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Tous de la racaille !

Il est intéressant de constater ce que l’on peut considérer comme étant la vraie tendance de ce début du XXIe siècle, à savoir la criminalisation d’une part croissante de la population. On peut citer ainsi, sans être exhaustif, plusieurs groupes suspectés a priori de comportements jugés « dommageable » ou « dangereux » pour la « société » : les fumeurs, les internautes, les musulmans, les automobilistes, les jeunes, les grévistes, les chômeurs, les fonctionnaires, bientôt sans doute les gros, les retraités et les malades (1). L’accumulation des possibilités fait que très peu de gens peuvent se vanter de n’appartenir à aucun de ces groupes et la conclusion est donc que nous sommes tous plus ou moins de la racaille.

Je ne dirai même pas de la racaille « en puissance » ou potentielle car, pour chacun de ces groupes, le comportement « criminel » devient une donnée préalable qu’il convient de réprimer a priori (2), et la charge de la preuve se renverse : à nous, automobilistes, gros, pauvres, musulmans... de montrer que nous ne contrevenons pas à la loi. Pour gérer efficacement ces multitudes de déviants, la mise en fichier informatique se généralise et pour les fraudeurs, pirates ou terroristes, les mesures coercitives prennent un caractère d’automatisme ne favorisant pas la prise en compte des cas individuels. Il en est ainsi par exemple du radar qui épingle l’automobiliste avec la cruauté d’un entomologiste épinglant un papillon, en dehors de toute procédure judiciaire. On peut ainsi se demander combien de temps les « gros » vont pouvoir vaquer tranquillement à leurs affaires avant d’être enfin dûment taxés en fonction de leur indice de masse corporelle. Quant aux musulmans, on se demande comment ils pourraient démontrer a priori que leur cœur est pur et leur âme non souillée par des relents d’islamismes alors même que, pour la plupart des commentateurs, on sent bien que musulmans et islamistes c’est blanc bonnet et bonnet blanc (3).

Car, avant d’être un individu, la personne suspectée est classée, estampillée et donc condamnée en dehors de toutes considérations judiciaires, livrée aux mains de la police, voire à celles d’une organisation obscure de défenses d’intérêts privés dotée de pouvoirs discrétionnaires, et, dans tous les cas, ces personnes sont vouées à la vindicte populaire. La stigmatisation des comportements répréhensibles permet ainsi de dresser une catégorie de la population contre une autre : les retraités contre les musulmans, les gros contre les fumeurs, les fonctionnaires contre les malades, que sais-je... Ce qui assure une certaine dynamique à l’opération qui s’entretient ainsi pratiquement toute seule. Il suffit d’une piqûre de rappel de temps à autre, de relancer de temps en temps la machine médiatique et de braquer les projecteurs de l’information sur chaque catégorie l’une après l’autre en fonction des aléas du moment, des faits-divers ou de l’état de déliquescence du budget de la nation, de la sécurité sociale ou des caisses de retraite.

Je vois dans cette démarche la marque la plus évidente de la distance qui se creuse entre le monde politico-médiatique et la masse des gens ordinaires (les fameux « zanonimes »), en quelque sorte les élites et les ilotes. Il suffit de voir comment les dirigeants de certains médias considèrent les (télé)spectateurs pour comprendre que devient criminelle à leurs yeux toute tentative d’échapper au comportement formaté du troupeau de consommateurs, condamné à perpétuité aux joies du commerce à crédit et du travail économiquement rentable. Au fond, pour ces gens-là, la société comprend deux classes : les élites et la racaille. Il est évident dans ces conditions que cette société n’a pas pour objet la satisfaction du plus grand nombre : faire le bonheur de la racaille, mais vous plaisantez ! On reconnaîtra au passage la bonne vieille organisation moyenâgeuse de la société et il n’est sans doute pas loin le temps où nos dirigeants ajouteront un titre nobiliaire à leurs jetons de présence. Qu’est-ce que vous voulez, l’homme de la rue est forcément suspect, que dis-je, coupable, puisqu’il n’a pas su devenir membre de l’élite, CQFD. Il est donc juste que, pour punir une telle incapacité, il soit taillable et corvéable à merci.

Entendons-nous bien. Il y a certes des criminels dans notre société, y compris chez les élites d’ailleurs, car une société nécessite sans doute quelques règles, à conditions qu’elles soient peu nombreuses et compréhensibles par tous. Enfin, il y a des comportements qu’il ne convient ni d’encourager ni même de tolérer. Mais ce qui est intéressant dans la démarche de nos dirigeants, c’est la facilité avec laquelle, au lieu de se poser quelques bonnes questions et d’essayer de résoudre les problèmes dont les comportements répréhensibles ne sont la plupart du temps que les symptômes, ils préfèrent recourir systématiquement à la matraque. Je me suis déjà demandé si ce n’était pas la seule méthode envisagée parce qu’au fond ils sont persuadés que la situation économique et sociale ne peut que se dégrader davantage, disparition du pétrole aidant, et conduire inévitablement à des soulèvements populaires. Quand les caisses sont vides et quand les bénéfices des fonds de pension et autres actionnaires, des compagnies bancaires ou pétrolières entament le pouvoir d’achat, il est urgent de ramener l’armée dans les casernes, mais évidemment pas sur les frontières de l’Est où elle ne servirait à rien en cas d’émeute. En quelque sorte, il faut se préparer au choc.

