• jeudi 9 février 2012
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Tribune Libre > Quand les bretons étaient étrangers en France
16%
D'accord avec l'article ?
 
84%
(38 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Quand les bretons étaient étrangers en France

En ces temps où l’identité nationale le dispute à l’intégration ou à la politique de l’immigration, il m’a semblé intéressant d’évoquer les préjugés que nos élites ont nourris envers les bretons et plus particulièrement les bas-breton.

En effet, notre nation France, en terme d’entité territoriale dans sa forme parfaite d’hexagone protégés par ses frontières naturelles que sont la Méditerranée et les Pyrénées au Sud, les Alpes, le Jura et le Rhin à l’Est, Les Ardennes au Nord, La Manche et l’Océan Atlantique à l’Ouest, n’est qu’une construction de l’histoire qui s’est fait et défait aux cours des siècles. Beaucoup de régions qui constitue la France telle que nous la visualisons aujourd’hui ont été rattachées relativement récemment à la France. La Bretagne qui devint "une province réputée étrangère" en 1532, et ne deviendra pleinement française qu’en 1790. La Franche-Comté en 1678. La Corse en 1789. La Savoie en 1860. L’Alsace a navigué entre France et Allemagne. On peut multiplier les exemples. Essayer donc de gommer ses régions de la carte de France et vous la trouverez certainement amputée, c’est dire à quel point notre vision de la France en tant qu’espace géographique est formaté par la représentation symbolique que sont les cartes (de même que les mappemondes nous projettent une image faussée du monde en mettant l’Europe au centre, essayez donc de trouver une mappemonde japonaise vous serez fort surpris). Cette vision exclue de fait les territoires extra-métropolitain, confettis d’un empire colonial défait, et même la Corse que son caractère insulaire empêche (n’est-ce pas Mme Royal) d’être tout à fait Française (sauf quand il faut se partager les postes de pouvoir).


La Bretagne est intéressante, car elle se partage en deux, la Haute-Bretagne (la moitié Est pour simplifié) qui est de langue romane (comme le français) et la Basse-Bretagne (la moitié Ouest) qui est de langue celtique (le breton). Or, l’identité nationale française s’est appuyée sur la langue. D’où une guerre incessante contre ce que les élites « éclairées » qualifiaient avec mépris de parlers locaux ou de patois (on verra plus loin que ce temps n’est pas terminé). Je citerai une phrase d’Antoine Rivarol, dans son Discours sur l’Universalité de la langue française en 1782 « Le français, par un privilège unique, est seul resté fidèle à l’ordre direct (...) la syntaxe française est incorruptible. C’est de là que résulte cette admirable clarté, base éternelle de notre langue. Ce qui n’est pas clair n’est pas français.  » J’ose espérer que personne ne soutiendrait pareil ineptie de nos jours, mais je n’en suis pas persuadé. La France est convaincue par l’Universalité de sa langue comme de ses valeurs, ce qui peut sembler un rien présomptueux. Son territoire (je ne parle pour l’instant que de ce que nous nommerons la « métropole ») est peuplé d’étrangers aux coutumes étranges et aux idiomes imprononçables, « Croyez-moi, Monsieur, le catalan qui me faisait tant enrager n’est qu’un jeu d’enfant auprès du bas breton. C’est une langue que celle-là. On peut la parler fort bien, je crois, avec un baillon dans la bouche , car il n’y a que les entrailles qui paraissent se contracter quand on cause en bas breton. Il y a surtout l’h et le c’h qui laissent loin derrière la jota espagnole. Les gens qui parlent cette belle langue sont bons diables, mais horriblement sales(...) On voit dans les villages les enfants et les cochons se roulant pêle-mêle sur le fumier, et la pâtée que mangent les premiers serait probablement refusée par les cochons du Canigou.  » (Prosper Mérimée, lettre à Jaubert de Passa, 1835) .


La Bretagne prend pleinement part à la révolution française, et pourtant des députés bretons se voient interpeller par Mirabeau "Etes-vous Bretons ? Les Français commandent !". La chouannerie, qui est plutôt vendéenne, et haute-bretonne, permet d’en rajouter sur le breton, « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton » dira Barrère. On peut comprendre qu’en ces temps troublés le raisonnement soit un peu biaisé. Pourtant, la fin de la période révolutionnaire vit continuer le combat contre le breton.


Au XIXème siècle la Bretagne est toujours perçue comme une colonie, « La Bretagne est une colonie comme l’Alsace et les Basques, plus que la Guadeloupe  » dira Michelet en 1831, tandis qu’Auguste Romieu, le sous-préfet de Quimperlé dira à la même époque, « La Basse-Bretagne, je ne cesserai de le dire, est une contrée à part qui n’est plus la France. Exceptez-en les villes, le reste devrait être soumis à une sorte de régime colonial . Je n’avance rien d’exagéré  » (Auguste Romieu, sous-préfet à Quimperlé, 1831). Ce même Romieu préconisait d’ailleurs des méthodes originales, « Créons, pour l’amélioration de la race bretonne, quelques-unes de ces primes que nous réservons aux chevaux et faisons que le clergé nous seconde en n’accordant la première communion qu’aux seuls enfants parlant le français  » . On en reste bouche bée.

