Mélange de sincérité introspective et de combativité sans concession, la prestation de Nicolas Sarkozy a montré que rien n’était encore joué. Laurent Fabius en a fait les frais même s’il a réussi à tenir la confrontation tant bien que mal.
Alors qu’était diffusé sur M6 le film "La Vérité si je mens", le Président candidat Nicolas Sarkozy était l’invité de l’émission "Des Paroles et des actes" sur France 2 où il a été confronté avec l’ancien Premier Ministre Laurent Fabius. 5,6 millions téléspectateurs ont regardé Nicolas Sarkozy contre 3,2 le célèbre film tandis que la veille, 4,8 millions de Français avaient écouté Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sur TF1.
Séance de psychologie introspective
L’émission animée par David Pujadas a été interminable, durant trois heures et sept minutes. Pour une grande partie de celle-ci, ce fut une sorte de séance de psychologie de groupe où Nicolas Sarkozy est revenu sur ses attitudes très critiquables pour sa fonction présidentielle : la sortie au Fouquet’s, les vacances sur le yacht de son ami Vincent Bolloré, le comportement de chiffonnier avec les pêcheurs, ou au Salon de l’Agriculture, etc.
Cette introspection a paru sincère et finalement, on peut comprendre que son chagrin d’amour ait pu éclipser d’autres considérations, en particulier l’image de marque du Président de la République, mais justement, c’est cela qui est inquiétant : quand on accède à de si hautes responsabilités, faut-il que les problèmes sentimentaux occupent autant de place à l’esprit ?
Cela fait plus l’effet d’un enfant, basé sur sa propre personne, que d’un adulte qui pense à l’intérêt général, et pourtant, Nicolas Sarkozy était bien lucide sur cette impression et a dû expliquer qu’il n’avait le choix que de répondre à ces questions qu’il n’a pas posées ou à ne pas jouer le jeu.
Dans ce jeu introspectif, il était intéressant aussi d’entendre ses réponses sur ses défauts et qualités.
Son principal défaut, l’émotivité, la spontanéité et la sentimentalité : oui, réponse sincère assurément. Il a raconté par exemple que lorsqu’on l’insultait, son sang se mettait à bouillir mais qu’il devait prendre de la hauteur car il portait la fonction présidentielle.

Il a analysé aussi un phénomène qui sera de plus en plus présent : avec les téléphones mobiles qui peuvent filmer, twitter, facebook, Internet etc., le moindre incident, la moindre phrase malheureuse, prennent tout de suite un écho national, ce qui n’était pas le cas il y a plus de dix ans. Tous les meetings sont maintenant retransmis en direct sur les chaînes d’information continue. Le moindre faux pas est disséqué. Pour lui, 2012 est la première campagne du XXIe siècle pour cette raison.
S’il a eu deux faux pas au cours de ses déplacements (pêcheurs et Salon de l’Agriculture), il a rappelé quand même qu’il a fait cent cinquante déplacements par an depuis cinq ans et qu’il n’y a eu aucun incident sur ces autres déplacements (C’est le petit enfant qui rappelle qu’il a eu quand même des bonnes notes dans d’autres disciplines).
Sa principale qualité, là aussi il a joué au modeste, il a considéré que c’était son énergie débordante, celle qui lui enthousiasme sa journée, qui le recharge en cas de déprime et surtout, il a admis que c’était inné, qu’il n’avait aucun mérite, qu’il y avait des gens avec énergie et d’autre sans… histoire de dire que François Hollande, par comparaison, n’est pas très dynamique.
Chose amusante, il ne serait venu à personne qu’il plaçât dans ses qualités son intelligence (qui est quand même pas négligeable), d’autant plus qu’il s’est un peu victimisé en disant qu’il dérangeait, qu’il ne venait pas de l’ENA etc. Idem sur sa capacité à rassembler alors qu’il a eu beau jeu de rappeler qu’élu Président de la République à 53% en 2007, il a prouvé qu’il était rassembleur.
Il n’a rien lâché
Nicolas Sarkozy a du mordant et il n’a rien lâché. Tout était bon pour envoyer des scuds, même si certains étaient très bas (comme l’histoire de rappeler le soutien de Laurent Fabius à Dominique Strauss-Kahn).
Autre exemple, sur la stigmatisation. Même impression du petit enfant qui dit : "c’est pas moi, c’est lui". Attaquant la mesure de taxation des hauts revenus à 75% de François Hollande, il a trouvé étrange que ceux qui l’accusent de stigmatiser les immigrés stigmatisent eux-mêmes les entrepreneurs, ceux qui ont réussi, etc. Ce qui est affligeant dans cette argumentation, c’est que cela ne l’excuse pas plus de stigmatiser lui-même, d’autant plus qu’il s’agit de sujets très différents.
Sur la TVA sociale, Nicolas Sarkozy a eu raison d’insister sur l’inconstance de Manuel Valls, directeur de la communication du candidat François Hollande, qui était le promoteur de cette mesure lors de la primaire socialiste et qui la pourfend aujourd’hui. En revanche, le Président candidat la défend très mal, incapable de convaincre sur l’absence d’inflation alors qu’a priori, pour les produits français, elle est censée faire baisser les prix hors taxe.
Clins d’œil à Bayrou
J’ai vu également deux clins d’œil très lourdingues en direction de François Bayrou, le premier où il a cité explicitement le candidat centriste sur la meilleure argumentation contre la taxation à 75% : cela retirerait tout espoir aux jeunes de vouloir réussir dans la vie. François Bayrou est allé bien plus loin sur le sujet ; en taxant autant les hauts revenus, cela voudrait dire que le seul moyen d’avoir une fortune, c’est… d’être enfants d’une personne déjà fortunée, ce qui est le contraire des valeurs du mérite républicain.
L’autre clin d’œil, c’est lorsque Nicolas Sarkozy a proposé la réduction du nombre de parlementaires et une dose de 10 à 15% de proportionnelle alors que c’est exactement ce qu’a proposé François Bayrou notamment le 25 février 2012 quand il a annoncé un référendum pour moraliser la vie politique dès le 10 juin 2012.
Les immigrés et les riches, le Syrien et le fiston
Sur l’immigration, Nicolas Sarkozy n’a pas changé son raisonnement qui reste très proche des complaintes de Marine Le Pen. Il a même proposé de rendre plus difficile l’obtention de la nationalité française malgré le mariages et de compliquer l’attribution d’allocations sociales (minimum vieillesse et RSA) pour les étrangers (même s’il n’est pas allé aussi loin que le FN qui veut stupidement interdire la CMU aux étrangers, alors que les arguments épidémiologiques sont indiscutables).
Même rapprochement sur l’étiquetage de la viande halal, entre le 21 février 2012 à Rungis où il disait refuser d’en faire un problème, et le 3 mars 2012 à Bordeaux où il a fait cette proposition. Et sans que ce soit relevé, Nicolas Sarkozy a affirmé décomplexé : « Je suis en désaccord sur les mots ! » [avec le FN], ce qui laisserait entendre qu’il serait en accord sur le fond...

