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Requiem pour Liège : In Memoriam

 Les tempêtes qui s’abattent ces jours-ci sur Liège ne sont rien en comparaison de la tristesse qui se déverse, depuis ce tragique 13 décembre 2011, jour où un tueur fou faucha la vie de cinq innocents, sur ses habitants endeuillés : il pleure dans leur cœur plus qu’il ne pleut sur la ville, aurait dit, s’il avait pu les contempler en ces heures transies de désolation plus que de froid, un poète nommé Verlaine.

 C’est qu’à l’ombre de leur joie défunte gît aujourd’hui, aux côtés de ces martyrs des temps modernes, le spectre de la mort violente et insensée : une lourde et douloureuse nuit tissée de cauchemars que le sommeil même n’arrive plus à apaiser tant elle est noire, désormais peuplée de cette amertume voilée par où ne filtre plus, pareille à la lumière blafarde d’un ciel d’hiver, que la lymphe épaisse d’un immense chagrin. 

 Cette abyssale et indicible peine qui, soudain, a envahi Liège, ville d’habitude si festive et même paillarde, c’est un autre grand poète, belge celui-là, qui la décrivit peut-être le mieux, quoique, certes, en un tout autre contexte : «  Il neige, il neige sur Liège, croissant noir de la Meuse sur le front d’un clown blanc. Il est brisé le cri des heures et des oiseaux, des enfants à cerceaux. Et du noir et du gris. Il neige, il neige sur Liège, que le fleuve traverse sans bruit  », chantait en un de ses textes les plus émouvants, demeuré injustement méconnu, Jacques Brel. 

 Oui : la neige ! Mais, comme Georges Simenon, le plus célèbre des Liégeois, légendaire père du commissaire Maigret, intitula un de ses meilleurs polars, « La neige était sale », maculée du sang de ces victimes, en ce funeste 13 décembre 2011.

 Ainsi, comment dire, face à de si dramatiques heures, cet ineffable chagrin de Liège, cité à laquelle, pour y être né il y a plus d’un demi-siècle et y habiter encore, par-delà mes longues et heureuses années passées autrefois à Paris, j’appartiens comme à un de ses fils les plus reconnaissants malgré, parfois, ma nostalgie pour la Ville-Lumière ?

 C’est là, d’ailleurs, ce que je répondis à mes amis français qui, consternés par l’ampleur du carnage, m’appelèrent aussitôt, de Paris, pour me demander quel était, face à pareille barbarie, mon intime sentiment : « les grandes douleurs sont muettes », leur dis-je, paraphrasant là un autre fameux poète, la gorge nouée par un sanglot que seule une invincible pudeur, alliée à une non moins impérieuse maîtrise de mes émotions, parvint alors à contenir, jusqu’au silence en effet.

 Car cette maudite place Saint-Lambert, celle-là même où périrent sans raison deux jeunes étudiants, une vieille dame et un bébé (Gabriel était son nom, comme l’ange), je la traverse tous les jours, située qu’elle est entre ma librairie préférée, dans la vitrine de laquelle je fus alors comme gêné, presque honteux, d’apercevoir mes propres livres, et l’académie des beaux-arts, où je fais profession de philosophe : une bien dérisoire, sinon futile, activité de l’esprit, en d’aussi pénibles circonstances !

 Je n’oublie pas, non plus, cette pauvre femme de ménage que la police découvrit massacrée, après la perquisition qui suivit cette absurde tuerie, dans un hangar appartenant à l’assassin. Comment, du reste, pourrais-je ne pas m’en souvenir ? Cet antre sordide de la mort la plus sauvage se trouve, a-t-on appris, rue Bonne-Nouvelle (la mal nommée, en l’occurrence) : c’est là la rue même, à deux pas du quartier où habitent encore mes vieux parents, où, enfant, j’allais chaque matin, six années durant, à l’école primaire, où j’obtins mon premier diplôme.

Ainsi, à Dieu ne plaise, ai-je préféré attendre quelques jours, soucieux d’éviter tout sensationnalisme, aussi déplacé que malsain, tout voyeurisme, aussi morbide qu’indiscret, et tout opportunisme, aussi vulgaire qu’indécent, avant de m’exprimer enfin, après moult hésitations, qui n’étaient dues qu’à ce respect que méritent les morts, sur ce douloureux événement.