Il n’y a pas que la langue qui soit attaquée, « Les Bas-Bretons ont un langage dur et difficile à comprendre. Leurs habitudes, leurs coutumes, leur crédulité et leurs superstitions leur laissent à peine une place au dessus de l’homme sauvage . Le paysan y est d’une malpropreté dégoûtante. Son habitation peut presque se comparer à celle d’Hottentots(...) En général les paysans ont une mauvaise physionomie, stupide et brutale à la fois.  » (Malte Brun, 1831) . Ou encore, « Le petit Breton est abandonné à lui-même dès qu’il peut marcher. A peine vêtu, malpropre, il patauge toute la journée par les chemins, mange à l’écart un morceau de pain noir, joue peu, ne parle pas(...) S’il a huit ans d’âge physiquement, il en a trois à peine pour le développement intellectuel....  » (Poitrineau, inspecteur d’académie à Vannes, Instruction, 1897). D’autre joyeuseté du même ordre suivront, notamment au moment de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, qui vit des frictions dans une partie de la Bretagne (il existe aussi une Bretagne rouge, souvent ignorée).

1951 vit la promulgation de la loi Deixonne, première loi française visant à autoriser l’enseignement des langues régionales de France, de manière facultaive. Un député socialiste réagit, « Comment ! On veut nous apprendre le dialecte des cavernes !  » . Plus récemment, en 1969 paraissait cette annonce dans l’Agriculteur de l’Aisne, « Nous vous demandons de faire connaître, avant le 8 janvier au syndicat betteravier, vos besoins en main d’oeuvre. Préciser la catégorie : Bretons, Italiens, Espagnols, Portugais, Marocains,...  » . Pour la bonne bouche, « la France à besoin de fabriquer des informaticiens parlant anglais et on va fabriquer des bergers parlant breton ou occitan  » (Claude Allègre, avril ou mai 2001) .

On pourrait certainement faire le même recensement de petites phrases pour beaucoup de régions françaises, pour nos anciennes colonies, je citerai notamment De Gaulle, "Qu’est-ce que les Arabes ? Les Arabes sont un peuple qui, depuis les jours de Mahomet, n’ont jamais réussi à constituer un État... Avez-vous vu une digue construite par les Arabes ? Nulle part. Cela n’existe pas. Les Arabes disent qu’ils ont inventé l’algèbre et construit d’énormes mosquées. Mais ce fut entièrement l’œuvre des esclaves chrétiens qu’ils avaient capturés... Ce ne furent pas les Arabes eux-mêmes... Ils ne peuvent rien faire seuls. " Elles mettent en lumière un racisme latent (qui n’est pas spécifiquement français), qu’on a pu voir à l’oeuvre lors du vote de la loi « sur les aspects positifs de la colonisation » (forcément vu notre supériorité intellectuelle, culturelle et linguistique nous ne pouvons qu’éclairer des peuples demeuré dans les ténèbres).

L’Autre est présenté, inconsciemment peut-être, comme quelqu’un dont les habitudes, les moeurs sont étranges, anormales, voire monstrueuses. « On respecte ses règles (celles de la France), c’est-à-dire qu’on est pas polygame, on ne pratique pas l’excision sur ses filles, on n’égorge pas le mouton dans son appartement et on respecte les règles républicaines » disait Sarkozy. Pourquoi la presse, suite au meurtre et au viol de Sophie Gravaud, nous parle d’un suspect « nantais d’origine bosniaque », ou « bosniaque », ou « français d’origine bosniaque », ou encore « clandestin d’origine bosniaque » ? On lit couramment un « français d’origine maghrébine » quand la presse évoque un fait divers. L’origine, ethnique dirons-nous, aurait-elle une valeur explicative dans l’acte ? Surtout, cela conduit à un schéma mental chez l’auditeur, le lecteur ou le téléspectateur, le crime est étranger. Pour corriger le tir, il serait peut-être bon de parler de suspect d’origine française quand il s’appelle Jean-Pierre Durand. Ou alors, suis-je trop politiquement correct ?

,

par masuyer (son site) mercredi 2 mai 2007 - 26 réactions
16%
D'accord avec l'article ?
 
84%
(38 votes) Votez cet article

2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

  • Par Ar Brezonneg (xxx.xxx.xxx.169) 2 mai 2007 13:41

    Il y a vingt années, j’étais dans une "grande " école parisienne.... Où lors d’une intervention en cours, envoyé au tableau , l’intervenant à mon "accent" me demanda : "vous venez d’où ?" ? "De Bretagne" , répondis-je ! Réponse : "Ou va-t-on si les Bretons font de l’informatique, maintenant !", "Tant-pis on fera avec ça !" "Et qu’est-ce qu’un Breton ça fait dans la vie ?, chômeur ?" Réponse : Je suis Officier de Marine pour le compte de ton roi ! Ca te pose problème ?....

