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"The Coming Insurrection", ou le vertige américain

Il y a quelques jours, le site internet lexpress.fr, publiait une brève fort alléchante puisqu’il y était question du succès improbable que rencontre la version nord-américaine du désormais célèbre petit ouvrage, L’insurrection qui vient [1], dont la rédaction est officiellement attribuée à un mystérieux Comité invisible. Publié en terre américaine par la très alternative maison d’édition Semiotext(e), cette dernière ne serait plus en mesure de faire face à une demande croissante alors que l’ouvrage a fait son entrée depuis le début du mois de février dans les cents meilleures ventes du site internet amazon.com
- excusez du peu - où il apparaît classé en 58e position, et toujours dans une dynamique à la hausse. Si ce succès ne doit rien au hasard, les raisons sont éminemment plus complexes que ne pourraient le laisser entendre certains commentaires demeurés très superficiels.

Dès le début du mois de juillet 2009, le remarquable présentateur de la chaîne Fox News, Glenn Beck, dont la finesse d’analyse n’est pas sans provoquer de jubilatoires émotions au peuple américain d’extrême droite, s’alarmait publiquement de la diffusion prochaine sur le territoire national d’un ouvrage en provenance de France intitulé The Coming Insurrection rédigé par un certain Invisible Committee [2]. Une véritable aubaine pour l’éditeur américain Semiotext(e) qui n’a de cesse désormais de s’appuyer, fort intelligemment par ailleurs, sur la frayeur suggérée par l’incurie chronique d’un présentateur nauséabond, sévissant sur un média aux relents qui fleurent bon une certaine idéologie très peu recommandable, si l’on veut bien tenir compte de l’histoire. Il n’en fallait pas plus pour amorcer la machine médiatique, et créer ainsi l’événement. Dés lors, une certaine Amérique a peur, l’ultra-gauche frappe à la porte de la nation, et il faudrait maintenant s’attendre au pire : attentats vicieux, sabotages en tous genres, tentatives de déstabilisation et autre procédés machiavéliques pourraient mettre à mal la patrie des Pères Pèlerins. Méfiance, ce sont désormais les couleurs noires de l’anarchisme qui lorgnent sur les États-unis. Même le très sérieux New York Time s’est emparé de cette nouvelle en relayant, certes de manière légèrement plus subtile, le danger que pouvait représenter pareil ouvrage politiquement fort incorrecte [3].
Si tout cela est franchement désopilant - hilarious, selon le site anarchistnews.org - il faut toutefois reconnaître que la surprise d’un tel succès n’en demeure pas moins intéressante, et gageons que les acquéreurs du petit livre parfaitement subversif n’appartiennent pas à la portion politique de la population la plus effrayée par pareille publication. En effet, difficile d’imaginer, à titre d’exemple, qu’un sudiste perdu au fin fond de son Texas natal se soit rué sur son clavier d’ordinateur pour passer commande de pareil brûlot. Il faut en convenir. Dès lors, s’il y a succès d’édition, il convient à l’évidence de reconnaître que l’opuscule rédigé par The Invisible Committee a eu le mérite d’interroger la curiosité d’un certain public au pays de l’oncle Sam. Sans prendre de grands risques, il y a fort à parier que les lecteurs américains de L’insurrection qui vient proviennent à la fois de la gauche militante et/ou intellectuelle, ainsi que des forces syndicales, franges historiquement toujours mobilisées aux côtés de cette Working Class Hero - selon l’expression consacrée - largement ébranlée par la récente crise financière. Les gens de gauche, voire de l’ultra-gauche, représentent une constante au pays du libre marché, il n’est donc pas si étonnant que l’ouvrage en question trouve un public intéressé aux thèses qu’il contient [4].
Plus largement, ne doit-on pas accepter l’idée que l’époque est propice à la diffusion d’un pareil message, si politiquement incandescent qu’il entre en résonance avec tout ce que notre société peut contenir comme sentiment de révolte ? Les États-Unis ne faisant pas exception à cela tant les béances sociales y sont profondes, car au pays de l’abondance la foule des exclus prospère toujours.
De fait, il y a bien un grondement social qui vient, une sorte de tectonique de l’injustice qui parcourt l’épine dorsale d’un monde dominé par un capitalisme extrême, animé par une avidité sans fin, où le cynisme le dispute allègrement à l’égoïsme. C’est donc dans ce sol instable que s’enracinent les idées subversives, que fleurissent les mouvements protestataires, et qu’au final peuvent s’ébrouer les révolutions [5].
Outre ses qualités littéraires pures et indiscutables, le succès rencontré par le maudit ouvrage s’explique parce qu’il opère une critique radicalement indispensable, aussi fine que fulgurante, d’un système devenu si absurde qu’il met en péril sa propre existence. S’il y a matière à révolte, il y a fort logiquement matière à la mettre en mots, à l’organiser de manière cohérente et pertinente - beaucoup moins, il faut le reconnaître, quant aux moyens d’action proposés que nous qualifierons volontiers de romantico-naïfs. Mais, c’est parce qu’il fait sens que ce puissant écrit atteint ses objectifs, récoltant ainsi les fruits d’un succès absolument naturel.
Pour tout dire, il y a quelque chose de sain et de rassurant dans le fait que pareille production intellectuelle puisse éclore, puis prolonger tel un écho vertueux, les luttes sociales passées sans lesquelles notre monde présent serait depuis bien longtemps contenu dans sa totalité par une sorte de coalition de dictatures dont nous aurions le plus grand mal à nous défaire. N’est-elle pas suffisante l’étreinte pesante que réalise cette machine capitaliste ? Alors, il faut bien que certains se soient opposés, en mots et en actes, aux velléités coercitives des classes dominantes et possédantes toujours prompt à placer à la tête des peuples quelques uns de leurs meilleurs représentants. On doit se réjouir, sans pour autant faire relâche d’un esprit vigilant, qu’il y ait encore quelques convictions militantes, de part ce monde, qui n’ont de cesse de proposer une alternative à ce modèle crépusculaire. Il y a bien « une géopolitique de l’effervescence » fort prometteuse [6], et il ne faut pas se priver de faire « l’éloge des révolutions » [7], alors que « l’indestructible rêve d’un monde meilleur » [8], tel une chrysalide, finira bien par se faire papillon. Tout du moins, c’est ce que nous avons la faiblesse de penser encore.

