Quand l’édition française se perd dans la vénalité pure, que reste-t-il de l’écriture ?
Quand la marchandisation et le marketing s’emparent du livre, où se situe la littérature ?
N’est-ce pas à sa mise à mort à laquelle nous assistons ?
Stéphane Million, éditeur indépendant déclarait : "Chez Scali, j’ai appris tout ce qu’il ne fallait pas faire".
En lisant cette déclaration empreinte d’amertume je me suis dit à l’époque, encore un aigri qui n’a pas ramassé le pactole prévu.
Mais découvrant les arcanes de la maison en question, je devais me rendre à la raison, le garçon fugueur était encore bien trop diplomate à l’égard d’un fumier de compromissions dont le parfum nauséabond requiert un masque antibactérien à toute épreuve.
Eh oui, toute l’architecture de cette maison est vérolée, à commencer par les directeurs de collection qui chez Scali ne servent qu’à alimenter une machinerie animée uniquement par la vénalité et non de quelconques critères éditoriaux habités par des convictions esthétiques, éthiques ou idéologiques. Nous avons là un archétype de la marchandisation radicale de la sphère dite culturelle (à donner envie de sortir son revolver en entendant pompeusement employer ce terme frelaté). Le règne du quantitatif au détriment du qualitatif dans toute sa splendeur purulente. Plus ils sortent de niaiseries pondues par des adolescentes incultes (surfant sur la vague semi-pédophile des lolitas et autres légumes de la mouvance Emo) plus ils touchent les avances de distributeurs aveugles aux contenus. Le cercle vicieux étant que les invendus grandissent au fur et à mesure que la production stupidement frénétique s’accélère.
La littérature rendue viande à l’étal. Pardon, il n’y a pas que des nymphettes affriolantes à l’étalage, il y a aussi de frêles jouvenceaux, apprentis BHL en matière de textiles blanchâtres ouverts sur des torses non moins graciles. Boris Bergmann, le puceau de 15 ans, qui a pondu son Viens-là que je te tue ma belle, emportant par la même occasion le Prix de Flore du lycéen en 2007 (à savoir un parterre d’ahuris embourgeoisés tentant de tromper leur vacuité de toujours via des buzz dont le parfum d’artifice ferait passer les défilés de Lagerfeld pour des moments d’authenticité rustique auvergnate. Mais, après tout, ce n’est pas un délit de vouloir faire de l’argent et non de la littérature quand on est éditeur ! Juste du cynisme à la petite semaine. Scali c’est le poids de l’inculte et le choc des impostures. Le tout valorisé par de piteux réseaux à base d’animateurs TV à la Wizman et autres revues bobos type Technikart, parce que faut que ça buzze vous comprenez, le vide ! Que ça rapporte. Beckett peut aller se faire mettre, maintenant on veut du vide utile et pragmatique, pas le vide qui fait réfléchir, pas ce vide qui angoisse, dépasse ou renforce, non du vide sous cellophane, bien présenté, sexy et chatoyant. Et surtout, étiqueté transgressif, "sub" ou "pop" culture ! Entre deux étrons branchés donc, on fait dans le graveleux et on va chercher une vieille dame indigne et à moitié sénile pour cracher sur son fils, ah oui, mais pas n’importe lequel, un fils avec un Nom et ça donne le pathétique L’Innocente de Lucie Ceccaldi, qui du bas de ses 83 ans déclare en parlant de son rejeton renié : « Avec Michel Houellebecq, mon fils, on pourra commencer à se reparler le jour où il ira sur la place publique, ses Particules élémentaires dans la main, et qu’il dira : "je suis un menteur, je suis un imposteur, j’ai été un parasite, je n’ai jamais rien fait de ma vie, que du mal à tous ceux qui m’ont entouré. Et je demande pardon" ». De la grande littérature vous voyez, entre Voici et Gala, le glacé et les couleurs en moins. Le genre de papier qui ne remplace pas avantageusement le bon vieux Moltonel triple épaisseur, rose à petits motifs putrides pour les jours de grande diarrhée (après avoir lu ce genre d’objets livresques, par exemple).