    Ce fut le grand silence dans la salle...

    Et il a eu de la chance, car mon recteur nous avait inculqué le respect d’autrui....

    J’ai compris ce jour là ce qu’était le racisme....

  • Par La Taverne des Poètes (xxx.xxx.xxx.178) 2 mai 2007 11:11

    Bonne conclusion sur la fabrication du préjugé de l’origine ethnique des crimes. Il est anormal que la presse et encore plus certains hommes politiques créent ou renforcent des préjugés de ce type. Leur rôle devraient être plutôt de les combattre et d’éclairer le libre arbitre du citoyen.

    Etant moi-même bas-breton, je me souviens de ce que m’ont raconté mes parents et grands-parents, comment on les a méprisés et maltraités (Exemple, le panneau affiché dans les écoles "Il est interdit de parler breton et de cracher parterre"), y compris l’Etat français et ce malgré les services rendus par les Bretons à la nation française. Aujourd’hui, je pense que les discriminations envers les bretons ont disparu, en-dehors de quelques clichés entretenus pour le folklore et la palaisanterie : le breton têtu, alcoolique...C’est pour les autres minorités qu’il faut désormais s’inquiéter : les Français d’origine africaine par exemple.

  • Par maxim (xxx.xxx.xxx.88) 2 mai 2007 11:31
    maxim

    est ce que maintenant,ce phenomene identitaire n’est pas lié à l’ouverture et l’extension de l’Europe où chacun au fond de soi essaierai de chercher ,protéger ,defendre,revendiquer son appartenance à une communauté dans laquelle il se sent securisé et reconnu ????

    une anecdote au sujet des Bretons ....

    etant gamin ,j’ai ete elevé dans un hameau qui s’appelait Mainville de la commune de Draveil à l’ époque en Seine et Oise ,decoupée aprés en plusieurs departements qui constituent la region parisienne ....

    ce hameau etait nommé la petite Bretagne tant effectivement il y avait de familles originaires de cette region ,les plus anciens parlaient en Breton entre eux ,et une vieille dame conservait sa coiffe traditionnelle et ne serait jamais sortie sans cet accessoire .....

    à la chapelle du village ,il y avait eu une messe en Breton ,et nous les gamins ,on avait jamais vu ni entendu de bombardes ni de binious ,on etait totalement depaysés ....

    c’etaient des gens assez austeres dans l’ensemble ,mais très chaleureux une fois la glace rompue ......

    maintenant que sont devenues toutes ce familles ???leurs enfants qui etaient de ma generation pour beaucoup, sont ils restés ????

    ont ils eu des gosses à leur tour ????

    toute une epoque en tout cas .....

    @ l’auteur ,votre article est interessant ........

  • Par miaou (xxx.xxx.xxx.81) 2 mai 2007 12:02
    miaou

    C’est un sort commun à toutes les régions ayant conservé un minimum d’identité. Ainsi, mon père, né après 2nde guerre, a comme beaucoup d’Alsaciens de cette époque, longtemps subi divers types d’avanies :

    * se faire traiter de "Boches" lors de colonies de vacances (en des temps pas si ancien, rappelons le bon mot d’Anémone : "l’Alsace, c’est un peu boche, non ?’)

    * en classe ou en cour de récréation, punitions (règles sur les doigts) en cas s’utilisation du dialecte alsacien

    * pendant très longtemps, humiliant "certificat de réintégration dans la nationalité française" à présenter pour chaque acte administratif (dans la mesure où ses parents étaient nés avant la fin dela 1ère guerre mondiale ; qui a marqué le retour de l’Alsace-Moselle au sein de la France)

    * ocultation de la difficile histoire des Alsaciens durant le 2ème guerre mondiale (notamment des Malgré-Nous)

    Il n’y a avait pas, à l’époque de SOS racisme et de MRAP pour se défendre. Je doute d’ailleurs que ces cas les auraient intéressés, puisque pour ce type d’organisation n’utilise l’anti-racisme que comme prétexte de promotion de l’immigrationnisme.

    Mais remuer le passé en pleurnichant n’est pas forcément sain et peut être instrumentalisé, notamment en créant une concurrence entre différentes mémoires, d’où exacerbation du communautarisme. Le stupide débat sur "les aspects positifs de la colonisation" n’a pu émerger qu’en réaction de l’instrumentalisation par certains de l’histoire du colonialisme, dans le but de créer une sorte de dette perpétuelle à l’égard des susnommés "Indigènes de la République" (dont l’intitulé est déjà un contre-sens absolu). Je conçois d’ailleurs, dans une certaine mesure, qu’on n’apprécie pas tous les aspects d’une culture (notamment la religion ou certaines coutumes) autre que la sienne, ce qu’il ne faut pas confondre avec le racisme (je rejoins en cela Lévi-Strauss)

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Sondage

Pour quel candidat pensez-vous voter à l’élection présidentielle de 2012 ?


Voter

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox