Les causes de toute guerre sont multiples et souvent contradictoires. Il serait par exemple puéril d’affirmer que le partage colonial était la seule source de la première guerre mondiale, ou que les mobilisations, par leur dynamique, la rendraient inévitable. Les guerres médiques, tout comme celle du Péloponnèse étaient le résultat d’un long processus et l’articulation de peurs et d’excès hégémoniques qui n’en sont pourtant que la conclusion, l’acte final d’une multitude d’impasses et de frictions concernant deux interprétations antagonistes de l’utilisation de l’espace.
Dans chaque camp, pratiquement toujours, il existe des exaltés, des timorés, des revanchards ou des belliqueux, et c’est la victoire des uns sur les autres qui décide ou pas d’un conflit. C’est aussi l’évaluation de la passivité ou de la clairvoyance active de l’autre camp qui participe à la décision. Enfin, il y a toujours des prémices, des fronts secondaires, des tests, des résistances, qui influent sur le conflit, l’arrêtent ou le perpétuent. Celui-ci prend presque toujours la forme d’une redistribution de cartes voulue ou à empêcher.
La géopolitique et les géostratégies y découlant visent à identifier, comme dans une bataille, les points forts et les points faibles de l’espace mis en cause, les portes d’entrée (pour le meilleur) et les sorties de secours (pour le pire), les points de non-retour et ceux du règlement au moindre prix.
C’est sous ces angles ancestraux, qu’il faut évaluer la situation actuelle et décider si on est en guerre, si on en est qu’à ces prémices, s’il existe un point de non-retour et quelles sont les capacités présentes pour l’éviter. Bref, sommes nous à l’aube du processus, en plein dans son évolution géopolitique, parlons-nous d’une guerre déjà perdue ou d’un conflit qui, conscient d’en être un, reste gagnable.
Le fait que l’ennemi, qui peut prendre plusieurs noms (finance, nouvel ordre mondial, suprématie américaine, choc des empires modernes, etc.), paraît d’emblée irrationnel ou suicidaire n’influe en rien sur ces capacités guerrières. En d’autres temps et une autre guerre, réelle et classique, celle qui opposa les forces de l’Axe aux Alliés, l’irrationalité initiale germanique et nippone ne faisait aucun doute, on pourrait même dire que la conclusion du conflit était écrit, sans pour autant que cela suffise à l’éviter.
Par contre, tout conflit rationnel s’inscrivant dans une logique conquérante (expansion arabe, invasions mongoles, raids vikings, guerres de l’unification chinoise, guerre du Vietnam, guerres impériales visant l’Afghanistan et l’accès aux mers chaudes, etc.), s’arrêtent dès lors que le coût du conflit devient plus important que ce qui est espéré du conflit lui même.
Par ailleurs les avancées technologiques mettent toujours un frein au conflit dès lors que les réformes militaires, nécessitant des réformes sociales adéquates ne suivent pas : hoplite, phalange, obus à fragmentation, cavalerie légère, archers longs (Bowman), et, bien plus près de nous, bombe atomique. Dans ces cas, la mise à niveau des outils militaires, souvent faites au contact de l’ennemi, glacent le conflit. De nos jours, l’information, la communication, l’expertise financière, l’anti discours, le savoir faire et la bonne connaissance des outils et des produits financiers sont des armes « saisies » chez l’ennemi, et parfois elles peuvent ralentir le processus guerrier. Tout comme la bonne connaissance des relais politiques de l’agresseur, l’occupation et la contestation de son espace d’expression.
S’agit-il vraiment d’une guerre ? Il faut poser cette question aux fonds spéculatifs, sur la forme et sur le fond : N’attaquent-ils pas la zone euro ? Ne commencent-ils pas leur offensive par un point faible bien choisi (la Grèce) et qui vise la contamination, par paliers, du reste de l’Europe ? Dans un autre registre, qui a tout à voir, les menaces de la troïka ne sont-elles pas perçues du moins par le peuple grec comme un ultimatum, contre lequel il se mobilise se référant constamment au fameux NON de non recevoir aux forces de l’Axe ? Ne traite-t-il pas les partis qui ont accepté le mémorandum comme il traitait les collaborateurs aux forces occupantes ?
Ceux qui occupent New York, puis toutes les grandes cités occidentales, ceux qui s’indignent, ceux qui, comme au Front de Gauche, choisissent comme slogan central le mot résistance, n’indiquent pas, qu’au moins pour eux, la crise financière est perçue comme une guerre ?
Si ces mots, ces expressions belliqueuses se situent au niveau du symbolique, il en est tout autrement pour la guerre des monnaies, bien réelle et qui oppose trois modèles : une banque centrale distributrice et créatrice de monnaie (USA) agissant à l’encontre d’une théorie monétaire qu’elle a elle-même imposé au reste du monde ; une autre qui n’arrive pas à jouer son propre rôle, faute d’aboutissement d’un projet politique (Europe) et une monnaie cyniquement sous-évaluée et qui le reste faute de contestation suffisante de la part de ses « concurrents » et néanmoins « associés » (Chine).
Chacun de ces trois systèmes reste prisonnier de ses propres contradictions et de leur interaction. Il en résulte un « essoufflement » de leurs visées impériales, qui se traduit par des offensives normatives antagonistes sur le reste du monde et des réactions de la part du marché, outil qui profite de cet essoufflement politique pour atteindre une autonomie certaine.
A suivre : 3. Les guerres dans la guerre

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