C’est une bien étrange façon de concevoir le débat philosophique, libre et raisonné, que de lui préférer l’insulte à l’argumentation, la calomnie à la discussion, et de privilégier ainsi la condamnation d’un individu au détriment de la tolérance des idées, cette trop rare vertu qui, de Voltaire à Diderot, fit pourtant jadis, au temps des Lumières, la gloire de la France.
C’est pourtant là - cet invraisemblable ostracisme, doublé de la mauvaise foi la plus patente - ce qui se passe aujourd’hui, dans le petit milieu des intellectuels parisiens, à l’encontre de Michel Onfray.
Son hypothétique crime aux yeux d’une certaine intelligentsia, et non seulement germanopratine ? Antisémitisme : l’une des accusations les plus graves et infamantes qui soient, à juste titre si elle se voit fondée moralement, tant sur le plan anthropologique qu’idéologique, sinon politique !
Le motif de pareille inculpation ? Le fait que Michel Onfray ait publié, dans « Le Point » de ce 7 juin 2012, un texte faisant l’éloge, moyennant la critique des trois grands monothéismes (judaïsme, christianisme, islam) du dernier essai, intitulé Qui est Dieu ? de Jean Soler, l’un des meilleurs représentants, par son érudition comme par sa plume, de l’école exégétique biblique française, vieille de quatre siècles.
Je ne me prononcerai cependant pas, pour le moment, sur l’intrinsèque qualité, au niveau de sa compréhension théologique, de ce dernier opus de Soler : tel n’est pas l’objet de ce papier.
Car ce à quoi je souhaiterais m’atteler ici, de manière plus spécifique, c’est à la défense, circonstanciée, d’Onfray, lequel m’apparaît injustement taxé, en l’occurrence, d’antisémitisme.
Je préciserai à toutes fins utiles, et pour invalider d’emblée les très malveillants griefs que je pourrais subir ici à mon tour, que le modeste agrégé de philosophie que je suis est aussi le fils d’un pasteur protestant et d’une mère juive. C’est dire que, même si je me revendique aujourd’hui agnostique, si ce n’est athée, j’éprouve le plus grand respect pour les religions, du moins celles qui, favorables à la liberté de culte, pratiquent l’œcuménisme. C’est dire aussi, et peut-être surtout, si, moi-même juif, on ne pourra guère me traiter, en ce qui me concerne, d’antisémite : mes aïeux, dont certains périrent dans les camps nazis ou furent fusillés par les pires fachos, m’en sont témoins en même temps que garants.
Qu’il me soit permis d’ajouter enfin que, né donc dans l’église protestante et même en un milieu piétiste, je crois connaître un peu La Bible (l’Ancien Testament, matrice du judaïsme, tout autant que le Nouveau Testament, source du christianisme), dont l’étude stricte et rigoureuse - ce fut là mon premier livre de lecture - me fut imposée quotidiennement, par l’autorité paternelle, dès l’âge de six ans, et ce jusqu’à la fin de mon adolescence.
Michel Onfray, donc ! J’ai lu attentivement, crayon en main, son article sur le dernier livre de Jean Soler, « l’homme qui a déclaré la guerre aux monothéismes » comme le titrait cette fameuse tribune parue dans « Le Point ».
Certes n’en ai-je pas partagé tous les paragraphes : sa vision de l’antiquité grecque, et de la cité athénienne en particulier, me semble quelque peu idéalisée, même si, pour ma part, je tiens l’hellénisme pour un sommet, rarement égalé dans l’histoire humaine, de civilisation. De même ne puis-je pas passer sous silence les différents anachronismes et autres amalgames qui parcourent ce texte, tel celui, aberrant, consistant à faire de la loi mosaïque l’ancêtre théologico-politique de l’hitlérisme : non, Moïse, quel que soit son extrémisme religieux, voire son fanatisme guerrier, n’est pas l’archaïque préfiguration d’Hitler, si ce n’est au prix d’une interprétation exagérément partisane, et donc fausse sur le plan de l’herméneutique, du texte biblique.
