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Accueil du site > Tribune Libre > Tartufferie : cachez ce « politicien » que je ne saurais voir

Tartufferie : cachez ce « politicien » que je ne saurais voir

Je me souviens qu'en vieux français, il y a deux ou trois décennies, on entendait parler de politiciens, métier sans doute désuet, comme les cochers ou porteurs d'eau remis à l'honneur par les Guignols de l'Info dans les parodies du baron Ernest-Antoine Seillière de Laborde, eugénocrate, ploutocrate et oligarque[1] réunis assez logiquement en un seul homme.

Que nenni, la République Démocratique de France (RDF), n'est, ainsi que son avatar est-allemand, pas devenue une démocratie directe, sans délégués plus ou moins élus ou choisis, cooptés par leurs pairs. Il y a toujours des pratiquants de ce vieux métier d’antan, politicien, ils ont fait comme les firmes au nom prosaïque et descriptif justement sali par leurs fautes (Compagnie Générale des Matières Atomiques ou Cogema, Compagnie Générale des Eaux), qui se sont lavées les mains en prenant des noms poétiques évoquant d’ angéliques vies de rêve (Areva, Vivendi, Veolia) en redistribuant les cartes de leur poker menteur.

Comme dans la pièce Tartuffe ou l'Imposteur (judicieusement sous-titrée) où Molière dans son introduction écrit que « l'hypocrisie est dans l'État, un vice bien plus dangereux que tous les autres », parmi les politiciens, il s'est produit le même lavage de nos cerveaux par camouflage : il n'y a plus de politiciens, ça faisait trop professionnel, ça évoquait trop une caste de personnes qui se cooptent et autodéterminent leurs revenus (comme les grands patrons d’ailleurs), une même génération qui s'accroche aux divers postes du pouvoir par roulement interchangeable où presque tous sont également (in)compétents, pratiquant un spectacle politique qui n'est qu'un jeu de rôle où la politique réelle reste la même (privatisations du bien public, validation de la création monétaire lucrative par des banques privées plutôt que l'État français depuis le 3 janvier 1973, externalisation des choix politiques par des commissions très indirectement démocratiques à Bruxelles, sous l'influence féroce des lobbies qui agissent en coulisse). Le sociologue Louis Chauvel remarque que, depuis le renouvellement du personnel politique français au printemps 1981, c’est la même génération qui s’accroche aux sièges de l'Assemblée nationale[2]. Autant dire la même génération dorée, celle du baby boom et des trente glorieuses, choyée par des parents victimes de deux grandes guerres et d’une grande crise financière, et jalouse de ses nouveaux privilèges, atteinte comme le dit Louis Chauvel du syndrome de Cronos[3], le roi des Titans grec qui dévorait ses enfants afin qu'ils ne le détrônassent pas ; ainsi des jeunes selon Louis Chauvel : « la France les a sacrifiés depuis vingt ans pour conserver son modèle social, qui profite essentiellement aux baby-boomers » (Le Monde du 6 mars 2006).

Contre cette évidence, afin qu’il y ait forclusion du nom du politicien, il faut trouver une nouvelle appellation en novlangue orwellienne, « destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives et à éviter toute formulation de critique (et même la seule « idée » de critique de l’État) » : ce sera la périphrase « homme politique », et plus rarement « femme politique », le substantif étant évacué, l'activité politique n'étant plus qu'adjective, le politicien perdant de sa substance politique et n'étant d'abord qu'un humain comme les autres, très contingentement politicien. Contre l'évidence, alors que toute leur carrière se fait dans des places d'élus de nominés de par leur curriculum vitae de politiciens, profitant de réseaux ou recrutés pour leurs réseaux, ces carriéristes veulent faire croire par cet euphémisme qu'ils ne sont pas des politiciens professionnels, mais juste mandatés dans un idéalisme mensonger, alors qu’ils ne se sentent investis d’aucun mandat impératif, mais que de mandats fort peu représentatifs (avec l’exemple emblématique des décisions politiques s’opposant au vote référendaire français le 29 mai 2005 contre la Constitution européenne).

Par ellipse, on va ensuite finir par appeler le politicien par la synecdoque « un politique » (la politique passant au second plan, comme souvent encore pour ce qui est du genre féminin…). Inversement, le substantif « politicien » est devenu un adjectif aussi très péjoratif, contrairement à l’adjectif « politique » : une politique politicienne est ce qui dans la politique, relève des efforts centrés sur les intérêts égoïstes des politiciens pour accéder aux postes et mandats politiques et les conserver.

Je souligne l’aberration langagière qu’est cette évolution qu’on nous impose par les médias : c’est comme si, plutôt que de vouloir dire « un mathématicien », « un physicien » ou « un électricien », on disait « un homme mathématique », « un homme physique » ou « un homme électrique » ; puis « un mathématique », « un physique » ou « un électrique »...