[1] Comité invisible, L’insurrection qui vient, éditions La fabrique, 2007.
[2] The Coming Insurrection : panique à Fox News, Le Monde diplomatique
[3] Lire l’article du New York Time
[4] Michael C. Behrendt, Saul Alinsky, la campagne présidentielle et l’histoire de la gauche américaine, La vie des idées, 2008.
Alexander Cockburn*, Cinquante ans après Greensboro. La gauche américaine a oublié ses victoires, Le Monde diplomatique, février 2009. *Codirecteur du bimensuel CounterPunch, et counterpunch.org.
[5] Comment naissent les révolutions ? Dossier, Le Monde diplomatique
[6] Michael T.Klare, Géoplotique de l’effervescence, op. cit.
[7] Serge Halimi, Éloge des révolutions, op. cit.
[8] Alain Gresh, Indestructible rêve d’un monde meilleur, op. cit.
 
par hans lefebvre (son site) samedi 27 février 2010 - 45 réactions
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  • Par John Lloyds (xxx.xxx.xxx.180) 27 février 2010 11:19
    John Lloyds

    Qu’on ne prenne pas des vessies pour des lanternes. L’administration bicéphale américaine possède une spécialité, depuis la fin de la guerre froide, c’est de se créer de vilains ennemis.

    A-t-on oublié qu’ils sont encore, avec l’Otan, en Irak, et en Afghanistan, où ils viennent d’ailleurs d’envoyer de nouvelles troupes, pour "combattre le terrorisme" et pour la "défense de la liberté dans le monde" ?

    The "invisible committe" sera le nouvel Al-Qaida interne. Tant de médiatisation autour de ce mystérieux groupuscule, nouvel ennemi des américains, mais c’est qu’ils nous prendraient pour des cons, en plus, ces moitiés de Machiavel de l’administration américaine, à la recherche d’un bon prétexte pour militariser le pays avant l’effondrement de la pyramide de Ponzi financière, qui elle est un véritable acte terroriste.

    Remarquez l’idée n’est pas mauvaise, la France, ce copié-collé américain, l’a employé avec succès, y a toujours des millions de gogos qui, après les fanfaronnades de MAM sur Tarnac, croient toujours en l’existence de dangereux gauchistes français prêts à tout faire sauter.

    Un false-flag sur le sol américain, opéré par quelques jeunes marginaux, manipulés, ou chargés de preuves bidon, voilà ce va arriver. ça sera le signe, non pas de l’existence de quelconques mouvances extremistes dangereuses, mais de l’imminence de la militarisation du pays, et de l’effondrement du système financier et économique.

  • Par hans lefebvre (xxx.xxx.xxx.100) 27 février 2010 16:51
    hans lefebvre

    Paranoïa quand tu nous guette !

  • Par morice (xxx.xxx.xxx.65) 27 février 2010 10:40
    morice

    Ca y est , les américains vont découvrir Guy Debord... 



    Le philosophe Giorgio Agamben en 1990 : « L’aspect sans doute le plus inquiétant des livres de Debord tient à l’acharnement avec lequel l’histoire semble s’être appliquée à confirmer ses analyses. Non seulement, vingt ans après La Société du spectacle, lesCommentaires sur la société du spectacle (1988) ont pu enregistrer dans tous les domaines l’exactitude des diagnostics et des prévisions, mais entre-temps, le cours des événements s’est accéléré partout si uniformément dans la même direction, qu’à deux ans à peine de la sortie du livre, il semble que la politique mondiale ne soit plus aujourd’hui qu’une mise en scène parodique du scénario que celui-ci contenait. L’unification substantielle du spectacle concentré (les démocraties populaires de l’Est) et du spectacle diffus (les démocraties occidentales) dans le spectacle intégré, qui constitue une des thèses centrales des Commentaires, que bon nombre ont trouvé à l’époque paradoxale, s’avère à présent d’une évidence triviale. Les murs inébranlables et les fers qui divisent les deux mondes furent brisés en quelques jours. Afin que le spectacle intégré puisse se réaliser pleinement également dans leur pays, les gouvernements de l’Est ont abandonné le parti léniniste, tout comme ceux de l’Ouest avaient renoncé depuis longtemps à l’équilibre des pouvoirs et à la liberté réelle de pensée et de communication, au nom de la machine électorale majoritaire et du contrôle médiatique de l’opinion (qui s’étaient tous deux développés dans les États totalitaires modernes). » 
  • Par ZEN (xxx.xxx.xxx.75) 27 février 2010 12:33
    ZEN

    La révolte aux usa passe surtout par la très conservatrice et poujadiste TEA PARTY , qui récupère et instrumentalise toutes les colères
    Très peu révolutionnaire donc...

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