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Tu n’as rien vu à Fukushima

Compte-rendu personnel dérivant mais pas délirant d’une lecture de « Tu n’as rien vu à Fukushima » de Daniel de Roulet, éditions Buchet-Chastel, par Loïc Risser au Grand Parquet dimanche dernier.

Tu n’as rien vu à Fukushima se présente comme une lettre à Kayoko, ma chère Kayoko, au moment où le vent risque de tourner et d’envoyer les radiations de Fukushima vers Tokyo et ses trente-cinq millions d’habitants. Le texte dérive en suivant le trajet de la pensée intérieure de l’auteur, comme on en a tous.
Tout tourne autour de l’accident de Fukushima cependant, et de son panache blanc et lugubre qu’a vu la Terre entière. Les Japonais n’aiment pas qu’on parle de leur histoire, qu’on traite de leurs difficultés. L’auteur, Daniel de Roulet, raconte comment un Japonais pensait qu’il ne pouvait pas parler des kamikazes. Et une autre fois : « un Européen qui évoque Hiroshima dans un roman relève du même mauvais gout qu’un Japonais qui programmerait un jeu vidéo sur les fours crématoires d’Auschwitz. »
 
Cependant, une des choses que devrait nous dire cet accident nucléaire au Japon est la réalité de notre citoyenneté terrestre.
Auschwitz, c’est l’industrialisation de la mort. L’auteur se dit fasciné par le gigantisme démesuré des centrales, ces machines trop parfaites, autant que par l’industrialisation mise en actes à Auschwitz. Il a peur de provoquer, il cherche juste à comprendre.
Le déni des puissants de la Terre est terrible : la pédégé d’Areva fustigeait ceux qui « instrumentalisent la peur » alors que les techniciens de son groupe venaient juste de s’enfuir dès le début de la catastrophe.
Le 15 mars 2011, Catherine Vincent écrivait dans Le Monde : « il n’est pas question à cette heure de parler de contamination planétaire ». Cette phrase parle de contamination planétaire. C’est exactement un déni : on en parle pour dire qu’il n’y a pas à en parler. C’était dans un temps où les programmes radio pouvaient être interrompus n’importe quand pour diffuser une information sur Fukushima.
 
Ces jours, des militants de Greenpeace sont entrés dans des centrales et EDF « minimise l'opération. Le groupe a assuré, quelques heures après l'intrusion des activistes, que les équipes de surveillance avaient repéré le groupe et compris tout de suite qu'ils avaient affaire à des "militants pacifiques" et non armés. » (http://www.lemonde.fr/planete/article/2011/12/05/des-militants-de-greenpeace-s-introduisent-dans-la-centrale-de-nogent-sur-seine_1613288_3244.html) Je ne les crois pas ; c’est une parole systémique : ils ne peuvent dire que des choses dans ce genre-là.
A chaud, dans les premiers moments de la catastrophe à Fukushima, il y eut un débat sur l’organisation d’un débat sur l’utilisation de l’énergie nucléaire en France. Vite oublié. Notre attention à cette catastrophe planétaire est émoussée. De nouvelles fuites, dont nous sommes informés, ne nous inquiètent plus : http://www.lemonde.fr/japon/article/2011/12/05/nouvelle-fuite-radioactive-detectee-a-fukushima_1613307_1492975.html
Le débat sur l’énergie nucléaire ne date pas d’hier. Et le débat n’est pas toujours seulement échanges de paroles. Le débat est actes parfois, certains l’ont payé cher et même le prix maximal : Tu n’as rien vu à Fukushima parle du scientifique Vital Michalon, mort à 31 ans, en 1977, lors d’une manifestation contre le réacteur Superphénix de Creys-Malville. De nombreux manifestants y furent blessés dont deux mutilés : Michel Grandjean et Manfred Schultz.
J’y étais. J’y étais déjà en 1976 où il n’y avait pas grand monde. Je me souviens de la pluie de juillet 77 ; je me souviens qu’au retour, nous avions pris de l’essence, et le caissier, qui nous avait bien repéré, nous avait appris qu’il y avait un mort, qu’il nous avait dit, alors que nous étions troublés au plus haut point, qu’il s’agissait de quelqu’un de cardiaque qui n’aurait jamais dû s’approcher du danger, et que c’était bien dommage car ç’allait apporter de l’eau au moulin des « gauchistes » qui ne manqueraient pas d’exploiter cette mort… je me souviens de la radio qui parlait des scientifiques d’un côté et des manifestants ou des gauchistes de l’autre, alors que j’étais étudiant en sciences physiques, que mes amis faisaient des études de pharmacie, nous n‘étions pas scientifiques mais nous n’étions ni ignorants ni croyants et nous voyions nombre de scientifiques confirmés dans les opposants à la construction de Creys-Malville. Je me souviens d’un ami qui m’a raconté une visite groupée très émouvante à l’hôpital auprès de Michel Grandjean qui venait d’être amputé… « Nous étions soixante mille sur place, nous avons été battus militairement » Nous dit Daniel de Roulet.
 