Davantage : la Shoah, par son ampleur comme par son mobile, demeure un crime unique dans les annales de l’(in)humanité !
Mais ce sont ces différences, tant intellectuelles que conceptuelles, qui font précisément, lorsque règne un réel esprit de tolérance au sein des idées discutées, la richesse du débat philosophique.
Ainsi, mises à part ces quelques quoique importantes réserves, ai-je donc trouvé ce papier d’Onfray plutôt stimulant, à bien des égards, dans le fond comme dans la forme : intellectuellement bien charpenté (hormis les approximations que je viens, peut-être trop brièvement, de signaler) et stylistiquement bien écrit !
Je ne vais cependant pas m’appesantir outre mesure, ici non plus, sur la thèse qu’il y soutient et développe, fût-ce manière parfois caricaturale ou, à tout le moins, peu nuancée : on sait Onfray, esprit nietzschéen et camusien à la fois, un fervent opposant à toute forme de religion. Son Traité d’athéologie, judicieusement sous-titré Physique de la métaphysique, en est, à ce sujet, la plus évidente des preuves tout autant que le plus éclatant des manifestes. C’est même, de ce point de vue-là, un livre militant (avec ce qu’il peut avoir aussi parfois, et je conçois aisément que cela puisse être quelquefois gênant pour certains, de dogmatique).
Sa seule quatrième de couverture, rédigée de sa propre main, ne laisse planer, sur la question, aucun doute : « Les trois monothéismes, animés par une même pulsion de mort généalogique, partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions. En lieu et place de tout cela, judaïsme, christianisme et islam défendent : la foi et la croyance, l’obéissance et la soumission, le goût de la mort et la passion de l’au-delà, l’ange asexué et la chasteté, la virginité et la fidélité monogamique, l’épouse et la mère, l’âme et l’esprit. Autant dire la vie crucifiée et le néant célébré… ».
Mais, justement : Onfray ne fait qu’assener là, en toute objectivité, une série de vérités, lesquelles ne sont, en outre, qu’autant de faits promulgués, très honnêtement, par les religieux eux-mêmes.
Davantage : Onfray, dans cette critique, ne vise pas plus le judaïsme que les deux autres monothéismes ; il les range tous les trois à la même et préjudiciable enseigne théologique : celle d’une foncière, coupable et dangereuse intolérance, où le dieu unique, parce qu’il se veut unique précisément, est tout, paradoxalement, sauf universel… sinon au détriment, en toute (abominable) logique, des autres conceptions, à travers les différentes religions, de sa propre transcendance.
C’est là aussi, précisément, ce que fait Onfray dans son papier incriminé, tout récemment, du « Point » : il ne s’en prend pas plus là au judaïsme, même s’il concentre l’essentiel de sa critique sur lui (c’est là une maladresse, mais plus d’ordre méthodologique qu’idéologique, qu’on pourrait légitimement lui reprocher sur le plan scientifique), qu’au christianisme ou à l’islam.
Ainsi Onfray, et c’est son droit le plus strict sur le plan métaphysique, est-il là tout simplement, sans distinction aucune ni discrimination d’aucune sorte, antireligieux ou, plus exactement encore, anti-monothéiste : la différence, capitale, est de taille !
Qu’il suffise, pour s’en convaincre, de lire ce que Michel Onfray écrit très ponctuellement, parlant là de Jean Soler, dans ce papier du « Point » : « Cet agrégé de lettres classiques déconstruit les mythes et les légendes juifs, chrétiens et musulmans ».
Onfray, quelques lignes plus loin, précise, textuellement : « C’est peu dire qu’il s’y fera des ennemis, tant le propos dérange les affidés des trois religions monothéistes ».
D’où, urgente et nécessaire, la question : où est l’antisémitisme là dedans ?

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A Christian, Merci de cette réponse qui m’offre l’occasion de débattre de façon (...)
07/07 12:16 - Alain ColignonJe suis athée et je considère que les religions du monothéisme devraient bien avoir fait leur (...)
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