Pour illustrer mon propos sur la criminalisation de la population, je prendrais un seul exemple : les internautes.

Ce n’est pas la première fois que l’avènement de nouvelles possibilités techniques se traduit par la possibilité pour la plus grande masse d’échapper aux dures lois du commerce, du droit de propriété, voire du Code de la route. L’homme de la rue se comporte évidemment de ce point de vue comme un vulgaire capitaliste, à la limite du répréhensible, sur la fine ligne de partage qui sépare la légalité du comportement criminel, frontière fluctuante sur laquelle se bâtissent les vrais bénéfices substantiels (4). C’est peut-être là que l’effet de la longue traîne (5) se fait le plus sentir : un acte à la limite du délictueux portant sur quelques centaines de milliers d’euros de quelques individus est évidemment peu de chose devant des centaines de milliers d’actes délictueux portant sur quelques milliers d’euros. Chaque infraction est en elle-même d’une importance financière limitée, mais multipliée par une énorme quantité de délinquants. Dans ce deuxième cas, on est donc sur le chemin de millions d’euros. Dans tous les sens du terme, ça commence à compter.

De ce point de vue, les préjudices commerciaux représentés par le téléchargement illégal sont sans doute la meilleure illustration de ce que la multiplication populaire des moyens de fraude est le plus grand danger auquel est confrontée la société capitaliste, d’où d’ailleurs la vivacité des réactions et la multiplication des mesures de rétorsion. Non seulement les sommes d’argent mises en jeu sont considérables, mais en plus ces comportements ne risqueraient-ils pas d’induire une mentalité « criminelle » au sein de la population qui apprendrait ainsi à contourner la loi, comme le ferait un vulgaire entrepreneur qui frauderait le Fisc et planquerait son argent en Suisse. On commence par télécharger un mp3, on finit par jeter des cocktails molotov sur les flics, c’est bien connu.

La question n’est jamais posée de comprendre pourquoi tant de gens tombent dans une telle criminalité inacceptable car l’explication tombe sous le sens : tous les internautes sont évidemment des délinquants en puissance (6) et seuls les foudres de la loi peuvent contenir ces racailles et les contraindre aux seules relations reconnues par les élites, non pas les relations personnelles, mais les relations commerciales (7) et aux seules valeurs qu’ils envisagent, non pas les valeurs culturelles, mais les valeurs financières (8). D’ailleurs on voit bien que la culture elle-même ne doit s’apprécier qu’en fonction unique des bénéfices et du retour sur investissement. Et, y compris dans les journaux consacrés aux médias, on ne se donne plus la peine d’essayer de qualifier un film à l’aune par exemple de ce qu’en penseraient les spectateurs, mais uniquement de quantifier ce succès en mesurant les bénéfices financiers que le film génère.

Le fait que l’homme est un animal social et doué d’une sensibilité artistique et que pour lui l’accès à la culture est une aspiration aussi vitale que l’air qu’il respire n’est évidemment pas à considérer. La seule chose dont il faut tenir compte de ce point de vue, c’est qu’il convient évidemment d’exploiter cette faiblesse pour faire cracher le consommateur au bassinet un max. On constatera ainsi que l’industrie des médias utilise en fait les mêmes ressorts que la prostitution ou la drogue... Puisque j’ai abordé ce point, on peut d’ailleurs se demander quand s’arrêtera le scandale de l’air respirable gratuitement ? Les sociétés commerciales paient déjà une taxe proportionnelle à la quantité de gaz carbonique qu’elles rejettent dans leurs effluents gazeux – en fait c’est évidemment in fine le consommateur qui paie. Il n’est sans doute pas loin le temps où le pollueur invétéré que vous êtes devra s’acquitter de sa taxe, dame, vous qui chargez l’air que vous expirez de vos poumons de 5 % de ce gaz délétère et hautement préjudiciable à l’environnement (9)...

Dans ces conditions, accéder GRATUITEMENT au dernier Madonna, mais vous délirez !

Bref, pensent ces braves gens, ne posons aucune question, n’ayons aucun doute, sortons la matraque et tapons sur le bon peuple afin d’éviter toute dérive. Prenons toutes les mesures, y compris liberticides, criminalisons ces comportements préjudiciables aux retours sur investissements et surtout, surtout, pas un mot sur d’autres (non) solutions qui, horreur, entameraient nos bénéfices au bénéfice de la racaille, telle la licence globale !

