Le tapage suscité en France par le verdict de Créteil est un déni de justice. Il permet cependant de réfléchir au fait d’être victime, à sa représentation sociale, à la souffrance qu’il impose et aux bénéfices qu’il apporte. Car aujourd’hui être victime est de moins en moins « innocent » - même si cela peut sembler paradoxal.
Reconnaître le statut de victime
Dès qu’une personne en agresse une autre il y a définition des statuts : l’une est l’agresseur, l’autre est la victime. Ce fait est non modifiable. Ce statut n’est pas toujours facile à démontrer puisque l’agresseur, sachant qu’il encourt une sanction, tente de se soustraire à la loi. Mais entre eux ils savent exactement qui est qui. D’une certaine manière, intimement et dans l’absolu, « devant Dieu » diraient les croyants, le statut de victime est établi pour la vraie victime.
La reconnaissance sociale, par un procès et une condamnation de l’agresseur, est autre chose. A quoi sert-elle ? D’abord à sanctionner l’agresseur. Son acte lui vaut d’être mis hors d’état de nuire pendant une période supposée de réflexion et d’amendement personnel : la sanction a d’abord un but pédagogique. En principe du moins. Mais c’est rarement le cas. La peur de la prison ou d’une condamnation peut freiner certains comportements mais pas réformer la personne délinquante ou criminelle.
La peur n’est pas un changement de conscience. Pour bien faire la prison ou la sanction devraient comporter un cours de morale avec stage pratique démontrant que l’on a assimilé la nécessité de se respecter mutuellement. Cette perspective est peut-être irréaliste : changer l’humain est un challenge déraisonnable. C’est pourquoi la prison a pendant longtemps été désagréable. On n’y apprenait pas à être un saint mais à en être dégouté afin d’éviter d’y retourner. L’efficacité de cette méthode est relative : la criminalité n’est éradiquée dans aucune société.
L’autre raison de la reconnaissance sociale est la réparation et le dédommagement accordés à la victime. Le dédommagement est culturel et matériel puisqu’elle voit son statut validé par la société, avec les bénéfices qui en résultent : de l’argent et/ou des prestations particulières.
A aucun moment la reconnaissance sociale du statut de victime ne doit être considérée comme une thérapie ou comme l’étape initiale d’une résilience. Le fait que l’agresseur soit sanctionné satisfait tout au plus une vengeance ou le narcissisme de la victime, qui prend ainsi l’ascendant sur son bourreau dans une inversion de la relation de pouvoir. On ne peut nier le fait qu’une reconnaissance sociale soit importante. La société doit davantage d’égards envers une victime qui a été atteinte dans son intégrité, de même qu’une personne handicapée a également droit à plus d’égards. Mais il ne faut pas confondre cette déférence sociale avec une thérapie.
Cette reconnaissance n’est pas une thérapie
La blessure dans l’intégrité demande davantage que la reconnaissance sociale pour être
adoucie. Un avocat a écrit ce passage dans un commentaire sur le verdict de Créteil :
« Soulager les victimes ? Ah, la belle blague, qu’on leur raconte des années durant sur l’aspect thérapeutique de la condamnation, sur le fait que comme par magie, leur souffrance disparaitra ce jour là, et même parfois qu’il faut qu’elles attendent ce passage nécessaire pour commencer leur guérison. Combien de victimes entend-on dire qu’elles ont besoin que la justice “reconnaisse leur qualité de victime”. Comme si pour guérir on avait besoin que le médecin reconnaisse sa qualité de malade. Cela n’arrive pas. Après la condamnation, la souffrance reste la même, car la blessure est à l’intérieur, elle ne se transfère pas. »
Travaillant au pénal cet avocat parle d’expérience. Il va même plus loin :
Les dérives du culte de la victime La reconnaissance sociale ne sert à rien dans cette bataille puisque le résultat n’est pas obtenu par son propre mérite. C’est évidemment confortable de voir son statut de victime reconnu par la société, la meilleure reconnaissance étant les aveux de l’agresseur ou le flagrant délit. Mais on sous-estime souvent ce qu’il y a de vengeance dans le désir de voir l’agresseur condamné. Les victimes sont coachées par les avocats qui leur mettent les mots en bouche : « Dites que vous n’avez pas de haine pour l’agresseur, cela marche mieux devant le tribunal et la presse, on vous estime davantage en tant que victime, on vous croira même plus volontiers ». C’est un déni de la victime parce qu’au fond elle veut la condamnation de l’agresseur. La supposée grandeur d’âme fait partie du culte de la victime. « Elle ne hait point, quelle belle, quelle grande victime ». Or la sérénité et le pardon sont le fruit d’un long chemin. Ce ne peut être une simple posture socialement valorisante.
Le statut de victime conduit parfois d'autres personnes à prendre fait et cause et à se proclamer justicier. C'est le cas pour l'adolescente canadienne qui s'est suicidée récemment. Des anonymous ont voulu dénoncer publiquement l'auteur du harcèlement. Mais selon la police canadienne il ne s'agirait pas de la bonne personne ! Le tribunal de l'opinion n'est pas un bon plan.
L’état de victime est la souffrance. Le statut est la reconnaissance sociale. Le culte est la sanctification de la victime, au point où elle est considérée comme intouchable : on ne peut mettre sa parole en doute. Et les bénéfices ? Ils apparaissent clairement dans la lettre envoyée à François Hollande et signée par 34 associations féministes. 34 ! Pourquoi autant ? Parce qu’elles cherchent toutes à se faire une place au soleil, à placer leurs cheffes et à toucher des subventions. On peut lire dans cette lettre :
« - Les plaignantes doivent être soutenues, hébergées, protégées, entendues ;
- Les associations doivent avoir les moyens de remplir leurs missions ; »
Ce qui signifie : nous voulons de l’argent, et un statut spécial pour les victimes qui se déclarent comme telles. Les accusés eux n’ont droit à aucun égard alors que jusqu’à preuve du contraire ils sont innocents.
Une justice à deux poids deux mesures ? C’est la fin de l’Etat de droit. C’est à cela que conduit l’actuel culte de la victime. Victime qui sera inévitablement instrumentalisée politiquement. C’est déjà le cas suite au verdict de Créteil.

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