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Quand Guignol rosse le gendarme...

... Il est temps de s’interroger sur la légitimité des lois et des institutions.
Ou du moins sur la perception qu’en ont de nombreux citoyens. Car quoi qu’en disent les donneurs de leçons de bien pensance, une majorité croissante de Français perçoit ses dirigeants au mieux comme des incapables dépensiers et mégalomanes. Au pire comme des truandeaux se remplissant les poches. Avec, dans l’un ou l’autre cas, le pouvoir d’Etat à leur disposition, que dis-je à leur dévotion, pour mater les récalcitrants.
Un gang, sa famille et ses sicaires. L’état mafieux ou ressenti et vécu comme tel. Alors, le premier qui les flingue, même s’il ne vaut pas mieux, accède au rang de justicier !
. Jean-Pierre Treiber et Tony Musulin sont devenus en quelques jours des "héros" du web, de Canal et des discussions de bistrot.
Oublions un instant la présomption d’innocence, ces deux lascars accusés de faits très graves sont devenus pour beaucoup de gens des personnages sympathiques.
Parce qu’ils ont réussi des coups fumants. Une évasion rocambolesque pour l’un et un détournement de fonds d’anthologie pour l’autre. Au nez et à la barbe des institutions : matons, vigiles, et flics et tout poil. Incapables de les empêcher d’agir.
Et, même s’ils finiront probablement par les rattraper un jour, il restera le souvenir qu’ils ont été roulés dans la farine. Ridiculisés. Humiliés. Ramenés à leur condition première de chiens de garde façon Rantanplan. Et ça, le public adore !
 
Naguère, sociologues et politologues s’entendaient pour qualifier de "violence légitime" la coercition exercée par la police, les contraintes infligées par la justice, et le dépouillement légal si bien géré par le fisc. Parce que les lois paraissaient justes et de bon sens. Parce que les décisions des juges semblaient nécessaires à la régulation de la société.
Et parce qu’on avait l’impression que les impôts, charges et taxes de toute nature contribuaient au bien public.
 
Aujourd’hui ce n’est plus le cas.
Les Français ont de bonnes raisons de penser que l’égalité de traitement de tous devant l’impôt et la justice n’est plus respectée. Avec le bouclier fiscal l’Etat donne de l’argent aux riches. Et à côté, saisit le maigre pécule des pauvres qui ne peuvent plus payer.
Quant à conduire après avoir perdu son permis pour quelques menus excès de vitesse, cette incivilité vous enverra derrière les barreaux si vous n’êtes qu’un vulgaire manant. Mais pratiquer le tourisme sexuel sur des éphèbes exotiques vous vaudra l’estime réitérée des vôtres, si vous faites partie de la société de complaisances et de connivences. Cette nouvelle aristocratie du fric et du paraître dont les "m’as-tu-vu" et les "fils-et-filles-de" sont les nouveaux princes. Et dont les faux dévots de l’audiovisuel sont les chantres.
 
Sans faire de la psychanalyse de comptoir, quelque part, Treibert et Musulin donnent un coup de pied au cul de ces parasites arrogants qui nous gouvernent. Et à lire les forums et les blogs, il me semble que d’aucuns y trouvent une sorte de revanche jubilatoire. Voire une vengeance par procuration. Cela peut paraître anecdotique. Mais c’est beaucoup plus grave.
Car cela signifie que le substrat social, s’il continue pour le moment à courber l’échine devant ses maîtres, les a déjà reniés tant au plan éthique qu’idéologique.
On subit un certain ordre social par habitude ou lassitude. Mais on n’adhère plus à ses valeurs, on ne croit plus à ses promesses. Factices. Hypocrites. Mensongères.

A cet égard, on pourrait parler de sketch coluchéen surréaliste quand le monarque ânonnait que la clé de la réussite se forge dans le savoir et l’expérience, le jour même où ses courtisans redoublaient de bassesses pour valoriser ses magouilles familiales !

Et quand on parle des 11 millions envolés avec leur convoyeur, certains ont dit : "Une goutte d’eau. C’était le budget du Roy pour même pas deux semaines !"
Peut-on critiquer ce calcul élémentaire ?
Les 2 millions finalement emportés ne représentent que quelques dîners de nos roitelets et de leurs ministricules avec leurs centaines d’invités de marque (Ah il faut bien tenir son rang !) à quelques milliers d’euros le menu. Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien manger à ce prix là ? Du caviar enrobé de feuilles d’or ?
 
Aux politiciens corrompus, régulièrement démasqués et dénoncés publiquement, mais rarement condamnés, et quand ils le sont à des peines bien légères, s’est ajouté le pandemonium des banquiers.
Ces êtres étranges venus d’une autre planète, paraissant tout bouffis de leur suffisance, sans complexes et sans scrupules. Caricatures échappées des cartons de Daumier.
Avec la complicité du pouvoir, débordant de bienveillance à leur égard parce que immoral et cupide à leur image, les banquiers sont devenus depuis la crise "la goutte d’eau qui met le feu aux poudres", ou plus sérieusement une raison supplémentaire de rejet contre ceux qui décident, gouvernent, imposent et organisent.
Un rejet qui n’est plus seulement politique. Mais bien réel. Matériel. Palpable au premier degré parce qu’il touche au quotidien.

"Voler les voleurs, ce n’est pas vraiment du vol" disait l’adage populaire.
Et les anarchistes ont toujours prôné la récupération individuelle, chaque fois que c’est possible.
Dès lors, d’aucuns peuvent penser :  "puisqu’ils s’enrichissent doublement sur notre dos,
d’abord avec notre argent, et ensuite avec nos impôts, et puisque nous ne sommes pas en mesure de nous défendre... Encensons ceux qui les dépouillent ! Et rigolons bien de tous ces rantanplans à leur (maigre) solde."
 
Nous sommes en France. L’esprit frondeur, l’humour grinçant, la rigolade primesautière, qui font sourire les adultes et applaudir les enfants quand Guignol rosse le gendarme sont, peut-être, ce qui caractérise le mieux notre identité nationale.
 
Peut-on blâmer ceux qui utilisent l’humour pour exprimer l’abîme d’intérêts divergents entre gouvernants cyniques et gouvernés écoeurés ? Doit-on s’inquiéter de ce sentiment diffus que les lois ne sont plus qu’un instrument de domination au profit exclusif des puissants ? Et qu’il n’y a finalement rien de mal à compisser des lois injustes... Pourvu qu’on ne se fasse pas coincer, le système D érigé au rang des beaux Arts !
Est-il réaliste de prendre conscience que cette admiration des hors-la-loi exprime la perte de légitimité des institutions de la République ? Avec pour corollaire un mélange de haine envers ces élites superficielles qui ont failli, et de mépris à l’encontre de leurs complices.
Qu’importe finalement. Car c’est ainsi que commencent les révolutions !

 
par Christian Navis (son site) mercredi 11 novembre 2009 - 6 réactions
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