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Tous des victimes !

Nous sommes tous des victimes ! La culture de la plainte est en train de s’installer durablement dans le paysage français. Infantilisation, victimisation et déresponsabilisation sont désormais les valeurs à la mode. Personne n’y échappe : ni Sarkozy ni le Tour de France ni les syndicats ni moi, non plus. Illustration...

Pascal Bruckner nous avait prévenu il y a plus de dix ans (La Tentation de l’Innocence, Grasset, 1995) : notre société est en train de tomber dans l’infantilisation et la victimisation. Elles sont loin les années 80, ces années fric avec le culte du golden boy et du winner magnifique ; aujourd’hui, la culture de la plainte est à la mode. Nous sommes tous des victimes en puissance, des spoliés ; chacun de nos petits malheurs est vécu comme une injustice, une "anomalie" du système, un préjudice que la société doit réparer. Etre une victime, c’est plus qu’un effet de mode ; c’est devenu la norme et personne n’y échappe. 

Lors de la dernière campagne présidentielle, quel était le point commun entre tous les candidats ? Le culte de la victimisation. Royal et Sarkozy affirment qu’ils sont salis, humiliés, traînés dans la boue. On veut faire taire Bayrou et l’empêcher par tous moyens d’exister. Le Pen est boycotté par les médias. Besancenot, Laguillier, de Villiers et tous les autres n’ont pas le même temps de parole et la même considération que les "grands" dans les médias. Bref, tous des victimes.

Plus étonnant encore, le 14 juillet dernier, le président Sarkozy - que l’on a trop souvent bêtement voulu réduire à un libéral pur jus à l’américaine - rend hommage à ceux qu’on pourrait qualifier de "victimes" lors de la traditionnelle garden party de l’Elysée. Il est loin le temps où on célébrait les grands champions, les artistes à la mode, les écrivains à succès, les entrepreneurs qui réussissent...

Autre exemple flagrant, qui dure depuis quelques années maintenant : les coureurs dopés du Tour de France. Contrôlés positifs, ils commencent toujours par nier. C’est une campagne de calomnie, ils n’ont rien fait, ils n’y sont pour rien, ce sont juste des victimes d’un lynchage médiatique et sportif organisé. La théorie du complot alors n’est jamais loin... Très vite, ensuite, devant un certain nombre de preuves irréfutables, débute la stratégie de l’infantilisation dite stratégie à la Virenque (tiens, tiens, un copain de Sarko). Je n’y suis pour rien, on me fait des injections, mais je ne sais pas ce qu’on met dans les seringues. C’est pas moi, je ne contrôle rien, je ne suis responsable de rien, c’est mon médecin qui me dope "à l’insu de mon plein gré".

Continuons avec les grands patrons... Si Messier se plante avec Vivendi Universal, ce n’est pas de sa faute, c’est le marché qui s’est retourné. Si Forgeat échoue avec EADS, c’est la faute à la conjoncture et à l’euro qui est trop fort par rapport au dollar. Chacun a oublié de se remettre en cause, c’est toujours la faute d’un autre.

Autre exemple frappant : l’attitude persistante des syndicats. Dans notre pays, peu importe que des élections aient eu lieu, il y a moins de trois mois et qu’un président ait été élu avec un projet clair soutenu par une large majorité de Français ; la vocation des syndicats (CGT, FO et CFDT en tête), c’est de se plaindre, de contester et de jouer les victimes. Faire valoir ses droits, réclamer toujours plus, refuser la réalité du monde dans lequel on vit, voilà encore et toujours leur crédo...

Alors moi aussi j’en ai eu assez d’être responsable, adulte et de vouloir toujours prendre mon destin en main. J’ai eu le déclic il y a quelques jours, à mon retour de vacances. Des vacances exécrables, à cause du temps pourri. "On voit plus de capuches que de maillots de bain par ici", me disait à juste titre une voisine qui aime bien se plaindre. Eh bien non, ça ne se passerait pas comme ça. Je suis victime du mauvais temps, en plein mois de juillet, rendez-vous compte, alors j’ai le droit à réparation.

J’ai écrit une lettre à Borloo (puisque c’est de sa responsabilité, désormais, les changements climatiques) : il m’a poliment aiguillé vers son prédecesseur. Lequel prédecesseur, Juppé, m’a répondu qu’il n’était pas resté suffisamment longtemps pour être vraiment responsable de quoi que ce soit. Il a donc fallu rechercher sur internet et j’ai alors découvert (ô surprise), qu’il y avait un ministre de l’Ecologie sous Chirac. Laquelle m’a éconduit fermement en m’assurant que désormais il fallait s’adresser aux personnes en charge de ce dossier. Bref, inutile de compter sur les politiques pour trouver un responsable...

Alors j’ai été porter plainte au commissariat. Contre Dieu, lui-même, en personne. Mais un drôle de gus ayant fait de même quelques semaines auparavant en Roumanie s’était vu éconduire devant les tribunaux au motif qu’on ne peut porter plainte contre "quelqu’un" qui ne serait pas un sujet de droit. Alors, j’ai dû abandonner...