L’attribution des jeux Olympiques à la Chine est tout à fait démonstrative de ce que nos politiques et nos financiers sont en fait fascinés par ce modèle de société. Voilà enfin des dirigeants qui, mélangeant allègrement - et sans entrave - politique et finance, sans crainte du pouvoir judiciaire correctement muselé, ont tout compris de l’homme et de la manière de le faire marcher au pas ! Nos propres dirigeants plébiscitent ce modèle en investissant à tour de bras et sans vergogne dans le pays le plus liberticide de la planète à part peut-être la Birmanie et la Corée du Nord, le moins respectueux des droits de l’homme, dans ce champion toute catégorie de la peine de mort et de l’extermination des peuplades réfractaires. On sent nos classes dirigeantes politico-financières baver d’envies inavouables, on entrevoit leur désir le plus profond, on devine leur aspiration secrète... La Chine, c’est l’exemple à suivre sur tous les points de vue : filtrage d’internet, mise au pas de l’information et augmentation indéfinie du taux de croissance et des bénéfices, endoctrinement nationaliste de la population et renfermement des réfractaires. Quelle belle réussite, un exemple à suivre !

Au XXIe siècle, il semble que les droit-de-l’hommistes, comme ils disent, ont bien du soucis à se faire...

notes :

  1. Car s’ils sont malades c’est soit à cause de leurs gènes, et donc intrinsèquement de leur faute même si ce n’est pas de chance (mais personne ne leur a demandé de naître ?!), soit parce qu’ils ont « mal » vécu, et donc là aussi de leur faute ! Haro sur les malades !

  2. Par exemple, les différentes tentatives d’imposer un couvre-feu pour les jeunes, ou bien récemment en Grande-Bretagne le fait de retirer la garde de son enfant à une mère célibataire parce que son enfant était jugé trop gros...

  3. Ce qui est d’autant plus injuste que la grosse majorité des victimes de l’islamisme sont en fait des musulmans...

  4. En fait, le vrai modèle idéal de la société capitaliste c’est la mafia. Le fait que cette organisation soit criminelle doit être relativisé, à la limite considéré comme une erreur de jugement. Disons donc que le vrai modèle, c’est la mafia à condition de ne pas se faire prendre :)

  5. http://fr.wikipedia.org/wiki/Longue_tra%C3%AEne

  6. De plus, si un si grand nombre de gens tombent dans ce travers, c’est de toute évidence qu’ils ont bien trop de loisirs. Sur ce point aussi, il est grand temps de prendre des mesures radicales.

  7. La lecture des contrats de mariage des people et autres stars d’Hollywood doit être de ce point de vue édifiante.

  8. Pensez au sort de ce pauvre Van Gogh quand on voit le prix de ses toiles de nos jours.

  9. C’est ainsi que le triomphe des thèses écologiques permettra aux financiers de réaliser enfin leur plus vieux fantasme : vous faire payer l’air que vous respirez  !

 

par pierce vendredi 22 août 2008 - 38 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par geko (xxx.xxx.xxx.232) 22 août 2008 16:34

    Jak2pad revient du pays des bisounours où le nombre d’agressions à l’arme blanche est en pleine explosion malgré Big Brother à tous les coins de rue, où les jeunes filles se bourrent la gueulle jusqu’à se pisser dessus sur les trottoirs et où la jeunesse pratique la colocation dans des réduits pour survivre !

    Allez Jak2pad essayez encore, vous êtes tellement crédible !


  • Par Scaevola (xxx.xxx.xxx.64) 22 août 2008 14:58

    Les 47% qui restent se font aussi sodomisés, sauf qu’ils ne l’ont pas demandé ...

  • Par ASINUS (xxx.xxx.xxx.137) 22 août 2008 18:19

    Jack2pad

    les hopitaux publics du nord de la France sont plein de winners partit faire de la tune en Albion
    mais revenant se faire soigner par cette saloperie de securité sociale française qui leur mange
    l impot sur le dos

  • Par geo63 (xxx.xxx.xxx.209) 22 août 2008 18:07

    Même si jak2pad revient de grande-Bretagne avec des étoiles plein les yeux et le mépris au bord des lèvres (nous ne devons pas connaître la même Angleterre !), je dois dire que cet article me plait beaucoup. Nous sommes en effet considéré comme faisant partie des racailles et traitées en conséquence par le monde politico-médiatique.

    A cet égard je voudrais ajouter le petit fait suivant qui me semble aller dans le sens de l’auteur : avez-vous remarqué la façon dont les journalistes de télé ou de radio rendent compte des résultats d’un sondage ? En général l’analyse commence ainsi ; "à la question ...gna gna gna, vous pensez... gna gna gna. Et oui vous, ce qui implique que le commentateur ne fait pas partie de l’ensemble de cette...racaille. Il appartient à l’élite qui scrute la masse inqualifiable autrement que par des chiffres.

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