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Sarkozy : "Je ne suis pas un intellectuel"

Plutôt que de commenter à l’infini l’évolution de la fonction présidentielle telle qu’elle semble se décliner dans la dernière intervention télévisée du président de la République, il conviendrait mieux de s’arrêter un instant sur ce qui me semble être une des informations les plus radicales entendue hier soir.

Intellectuel : ça veut dire quoi ?
Pour reprendre un des « tics » de langage de notre président qui, en bon communicant, reprend chacune de ses explications par cette entrée en matière : « ça veut dire quoi » ; intéressons-nous un instant sur ce que veut dire une telle affirmation. Rappelons d’abord que c’est le président de la République française qui s’exprime ; qu’à ce titre il s’inscrit dans la lignée de présidents qui, depuis le début de la cinquième République, se piquent d’écrire et d’entretenir avec la langue française un rapport complice et intellectuel. N’oublions pas qu’il s’agit du premier personnage de l’Etat, du représentant d’une nation qui depuis des siècles se proclame, s’érige et se construit dans un rapport dialectique entre la langue, le savoir et le peuple. Que Nicolas Sarkozy décide aujourd’hui de s’adresser à nous prioritairement comme un entraîneur d’équipe de rugby plutôt que comme le représentant ultime de la France des Lumières, cela relève d’un choix stratégique qui, à moyen terme, peut lui sembler payant. Que tout cela participe de la volonté de se rapprocher du peuple, de descendre de l’Olympe élyséen peut encore se comprendre. Mais qu’il faille pour cela se laisser enfermer dans les pièges d’une rhétorique aussi populiste ne peut que signaler une dangereuse évolution.

Nous retrouverons Monsieur le président après une page de publicité...

Tout, dans cette première grande intervention de notre nouveau président, témoigne d’une évolution polémique de la fonction. Le clou de cette évolution venant de la bouche même de PPDA qui à la fin de l’entretien en profite pour inviter notre président à regarder la nouvelle série de l’été sur TF1 ; et voilà Sarkozy dans le rôle de l’homme-sandwich le plus chic de l’année ! Quelle dérive dans la communication de l’Etat, quelle grossièreté de la part d ‘une chaîne privée. Mais il est vrai que nous n’avions pas affaire à un intellectuel.

L’intello : la figure honnie ?

En se déclarant si différent de la figure de l’intellectuel, en se gardant bien de délimiter les limites d’une telle catégorie, le président de la République ne fait rien d’autre que de se glisser dans la sémantique « racaille » qu’il semblait dénoncer sur la dalle d’Argenteuil. Quel était en fait le message qu’il fallait décrypter derrière une telle affirmation si ce n’est le lancinant reproche de la loi de la jungle. L’intello est faible, bavard, inconséquent et inutile à la construction du pays. C’est la figure éternelle du bouffon, du binoclard, l’ombre dégénérée de l’homme d’action, le seul à même de relever le pays. Qu’on le veuille ou non, il y a là, les germes les plus nauséabonds d’un discours populiste et il est surprenant de constater dans quel silence ce type de discours tenu par le plus haut personnage de l’Etat peut se répandre en totale impunité.

France, mères des arts....

Est-il donc révolu le temps d’une France qui se reconnaissait dans la priorité de ses apports culturels ? Faut-il donc qu’une certaine idée de la France se renie à ce point pour se caller avec une telle provocation dans le langage d’un simple « chef de travaux » ? Ce ne sont pas là, je l’espère, les propos aigris d’un vieux « sorbonnard » (pour reprendre à mon tour les fleurs du mal de cette rhétorique populiste) mais les « indignations » citoyennes d’un Français à peine plus « intellectuel » que la moyenne.
Côtoyant tous les jours des jeunes pour lesquels la pire insulte consiste à traiter l’adversaire d’ « intello », je ne peux que craindre un pays où de tels procédés se glissent dans le discours présidentiel et s’il ne saurait être question ici d’une nostalgie pour un pays dirigé par l’auteur d’une anthologie de la poésie française (Pompidou) on ne peut qu’être inquiet de voir la France renier avec tant d’aplomb l’apport capital de son histoire et de sa gloire.

Le président de la France et... des Français.

Il ne viendrait à l’idée de personne de reprocher à Nicolas Sarkozy de ne pas être un agrégé de lettres ou de philosophie et ce billet d’humeur n’est en rien un commentaire de sa future action politique. Mais à trop vulgariser la fonction suprême, à vouloir systématiquement opposer les élites (forcément intellectuelles) et le peuple, nous risquons bien d’entrer insidieusement dans une ère qui ne serait plus que la face la plus sombre de cette idée de la France dont le président est le gardien symbolique.

La république des copains ?

On pourrait s’attarder sur presque toutes les phrases de notre président qui n’est pas un « intello », mais il me suffira de finir sur « Rachida ». Ainsi donc, quand le président évoque avec les Français l’action de sa ministre de la Justice, avons-nous droit à un tendre et complice « Rachida ». Pas de Madame la ministre, encore moins de nom de famille : juste : « Rachida », comme un sultan invoquant sa dernière acquisition ! Dans la bouche de M. Sarkozy cela se veut simple et « peuple » : le président travaille avec des amis, des collègues de bureau ; mais à trop bousculer le protocole il ne faudra pas se plaindre si on voit apparaître assez vite le spectre de la « République des copains et des coquins ».
La dignité et l’honneur de la fonction présidentielle exigent un langage digne et s’il faut moderniser le rapport au pouvoir et à la politique cela ne peut se faire sur le dos de la bienséance.
Dans un de ses textes Pasolini disait que la vulgarité était « le plein épanouissement du conformisme ». Il ne faudrait pas que le chef de l’Etat confonde, pour les cinq années qui viennent, le « parler vrai » avec une variante d’un nouveau « parler conforme », au risque de rendre, avec lui, toute la France un peu plus vulgaire.

par rené fix jeudi 5 juillet 2007 - 115 réactions
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