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Quand la philosophie devient emmerdante

 Je n’avais aucun a priori avant d’assister à la conférence donnée dans les salons Mollat par Jocelyn Benoist, professeur à la Sorbonne et par ailleurs directeur des archives Husserl. Je m’attendais même à apprendre des notions nouvelles sur la manière dont nous élaborons et utilisons les concepts et c’est avec intérêt que je franchissais les portes du salon vers 18 heures ce mardi 11 octobre 2011. Mais au bout de 10 minutes, j’ai vite déchanté et à la fin des 50 minutes que dura la conférence, je ressentais un soulagement. Mon cerveau était enfin libéré de cette pesante démonstration de philosophie qui coupe les concepts en quatre, les percepts en huit et la grammaire en seize. Dans le langage djeun’, je dirais que je me suis emmerdé grave, ou alors que je me suis ennuyé de chez ennuyé. Mais compte tenu des états de service du conférencier, je plaide coupable car mon avis mécréant ne pèse pas lourd face à un brillant prof de Sorbonne, auteur de nombreuses publications savantes, d’ouvrages érudits et de surcroît membre de l’Institut universitaire de France, signe s’il en est d’appartenance à la crème savante la plus réputée après les professeurs du Collège de France. Si je me suis emmerdé, il y a plusieurs explications. Mon niveau ne m’a pas permis d’apprécier ce discours fort savant. Ou alors, c’est peut-être le format un peu austère de la conférence, servie plus à des étudiants rompus aux concepts philosophiques qu’à un public lettré mais qui ne maîtrise pas les méandres de la phénoménologie. Cela étant, Benoist a été efficace dans son verbe mais il s’est contenté de lire son texte ce qui explique aussi le côté ennuyeux mais on ne peut pas toujours égaler un Michel Serre ou un Foucault dans l’improvisation face au pupitre et je ne tiendrai pas rigueur au conférencier pour avoir besoin d’un support écrit, étant donné que mon cas est pire en ce domaine. Sauf dans l’animation philosophique mais là, c’est autre chose, pas le même niveau.

 Qu’ai-je retenu de cette conférence ? Pas grand-chose. Vais-je jouer l’ironie et le comique ? Je reprends mes notes. Il est question du voir et de la perception. L’exposé a commencé par l’histoire d’un type qui dit avoir vu un tel qui est né à Jérusalem. Mais il ne l’a pas vu naître. Il sait juste que le type qu’il voit en face est né à Jérusalem et donc, ça fait de quoi discourir pendant cinq minutes sur l’existence de ce type et les locutions grammaticales appropriées. Ensuite, la couleur est discutée et du coup, se dessine une réflexion savante sur l’épaisseur phénoménologique, sur le lien entre concept et visible, sur le fait que des concepts sont abstraits alors que d’autres ont besoin d’un support expérienciel. Sous un vocabulaire savant j’ai eu l’impression d’avoir affaire à des banalités. Mais peut-être que la philosophie est là pour pointer ce qui ne tombe pas sous l’évidence. J’en suis même certain mais rien de ce côté-là. Le rouge porte en lui le visible. Oui, puis vaste perspective mais pas développée, celle des classiques pour qui la perception est un supplément à l’ontologie et celle des contemporains pour qui une ontologie de la perception est une voie fructueuse. C’est étrange, je n’ai pas entendu évoqués Merleau-Ponty ni Heidegger. Pourtant, on y était. Mais je ne suis pas vraiment surpris. Au début, des questions grammaticales, des allusions à Austin et à la fin, l’aveu de Benoist sur une influence de Wittgenstein. En résumé, rien d’étonnant, juste un virage, un écart d’avec la philosophie continentale pour un copinage avec les lubies de la philosophie analytique. C’est une trahison européenne mais le propre de la philosophie est d’être pensée librement, quitte à être un héritier de sa culture ou un renégat. Ce n’est peut-être pas ça qui a suscité l’ennui.