Nicolas Sarkozy a également cherché à réfuter cette critique qui lui a collé à la peau dès le début du quinquennat d’être le Président des riches. Il l’a démontré en rappelant toutes les réformes fiscales qu’il a accomplies depuis cinq ans.
Mais même s’il a raison, il doit savoir que les impressions ne se changent pas avec seulement des arguments raisonnés, mais aussi par de nouvelles impressions, un comportement plus compatissant avec la difficulté des Français les plus pauvres. Or, ce n’est pas en pensant que les chômeurs ou les professeurs sont des paresseux (par exemple) qu’il convaincra que ses amitiés du CAC40 n’influent pas sur sa politique.
Toujours sur le mode introspectif, Nicolas Sarkozy a été convaincant en expliquant pourquoi il avait reçu Bachar El-Assad à Paris, encourageant la Syrie à rejoindre le camp des pays progressistes, ce qui a permis l’organisation des élections au Liban. Mais depuis un an, le Président syrien a changé et est devenu maintenant un assassin, d’autant plus que les autorités syriennes étaient au courant de la localisation des journalistes étrangers qui ont été tués.
Sur la polémique concernant l’EPAD (décidément, on a passé en revue tous les contentieux entre Nicolas Sarkozy et les Français), Nicolas Sarkozy a convenu d’avoir fait preuve d’imprudence en laissant son fils Jean postuler à la présidence de l’établissement gérant La Défense. Et l’explication est très significative de l’état d’esprit du Président : il s’est dit que puisque cette fonction n’avait ni salaire, ni bureau, ni chauffeur, ni secrétaire, alors « ça n’a aucune importance ». Mais il a oublié la réalité du poste, celle de prendre des décisions importantes sur des budgets colossaux, ce qui était peu adapté à un jeune étudiant peu expérimenté. Ce qui est significatif, c’est que Nicolas Sarkozy semble juger les fonctions par rapport à ce qu’elles rapporteraient matériellement… L’explication me paraît ainsi très contreproductive.
Sémantique et annonces
Question vocabulaire, Nicolas Sarkozy a plusieurs fois mélangé "métier" et "fonction" de Président de la République ou encore "assistanat" et "solidarité" pour parler des indemnités chômage (sur TF1 la veille, Jean-Luc Mélenchon aussi s’est repris sur ce dernier sujet). Le Président candidat a parlé aussi de l’indemnisation des chômeurs comme si on les payait « à rester chez eux » alors que les chômeurs sont avant tout à la recherche d’un emploi et que c’est une activité à plein temps (et pas forcément chez soi). Cela a montré un décalage complet avec la réalité sociale que vivent plus de quatre millions de foyers en France.


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