Je resterai donc une victime des aléas climatiques, souffrant en silence (car j’ai ma dignité !), mais pas trop quand même, pour pouvoir susciter la compassion de mon entourage. Dans mon cas, il n’y a plus qu’une solution : épancher sur mes malheurs chez Evelyne Thomas, Jean-Luc Delarue ou Mireille Dumas. 

L’année prochaine, je ferai comme ces touristes américains (je vous jure que c’est vrai) qui contractent une assurance contre le mauvais temps. 

Le monde est devenu trop complexe, tout va trop vite, je ne comprends plus rien à l’économie, aux nouveaux rapports amoureux, aux relations au bureau, à la technologie, aux enjeux écologiques de demain, aux jeunes, aux vieux, aux médias, je suis complètement paumé. Alors, je veux qu’on s’occupe de moi, qu’on me chouchoute, qu’on me dorlote, qu’on m’assiste, qu’on décide à ma place, s’il le faut. Dans un monde ultra ouvert, où règnent la culture du zapping effrené et un éventail des possibles qui tend vers l’infini, mon luxe sera de ne plus choisir. Je ne veux plus être responsable de rien.
C’est bien simple, je me fiche de tout. Et si cet article ne rencontre aucun succès, ça m’est complètement égal. Ce ne sera pas ma faute (je ne vais quand même pas me remettre en cause !), mais celle des lecteurs qui n’ont rien compris. Je n’aurais alors qu’une seule joie, tellement simple et universelle : celle de pouvoir me plaindre.
par pierref jeudi 9 août 2007 - 29 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par La mouche du coche (xxx.xxx.xxx.188) 9 août 2007 11:14
    La mouche du coche

    Cet article amusant a le fond de vérité de l’humour qui, lorsqu’il est vraiment drôle, fait réfléchir aussi. merci de nous l’avoir fait partagé. smiley

  • Par finael (xxx.xxx.xxx.145) 9 août 2007 14:04
    finael

    Il me semble que la déresponsabilisation rampante - bien qu’associée d’ailleurs à un discours de responsabilisation - comme l’augmentation du nombre d’obligations, d’interdits, d’assurance obligatoire, de soumission à .. ne peut qu’aller dans le sens du sentiment de victimisation : plus on est (télé)guidé, moins on est responsable et plus on peut être "victime".

    Et comme le discours dominant est celui de la "responsabilité", on cherche toujours des boucs émissaires responsables de ... du temps qu’il fait par exemple !

  • Par Luciole (xxx.xxx.xxx.178) 9 août 2007 14:05
    Luciole

    Merci pour cet article très juste et écrit d’une façon intéressante, sur un thème qui n’est pas nouveau cependant.

    Loin de moi l’idée de vous le reprocher ! En fait, je crois que c’est une question essentielle pour comprendre comment va et où va notre société moderne.

    Le droit des victimes à se plaindre est à la fois très ancien et nouveau.

    Très ancien, parce qu’il remonte au Livre de Job et aux Lamentations de Jérémie. Je ne dis pas cela pour faire un quelconque étalage d’érudition, j’ai mon idée en tête, mais si je l’énonce telle quelle, elle restera incompréhensible.

    Dans la tragédie grecque, le héros se plaint d’être puni par les Dieux mais à juste titre. Il a réellement commis une faute et ses malheurs sont mérités.

    Cette vision des choses a perduré au moins jusqu’en 1945.

    Dans l’Ancien Testament, il y a une nuance de taille. Job n’est pas coupable des malheurs dont il est affligé. Ses deux "amis" tentent de le persuader qu’il reçoit un châtiment divin bien mérité, mais Job est en désaccord avec eux : il pense que son malheur est injuste et que Dieu est son seul défenseur (mais s’il se pose la question).

    En 1945, Auschwitz et Hiroshima nous ont forcé à voir l’évidence : ce qui sont victimes de malheurs ne l’ont pas forcément mérité. Un malheur peut donc être injuste.

    Cette idée va se diffuser dans l’intelligenstia au cours des années 50-60, puis rapidement se démocratiser.

    Dès lors, cette bonne idée va devenir un instrument dans les mains des démagogues et autres vendeurs de savonettes. Promouvoir l’idée que tout malheur est injuste, donc inacceptable et se poser comme unique sauveur ou remède. Et pour forcer l’identification, le sauveur présumé prend une posture christique et se déclarant lui-même victime.

    Le chaland que vous décrivez d’ailleurs fort bien souffre au quotidien des ravages de la modernité, de la compétition qui détruisent les liens ancestraux et noient l’individu dans une angoissante lutte sans merci pour la réussite sociale.

    Le malheur ne peut plus s’exprimer au sein d’un groupe, puisqu’il n’y a plus de groupe, seulement un entourage de rivaux.

    Alors, faut de pouvoir s’adresser à Dieu comme le fait Job, l’individu s’adresse "aux puissances" qui nous gouvernent à qui l’ont prête le pouvoir divin des mythologies grecques : récompenser et punir, lever le châtiment non mérité et punir les vrais coupables.

    L’omniprésence de la victime est donc liée à une confusion totale sur la nature des mythes qui structurent notre société.

    L’individu ne peut se résoudre à faire le choix entre deux visions du monde qui ne peuvent cohabiter.

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