 Le discours s’est poursuivi sur une rose rouge et une autre de couleur rose qui, éclairées par une lumière crépusculaire, n’en perdent pas moins leur différence. Alors qu’une automobile peinte en rouge paraîtra bronze si elle est éclairée par les spots sous un pont parisien alors qu’elle est évidemment rouge lorsqu’elle est sous le soleil de midi. Quelle est la réalité, un véhicule rouge ou bronze ? Les deux nous dit Benoist en accordant une prééminence ontologique à la perception, ce sur quoi le scientifique (moi en l’occurrence) lui rétorquerait : eh banane, t’as qu’à prélever un échantillon de peinture, sous le pont de l’Alma et sous le soleil, tu fais une analyse chimique et tu t’aperçois que c’est la même caisse.

 Avant l’épisode des roses et de l’auto, Benoist a discouru savamment sur une tache blonde dans un amphi qui pourrait être une étudiante en philosophie. Gloser dix minutes là-dessus m’a paru représenter un exploit mais je me dis que c’est peut-être l’ordinaire dans les cours de philosophie qui sont donnés à l’université. J’avoue ne pas avoir compris où voulait en venir le conférencier. Sauf à admettre que des choses évidentes servent de prétexte à énoncer des fantasmagories savantes qui ne servent nullement la compréhension de la question, car il n’y en pas, mais se prêtent comme support pour tracer des conjectures philosophiques savantes dont le but est de faire passer celui qui les prononce comme un type qui sait alors que vous et moi sommes des ignorants. Quand un professeur parle d’assiette phénoménologique, on ne peut que s’effacer et reconnaître une parole d’éternité divinement formulée, alors qu’en vérité, elle ne résonne que comme la fantaisie d’un ectoplasme des amphis. Je suis un peu dur en effet mais j’ai le sentiment d’un égarement philosophique, d’une institution qui périclite, comme du temps de la scolastique médiévale avec ses disputes interminables sur les universaux et ses querelles casuistiques sans fin. Signe d’un épuisement des temps. La phénoménologie et la philosophie analytique n’ont plus rien à découvrir ni à enseigner. L’avenir est ailleurs. La génération des universitaires nés après 1960 est un naufrage intellectuel. Signe et témoin du naufrage de la société.

 Il fut un temps où la Sorbonne avait ses professeurs classieux, sérieux mais hélas, trop coincés pour une génération de 68 qui les éconduit, comme le furent les jésuites en 1756. Maintenant, la Sorbonne semble avoir des professeurs pas très intéressants et je compatis avec ces étudiants qui ingurgitent des fadaises savantes menant vers des impasses ontologiques et analytiques. Ils n’ont même pas l’étincelle de la révolte. Ils sont des résignés du bulbe. Ils ingurgitent parce qu’il faut bien avoir le diplôme et qu’il faut respecter ces techniciens de la philosophie pour faire carrière et tenter d’avoir un poste. L’époque est crépusculaire et ses professeurs ne diffusent plus qu’une lumière vacillante. Les prélats de la philosophie mènent les ouailles vers le master des ignorances, passeport indispensable pour aller enseigner en secondaire à des imbéciles et promesse d’un salut universitaire moyennant une soumission complète aux règles de la savante ignorance qui amène à gloser interminablement sur des questions sans intérêt et que du reste, il est possible de résoudre avec élégance et sobriété alors que la danse trans-conceptuelle des miroirs universels ouvre le champ vers un 21ème siècle libéré des contraintes d’un apprentissage conçu comme un dressage savant pour contraindre l’esprit à s’insérer dans un corset logomachique.

 Moi qui me croyais vieux, j’ai vu la vieillesse incarnée dans un professeur de dix ans mon cadet. La vieillesse est un naufrage et pour ma part, j’entends une musique venue de l’aube des temps, jouée à Woodstock et me rappelant que mon destin est de devenir le Jimmy Hendrix de la métaphysique. Me voilà peut-être sur la voie de ce professeur, dépeint par Nietzsche, qui danse sur le sable. La génération qui vient est celle des emmerdants. Finalement, Benoist colle assez bien avec Caroline Fourest, Audrey Pulvar, Natacha Polony et Arnaud Montebourg. 

par Bernard Dugué (son site) mercredi 12 octobre 2011 - 16 réactions
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