Hommage soit donc ici rendu publiquement, en toute humaine sincérité, à ces êtres disparus que, sans les connaître ni le savoir, j’ai dû probablement croiser, un jour ou l’autre, sur cette place Saint-Lambert, cœur à jamais brisé de ma belle ville en larmes de sang. 

De même est-ce empli de toute ma compassion, cette « tendresse de pitié » dont parlait si bien, en des termes admirables, Albert Cohen, que je pense à ces dizaines de blessés (plus d’une centaine, en vérité) qui, meurtris jusqu’au plus profond de leur chair, si ce n’est de leur âme, sont aujourd’hui allongés, étreints par l’angoisse et peut-être encore la peur, sur leur solitaire lit d’hôpital.

 Si j’étais médecin ou infirmier, j’aurais plaisir à leur porter secours et serais même honoré, les yeux rivés à leur souffrance, de panser leurs plaies, béantes comme cette tristesse infinie qui, en ces temps de malheur, recouvre désormais, tel un vaste linceul, Liège.

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

Liège, le 17 décembre 2011

*Philosophe, auteur de « Requiem pour l’Europe - Belgrade, Zagreb, Sarajevo » (Ed. L’Âge d’Homme), professeur à l’Ecole Supérieure de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Liège et professeur invité au « Collège Belgique », sous l’égide de l’Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique et le parrainage du Collège de France.

Crédit photo : Nadine Dewit 




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  • Par asterix (---.---.---.16) 20 décembre 2011 19:55

    Si, mon cher ! Et on peut même rajouter beaucoup. Sur la responsabilité écrasante du pouvoir judiciaire dont l’incompétence des services n’a pas permis une seconde condamnation du futur assassin pour s’être tout simplement trompé de loi applicable, ce qui lui évita un retour immédiat en taule et certainement pour longtemps. Le système n’ayant d’autre justification que sa propre logique, il ne lui a donc pas retiré sa libération conditionnelle après avoir purgé les deux tiers de sa première peine pour avoir organisé sous hangar la culture de 2.900 plants de cannabis.
    Multirécidiviste en série, il allait être entendu ( pas cherché manu militari à domicile ! ) comme s’il ne dépendait que de son bon vouloir de répondre à une convocation judiciaire dans le cadre d’une enquête sur une sombre affaire de moeurs dont il savait par avance qu’elle lui vaudrait un retour immédiat à l’ombre.
    Cette logique citoyenne, il ne l’a pas supportée et, pour se venger de la société qui, de son point de vue de déviant majeur le poursuivait de sa haine, il a retourné contre le petit peuple son arsenal d’armes ...dont il négociait par ailleurs la rétrocession contre payement avec la police liégeoise.
    Pas de comparaison qui vaille avec ce dingue de Breitnik. Ici, c’est un voyou de haute volée qui s’est attaqué à des innocents pour ne pas avoir à assumer les conséquences de ses actes.
    Autant dire que l’ordre judiciaire a libéré conditionnellement un individu dont il savait à quel point il était dangereux, lié au grand banditisme et sujet à tout genre de récidive.
    C’est, parallélisme troublant avec l’affaire Dutroux, un cumul d’incompétence à peine imaginable des services de sécurité et de justice qui a permis à cet outlaw qui faisait manifestement profession de ne vivre qu’hors la loi d’aller jusqu’à la dénégation absolue de l’ordre social.
    La chance veut qu’il se soit blessé en envoyant une de ses grenades, suite à quoi, incapable de continuer à tirer à l’arme lourde, il a immédiatement mis fin à ses jours. Ne nous leurrons pas, dans le cas inverse le carnage eut été épouvantable. Cinq morts et 217 blessés ce n’est pas rien mais c’eut pu être vingt fois pire, alleluia !
     
    Je comprends parfaitement Daniel de ne pas s’être appesanti sur les faits que je viens de vous décrire sommairement. Un instant l’idée m’était venue d’écrire un papier hautement accusatoire sur le sujet, mais ne l’ai finalement pas composé pour les mêmes raisons de refus de sensationnalisme que lui. Devant pareil drame, en ce jour de deuil qui est aussi celui de l’incompréhension, je ne peux que joindre mon cri de douleur au sien.

    Asterix c/o l’allocaterre sur les forums belges. 

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