Chacun a vu les images de Lino Ventura dans 125, rue Montmartre le film de Gilles Grangier. Le célèbre acteur y vendait France Soir.
Depuis quelques jours le sort de ce titre qui dépassa les 2 millions d’exemplaires pour la mort du général de Gaulle semble scellé.
Cette actualité est l’occasion de réfléchir sur le thème de la fin des journaux. Bien sûr 2012 leur permettra un maintien des ventes voire une embellie, présidentielle oblige.
Mais cela ressemble irrésistiblement à “encore une minute Monsieur le bourreau“.
Certes il y a ici ou là des quotidiens nationaux ou locaux qui résistent un peu mieux dans la tourmente mais si l’on raisonne en tendance lourde et longue la fin du journal papier semble inéluctable.
S’informer correspond à un désir de comprendre, connaître, savoir qui n’est pas prêt de se tarir. S’informer pour réduire notre ignorance, pour pallier à l’incertitude, pour découvrir ce que nous souhaitons, ce besoin est toujours intense, mais c’est la façon de le satisfaire qui change avec de nouvelles propositions.
Le consommateur par son refus ou son acquiescement désigne lui-même les modes d’acquisition de l’information ici en déclin, là en expansion.
Réfléchissons alors aux raisons qui amènent à la crise du journal traditionnel ?
Quatre s’imposent immédiatement : d’une part l’arrivée du numérique, d’autre part la gratuité, ensuite la mort d’un modèle essentiellement financé par la publicité qui a migré vers Internet et les technologies mobiles, enfin le fait que tous nous produisons de l’information que nous proposons au regard des autres sur nos propres moyens de transmission de l’information. Nous sommes tous devenus un brin journaliste, un brin reporter, un brin photographe.
Devant ces éléments, comment se sont opérées les réactions des journaux ?
D’une part, ils réduisent leurs effectifs mais l’effet pervers est immédiat sur la quantité et la qualité de l’information, d’autre part ils ont multiplié les suppléments spécialisés, onéreux et qui n’ont rien changé, ensuite ils se sont convertis vers le multimédia puis ont vendu en ligne des biens et services. En désespoir de cause ils se sont tournés vers le hyperlocal voire le communautaire. Toutes ces stratégies ont plus ou moins réussi, c’est-à-dire en fait ont plus ou moins échoué. La seule parade dans la presse papier qui a donné de bons résultats ces dernières années est la stratégie des niches gagnantes. Ainsi telle publication qui s’intéresse au surf ou telle autre aux Pyrénées.
Ce dernier point ne change rien à l’irrémédiable descente aux enfers des quotidiens papiers.
Alors que faire ? D’abord dire, écrire et répéter sans cesse que ce ne sont point les journaux qui sont en crise mais d’abord et avant tout le support papier. Une sorte de technologie, de mode d’information chaque jour plus dépassée, car dans cette crise des tirages, l’élément peut-être le plus inquiétant, c’est que l’arbre du pouvoir d’achat des gens âgés cache le désert absolu du lectorat des jeunes. Venez à l’entrée d’une faculté, celui qui vous écrit ces lignes est d’une génération où tous nous rentrions le matin à la faculté avec le journal sous le bras, ne fût-ce que par un effet de snobisme. Ceux qui prédisent un avenir au papier ne sont guère lucides et réalistes.
Mais comme le désir d’information est toujours plus grand avec l’élévation du niveau d’éducation, le journal sur Internet a sans doute un bel avenir mais pas avec son contenu traditionnel. Puisque l’information standard, quotidienne est à la portée de tous immédiatement, c’est l’information inattendue, originale et puis surtout la parole d’experts qui sera recherchée. Tout le monde a l’information en temps réel sur le succès de François Hollande ou le cours des métaux précieux, la découverte médicale ou la sortie d’une nouvelle voiture mais la question qui intéresse est : comment interpréter correctement l’information-événement, ne fût-ce que pour dans nos propres vies prendre la bonne décision ?
La crise de l’expertise qui fait demander son point de vue à un sportif sur la situation économique, à un ecclésiastique sur les primaires socialistes, ou à un chanteur sur tout et n’importe quoi est la cause principale de la crise, bien plus grave encore que celle du support papier, c’est-à-dire celle de la crédibilité des médias.
Et ce n’est pas en donnant la parole à tout un chacun qu’on changera le fait que ce n’est pas par élitisme mais au contraire par démagogie que l’on imagine que chacun peut avoir un point de vue pertinent sur les questions les plus complexes. On voit bien du reste la crise des esprits contemporains quand Bernard Poulet, auteur d’un pourtant très intéressant ouvrage intitulé La fin des journaux et l’avenir de l’information (Gallimard 2009), vient à prôner comme thérapie de transformer l’information en un service public. L’information contrôlée, distillée et fabriquée par l’Etat, chose qu’on croyait abandonnée à la fin du XXe siècle. Curieux pays que le nôtre, où le rédacteur en chef de L’Expansion, Monsieur Bernard Poulet, peut imaginer que de l’inspiration des hommes de l’Etat puisse sortir la vérité dont la traduction en russe était pravda.
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Serge Schweitzer - News Of Marseille

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