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Tailler dans le Grec

Chemin faisant, le dossier hellénique aura ravivé les plaies les plus tuméfiées d'une Europe en voie de désunion. Depuis 2010, le déficit démocratique le dispute à l'aveuglement austéritaire, tandis qu'un peuple tout entier essuie un flot ininterrompu de mesures vexatoires et se voit plongé dans un sinistre dénuement – chômage à 26 %, revenus des ménages amputés de plus de 30 %, pensions rabotées à hauteur de 40 %, pauvreté en hausse exponentielle, productivité en berne, taux de dépression, de suicide et de mortalité infantile portés à leur zénith. Jetés en pâture par des chefs d'État et des journalistes n'y voyant souvent qu'assistés, fainéants et profiteurs, les Grecs paient aujourd'hui le lourd tribut d'une administration défaillante, réputée corrompue, clientéliste et incapable de lever l'impôt, coupable d'avoir truqué ses comptes avec la complicité intéressée de Goldman Sachs – et celle, plus discrète, d'une Union soudain prise de cécité car trop ravie de s'élargir ad nauseam. À l'endroit du berceau de la démocratie, on ne compte plus les déclarations au ton sermonneur, les clichés à la lisière du racisme, les contre-vérités culpabilisantes. La troïka (FMI, Commission européenne, BCE) reste scotchée à Athènes comme une moule à son rocher ; refusant toute politique expansionniste, elle prétend lutter contre la récession par des mesures récessives, amenuiser la dette en asphyxiant l'économie, réformer l'État en privatisant, congédiant les fonctionnaires et détruisant la sécurité sociale. C'est un peu comme si Friedrich Hayek, le chantre du libéralisme, l'emportait sur John Maynard Keynes par K.O. et sans combattre. Il n'y a pourtant guère que l'extrême gauche, les altermondialistes, les atterrés, Le Monde Diplomatique, Alternatives économiques et quelques économistes parmi lesquels Thomas Piketty, Jean Gadrey, Joseph Stiglitz ou Paul Krugman pour s'émouvoir devant l'inanité d'une austérité contre-productive et humainement désastreuse. Le SPD allemand applaudit des deux mains, de concert avec Nicolas Sarkozy, Mariano Rajoy, Jeroen Dijsselbloem, Toomas Hendrik Ilves, Bernard-Henri Lévy ou Robert Fico. Tous ces gens se moquent de facto du référendum grec comme de leur première culotte ; ils perçoivent le troisième plan d'aide et le reprofilage de la dette, accouchés dans la douleur et au mépris de la démocratie hellène, comme un élan d'extrême générosité. D'Allemagne, de Slovaquie, d'Estonie, du Portugal ou d'Espagne, on vole au secours d'un unique avatar commun : la rigueur budgétaire, manifestement portée à bout de bras même en cas de vertige existentiel. Dans ces pays comme dans d'autres, on oublie un peu vite que les revendications d'Aléxis Tsípras se trouvent plus que jamais adoubées par ses administrés, que le parti Syriza, présenté comme radical et obstiné, tremble sur ses assises à force de compromission, que les efforts jusque-là consentis par la Grèce restent sans commune mesure, qu'Athènes souffre d'une monnaie forte peu en phase avec ses fondamentaux économiques et d'un ratio dette/PIB qui s'envole à mesure que les richesses créées s'amenuisent sous le coup de l'austérité. Combien de temps encore les « institutions » resteront-elles sourdes au malheur du peuple grec ? Convient-il de poursuivre des objectifs d'excédent budgétaire intenables pour espérer, naïvement, étioler une dette insoutenable ? Doit-on rappeler aux Européens la jurisprudence héritée de l'histoire en matière de défaut, de restructuration et d'effacement de dette ? Le CADTM s'y emploie quotidiennement, mais prêche dans un désert idéologique. Après tout, l'Argentine, l'Allemagne, Cuba, le Mexique, le Venezuela, le Costa Rica, la Pologne ou, plus récemment, l'Équateur y sont tous allés de leurs petits arrangements, souvent à raison, quand il s'agissait de solder leurs comptes. Ni l'ordolibéralisme né de la division allemande ni le chantage exercé par une certaine extrême droite (les Vrais Finlandais en porte-étendard) ne peuvent résoudre à eux seuls l'équation grecque, en ignorant les braillants sanglots du quidam voué à l'indigence. Ce serait faire place nette aux eurosceptiques de toutes sortes, aux pourfendeurs de l'union des peuples, et à Aube dorée, parti néonazi parmi les pires du vieux continent, habitué aux ratonnades comme aux vomissures langagières. On se dit finalement que l'économiste belge Bruno Colmant a peut-être trouvé la formule juste : la Grèce semble être le canari de la zone euro, l'oiseau que l'on jette froidement dans la fosse minière pour s'assurer qu'il ne s'en échappe pas des émanations de méthane.

 

 

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1 réactions à cet article    


  • Le p’tit Charles 18 juillet 2015 09:29

    Une légère somme prêtée fait un débiteur, une forte fait un ennemi.
    Proverbe grec ; Maximes de la Grèce antique (1855)

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