Wikipédia, qui est, de par sa construction "démocratique", la caisse de résonance et d'enregistrement du discours majoritaire, dominant[4], n'a pas d'article « Politicien » mais redirige automatiquement vers un article « Personnalité politique » où on lit un constat qui élude toute mention d’une évolution sémantique : « Le mot politicien est également couramment utilisé en particulier au Québec, mais peut présenter une connotation péjorative dans d'autres pays de la francophonie. En effet, il s'emploie souvent pour parler de quelqu'un qui ne vit que de ses fonctions politiques et fait preuve d'une grande habileté dans les intrigues de la vie politique. » C’est bien la chose que la novlangue veut nous faire oublier en nous faisant oublier son nom.

Comme la plupart du temps, ce renommage par ceux qui ont le pouvoir, c'est-à-dire la parole publique et médiatisée, est imité même par les opposants à cette caste. Pour donner un exemple proche, mon ami et contributeur à Agoravox Luc-Laurent Salvador, qui avait bien écrit « les politiciens » dans un article récent, réutilise le mot « les politiques » dans la rapidité des commentaires.

Mais nous pouvons bien, et donc devons, y résister. Par exemple, j'avais déjà été gêné par cette appellation d' « antimondialistes » attribuée aux opposants à la mondialisation telle qu'elle se pratiquait par les firmes, l'empire capitaliste privé, et j'étais satisfait que la pertinente appellation d’« altermondialisme » se propage.

Car comme l'écrivait Albert Camus qui, mieux que de nous indigner, voulait nous encourager à nous révolter, « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. »[5].

Si, pour les noms propres, souvent impropres au point de nous salir la bouche et de nous donner la nausée, nous ne pouvons pas faire autrement que de les utiliser (mais en précisant autant de fois que possible quelle imposture ils représentent, en les détournant, en les ironisant[6]), pour les noms communs, qui sont un bien commun, nous pouvons résister aux suggestions pernicieuses de la novlangue de l'oligarchie.

Alors, appelons un chat « un chat », un nouveau chien de garde « un nouveau chien de garde », et un politicien « un politicien ».



[1] dans des lobbies comme le Groupe Bildelberg, le club Le Siècle, ou au Conseil National du Patronat Français (CNPF) dont il devient président, le métamorphosant en Mouvement des Entreprises de France (MEDEF) afin de déguiser les péjoratifs « patrons » nationaux conservatistes en mélioratifs « entrepreneurs » en mouvement.

[3] à ne pas confondre avec le syndrome de Chronos, celui de la course effrénée vers le gain de temps, la rapidité : Le Syndrome de Chronos, du mal travailler au mal vivre (comme il ne faut pas confondre Cronos ou Kronos et Chronos, contrairement à ce que fait Chauvel).

[4] Par exemple, bien loin du libéralisme de du co-fondateur de Wikipédia Jimmy Wales, par un vote de 115 personnes sur 219, « En application de Wikipédia : Neutralité de point de vue, le terme « états-unien » et ses variantes orthographiques ne doivent pas être utilisés lorsqu'il est possible d'utiliser le terme « américain » à leur place. » : étrange neutralité (en fait renforcement de la domination) que d'exclure l'usage d'un mot qui est utilisé par ailleurs. La neutralité impliquerait plutôt qu'on laisse le libre usage aux contributeurs de Wikipédia.

[5] Dans « Sur une philosophie de l’expression », publié en 1944 dans Poésie 44 (Albert Camus, Œuvres complètes, tome I, La Pléiade, p. 908). Il précise juste après le lien au mensonge, qui était la préoccupation de son ami le philosophe Brice Parain : « Et justement la grande misère humaine qui a longtemps poursuivi Parain et qui lui a inspiré des accents si émouvants, c'est le mensonge. Sans savoir ou sans dire encore comment cela est possible, il sait que la grande tâche de l'homme est de ne pas servir le mensonge. ». Platon faisait déjà dire à Socrate dans son Phédon (115e) « qu’un langage impropre n’est pas seulement défectueux en soi, mais qu’il fait encore du mal aux âmes. » ou selon la traduction de Léon Robin pour La Pléiade que « l'incorrection du langage n'est pas seulement une faute contre le langage même : elle fait encore du mal aux âmes. ».

[6] « Acauchemara » plus vrai qu’ « Areva », « Morendi » plutôt que « Vivendi », etc.


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1 réactions à cet article    


  • Shiva Shakti Shanti Shiva Shakti Shanti 11 juillet 2011 17:53

    « Autant dire la même génération dorée, celle du baby boom et des trente glorieuses, choyée par des parents victimes de deux grandes guerres et d’une grande crise financière, et jalouse de ses nouveaux privilèges, atteinte comme le dit Louis Chauvel du syndrome de Cronos[3], le roi des Titans grec qui dévorait ses enfants afin qu’ils ne le détrônassent pas ; ainsi des jeunes selon Louis Chauvel : « la France les a sacrifiés depuis vingt ans pour conserver son modèle social, qui profite essentiellement aux baby-boomers » (Le Monde du 6 mars 2006). »


    Tout est dit... merci.


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