Mais sans talent aucun réseau ne suffit à obtenir l’impact suffisant pour survivre, même en pratiquant avec ardeur l’art de la promotion canapé ou la tradition du piston consanguin. Ces cancrelats commerciaux dans l’âme et discourtois voire cafardeux quant aux formes (réponses fantomatiques aux divers mails et autres courriers de relance plus physiques) pratiquent donc non l’édition, mais la sécrétion larvaire et l’usurpation statutaire.
C’est bien joli de se la jouer "contre-culture", mais quand on ne paie pas ses auteurs, à force, ça finit par blaser et ils se barrent tous voir ailleurs si l’herbe n’y serait pas plus fraîche. Arnaqueurs d’écrivains (catégorie d’individus le plus souvent déjà fragiles et inadéquats aux règles du marché, ignorant leurs droits et toutes les roueries légales pour s’en sortir) ce n’est pas joli comme vocation.
Et la joyeuse bande régie par le pape du punk (non ne rigolez pas, le punk français ça existe encore, ça met des lunettes noires et ça marche de travers en chantant des trucs inaudibles à pousser votre chat au suicide même sous Sheba du genre "Mauvaise Étoile"). Comment qu’il s’appelle le gus, ah oui, Patrick Eudeline, incollable sur l’histoire du rock et des substances illicites, mais souffrant sans aucun doute de troubles visuels consécutifs à son parcours ô combien tourmenté pour publier tant de bouses au mois.
Au milieu de cet océan de médiocrité, on trouve quelques perles qui sortent laborieusement du lot comme le livre de Jean-Manuel Traimond, Du noble art de l’escroquerie (il a dû se rencarder auprès de son commanditaire ), Un noir désir, Bertrand Cantat d’Andy Vérol ou encore Quand j’étais blouson noir de Jean-Paul Bourre, mais il faut bien admettre qu’un "éditeur" qui a travaillé huit ans à Paris-Match, puis au Daily Mirror et revendique le fait d’avoir "une culture du journalisme et une habitude de la réaction à chaud, rapide sur les événements" ne peut pas faire autrement que publier de la restauration rapide, du dégueuli de pensée, des lambeaux de stylistique gangrenée et altérée par l’exigence de rapidité et de grossièreté productiviste (entre les pétasses qui nous expliquent comment le porno c’est dur (!) et les dealers qui veulent faire pleurer dans les chaumières, faut avoir le cœur bien accroché pour ne pas gerber devant tant d’inanités abyssales).
J’aurais touché mon avaloir pour un livre consacré à un groupe de rock qui paraîtra donc sous d’autres cieux (moins véreux) que je n’aurais sans doute pas perdu mon temps précieux à analyser la déconfiture d’une telle maison (prétendument en faillite afin de ne pas payer ses auteurs et les faire bosser au noir comme je l’ai fait pendant 120 pages, et un mois de documentation et de travail intensif pour 0 euro, contrat visible ci-dessous). Alors comme moi lisant autrefois Million, un lecteur pensera à du ressentiment et il n’aura pas tort. Le ressentiment de croiser des charognards de la plume, des fossoyeurs de la littérature sans la poésie des Pieds Nickelés doublés de filous sans envergure dont les arnaques cousues de fil blanc ne leur assurent pas même la survivance économique à long terme. Dépourvus d’éthique et laminés sur le plan pécuniaire, et si ce genre de perdition éditoriale annonçait un renouveau salutaire, le retour à des éditeurs qui lisent et pensent autrement qu’avec une calculatrice et souhaitent s’adresser à des lecteurs non bovidés ? A la recherche d’autre chose que de faiseurs faisandés. Refusant de convertir en étang spéculatif ce qu’est censé demeurer un livre, à savoir le dernier refuge de la pensée humaine.
On peut toujours rêver.

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24/10 12:43 - Bertil ScaliArticle bien écrit... Au délà du monde de l’édition , les travers de la marchandisation (...)
23/10 15:42 - civis1Pas mieux, bravo (à l’auteur et à barbouze).
23/10 14:07 - Vilain petit canard
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