Ma tâche est difficile, puisque je dois me livrer à une analyse critique de ce qui constitue un événement formidable, fabuleux, émouvant, inattendu, etc., j’en passe et des meilleures.
Tout d’abord, pour lever toute ambiguïté, la libération d’Ingrid Betancourt est sans conteste une bonne nouvelle pour elle et sa famille. La prise d’otage constitue le pire des terrorismes, le plus pénible, le plus inique, le plus cruel. Rien ne justifie, et rien ne pourra jamais justifier de telles exactions. Personne ne peut prétendre imaginer l’enfer qu’elle a vécu, personne ne peut comprendre la souffrance extrême de ses enfants pour qui l’attente fut interminable. Ce qui est contestable en revanche, c’est la dimension politique et nationale donnée à cet événement.
Il convient de souligner la responsabilité prise par Ingrid Betancourt dans son enlèvement. Bien sûr que ce dernier est inqualifiable, bien sûr qu’elle ne méritait pas cela. Mais son positionnement politique extrêmement fort faisait qu’elle connaissait parfaitement les risques encourus. Dès lors, pourquoi les médias ont-ils érigé Ingrid Betancourt en victime absolue ? Pourquoi n’ont-ils pas, ou du moins pas suffisamment contextualisé la chose ?
Je prends des risques, et je l’assume, en disant que la place médiatique accordée à la détention d’Ingrid Betancourt était franchement démesurée. Bien évidemment, il fallait en parler, mais pas de la façon dont cela s’est fait. Le peuple colombien n’a pas attendu Ingrid Betancourt pour subir la violence des Farc. Attribuer le monopole de la souffrance à Ingrid Betancourt fut quelque peu gênant.
Une autre question se pose : cette affaire était-elle l’affaire de la France ? Je ne le crois pas. Pas du tout. Faut-il rappeler qu’Ingrid Betancourt est avant tout Colombienne, et que l’action qu’elle mène était au nom du peuple colombien. Que les Français s’émeuvent du sort d’une Franco-Colombienne est tout à fait louable, mais rien ne justifiait que la France s’engage à ce point pour la soutenir.
La France peut-elle et doit-elle développer de tels moyens à chaque fois qu’un ressortissant français joue les aventuriers aux quatre coins de la planète ? La question peut paraître choquante, mais elle mérite d’être posée. Les Français doivent-ils être pris à témoin de façon aussi forte lorsqu’un de leurs compatriotes prend des risques dans un environnement géopolitique qui leur est totalement étranger. Qui, en France, se soucie réellement de la question colombienne, du narcotrafic, des paramilitaires, des Farc, de la corruption ? Qui s’intéressera à l’après-Betancourt ?
L’instrumentalisation, pour ne pas dire la récupération faite par le président, Nicolas Sarkozy, et par les médias français ne manque pas de culot. La France a eu beau jeu de s’agiter, de vociférer, et de s’indigner pendant ces années ; la France a eu beau jeu de s’attaquer systématiquement à l’attitude d’Alvaro Uribe, quitte à se bécoter avec l’infréquentable Hugo Chavez (qui exigea que l’Union européenne cesse de considérer les Farc comme une organisation terroriste !). Faut-il rappeler qu’Alvaro Uribe a perdu son père, tué par les Farc en 1983 ? Il n’était donc pas moins concerné que d’autres par le sort des otages. Sa position était, je trouve, tout à fait acceptable sur un plan moral pendant toutes ces années : pas de négociation avec des terroristes, sous aucun prétexte. N’en déplaise à la France, la libération est le fait de l’armée colombienne et du président Uribe, point final. Etant donné le déferlement de critiques qui a jalonné la politique d’Uribe pendant ces six années de détention, ce dernier peut être fier de cette réussite.
L’exploitation faite par Robert Ménart, Nicolas Sarkozy, artistes et autres saltimbanques était obscène. S’approprier la souffrance d’une personne finalement si lointaine fut indécent parce que superficiel. Les égocentriques de tous les combats du boulevard Saint-Germain n’ont pas le droit de se donner en spectacle ainsi.
Les retrouvailles d’Ingrid Betancourt avec sa famille et ses amis sont une affaire privée, exclusivement privée. En diffuser les images, et les considérer comme un fait national est choquant. Nous n’avons pas à regarder ces instants qui leur appartiennent, simple question de pudeur. De manière générale, je trouve cela toujours déplacé de voir un ministre accueillir des otages libérés (pour ne pas citer Bernard Kouchner), s’attribuant des mérites qu’il n’a absolument pas, et sortant ostensiblement de son rôle.
J’entends dire ici ou là que cette libération est un symbole, et que c’est là l’essentiel. Et bien justement, c’est ce recours démesuré aux symboles qui devient choquant et déplacé, puisqu’il a tendance à dissimuler les véritables enjeux, et donne l’impression désagréable du deux poids deux mesures.
Pourquoi n’a-t-on pas ou presque pas entendu parler des autres otages, colombiens et américains, retenus eux aussi depuis des années ? Cela m’amène à me poser la question suivante : la vie de telle ou telle personne a-t-elle plus ou moins de valeur. Finalement, n’ayons pas peur des mots, les êtres humains sont-ils égaux ? Pourquoi observe-t-on cette fâcheuse tendance à l’indignation sélective ? Pourquoi est-on plus ému par ce qui se passe loin de nos yeux, que par l’intolérable qui se passe sous nos yeux ?
Par respect pour TOUS les otages des Farc, par respect pour Ingrid Betancourt, par respect pour le peuple colombien, la mise en scène a assez duré. Basta.
Mal à l’aise. Je suis mal à l’aise, car partagé entre un immense soulagement de voir cette femme libérée et ses enfants en larmes, et en même temps dégoûté par l’attitude de ceux qui n’ont pas hésité à détourner les vrais enjeux et à se donner en spectacle.
Mal à l’aise à l’écoute d’Ingrid Betancourt, affirmant que, si c’était à refaire, elle le referait.
Suis-je le seul ?

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Juste un petit rectificatif : je viens de laisser un commentaire. Quand je l’ai écrit, (...)
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10/07 12:42 - Pierre d’Humièresà Cascabel Certes certes, ceci dit les fauteurs de trouble (je parle des enlèvements contre (...)
07/07 23:44 - JPLTotalement d’accord. Tout ce que vous dites souligne très bien le deux poids deux mesures (...)
07/07 10:17 - DDetre de la belle famille d’un ancien premier ministre ça aide... on parle de pièce de (...)
07/07 05:32 - Christoff_MJe faisais mention au discours tenu en Colombie.
06/07 21:33 - Cascabel
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