneté. Le refus de la séparation du spirituel et du temporel fut, du temps de Mahomet, davantage le fruit des faits et de la situation politique arabe, puis après sa mort, de la pratique, notamment avec l’instauration du califat, que la conséquence délibérée d’un Islam "englobant", véritable idéologie à tendance totalitaire. L’Islam de Mahomet était mouvement : il donnait aux femmes un statut alors même que l’Arabie préislamique ne voyait en elles que des objets. La logique aurait voulu que les successeurs du Prophète poursuivent sur cette lancée, confèrent à la femme musulmane toujours davantage d’indépendance et de droits. Là encore, ce fut la pratique qui figea le texte du Coran, en certains temps et lieux, alors même qu’ailleurs, en Tunisie ou en Irak par exemple, les États amendaient les règles pluriséculaires, voire, comme dans le cas de la Turquie, allaient encore plus loin, adoptant de nouveaux corpus de règles, non pas conformes à la lettre du Coran, mais sans doute en accord avec son esprit.
Frédéric Alexandroff

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