Nous le savons depuis longtemps : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (Rabelais, au cas où). Vu la puissance technique énergétique de notre industrie qui découle de la qualité de notre science, nous voyons arriver la ruine de notre planète, de divers côtés, du nucléaire entre autres et nous n’arrivons pas à exercer le moindre contrôle, nous prenons la contradiction comme un exercice de style, la démocratie, nous y attachons énormément d’importance, nous en voulons toujours plus, nous en voulons pour tous, mais c’est surtout pour la beauté du geste… nous restons fascinés par la puissance de notre intelligence et nous attendons l’accident afin d’être sûr que le pire, qui n’est pas certain, est tout de même possible et même, est dernière nous. Nous faisons avec le nucléaire comme avec un ascenseur vétuste, tant qu’il n’est pas tombé, il peut encore desservir les étages, nous le réparerons un peu plus tard… A ceci près que nous atteignons les limites de la vie, de notre vie et que, une fois l’accident produit, il risque fort de ne rester plus rien, ni savoir, ni technique, ni énergie, et fort peu d'humains, pour en réparer les conséquences.
Lévi-Strauss dans Race et histoire, pose : « la civilisation occidentale cherche d’une part […] à accroître continuellement la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant ; d’autre part à protéger et à prolonger la vie humaine… » (P 55) Les deux sont incompatibles. C'est de cela qu'il faudrait arriver à débattre.
« Tu n’as rien vu à Hiroshima » disait Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour. « Tu n’as rien vu à Fukushima ». La littérature est sans doute la seule « institution » qui a une chance de nous faire voir, s’il en reste une qui puisse quelque chose.



par Aurélien Péréol jeudi 8 décembre 2011 - 41 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Duke77 (---.---.---.227) 8 décembre 2011 12:42
    Duke77

    « Greepeace obligeant le système à devenir totalitaire ; belle réussite ! »

    Mais c’est pas possibke d’être aussi bête !? Greenpeace n’oblige rien. C’est bien le lobby nucléaire et son fidèle laquais le gouvernement qui nous bourrent le mou en nous expliquant qu’il n’y a aucun risque avec nos centrales. Si t’es pas foutu de comprendre qu’en plus des fuites dûes à des pannes (tricastin dernière en date) le danger est aussi celui d’un taré qui pose un pain d’explosif sur le mur d’un réacteur, ton cas est grave !

    D’ailleurs, même après cette opération de greenpeace, on avait encore des « responsables (sic) » pour nous dire que nos centrales sont parfaitement sécurisées et que c’est volontairement qu’ils y ont été mollo avec les partisants de l’association écolo. Sauf que, ces partisants sont restés 5 heures sans être délogés ! C’est pas y aller mollo ! C’est une preuve qu’ils sont incapable de trouver des intrus pacifistes ou pas rapidement. Et donc finalement, il suffit de se déguiser en écolo pour venir poser sa bombe sans être inquiété c’est bien ça ? C’est ridicule tellement c’est gros...

    GREENPEACE a prouvé que les communications autour du nucléaire ne sont que pur mensonge (pour ceux qui n’avaient pas encore compris). Point barre.

  • Par ROBERT GIL (---.---.---.127) 8 décembre 2011 09:30

    Au pays du soleil levant, les enfants vont à l’école avec un appareil pour mesurer la dose de radiations qu’ils prennent tous les jours. Quand ils rentrent chez eux, les parents regardent la dose à laquelle ils ont été exposés, puis vont se coucher, et ils pleurent, car il n’y a rien à faire, sauf à déménager et à s’éloigner du lieu de la catastrophe ! De combien, 100, 200, 500, 1000, 2000 kilomètres ? Doit-on évacuer Tokyo, doit-on évacuer le Japon ?

    Lire :

    http://2ccr.unblog.fr/2011/07/09/on-nous-aurait-menti/

  • Par hervé06 (---.---.---.91) 8 décembre 2011 13:10

    Le nucléaire, c’est le summum de la connerie humaine.

    Faim énergétique qui le justifierait ? moi, individuellement, je n’ai pas faim de cette énergie-là : seulement, tout seul, je ne peux rien inverser, rien corriger ; que mon propre comportement. Mais je ne fais pas corps avec les autres humains qui m’imposent le leur, et ses néfastes conséquences.

    L’ homme scientiste, si fier des produits de son intelligence au point de révérer le summum qu’elle a produit, ce nucléaire-là, s’invente à coup d’arguments d’une raison dévoyée des justifications permanentes et sans cesse auto-ajustées pour continuer à toujours vanter ce qu’il croit être une marche en avant, quand elle en est l’inverse.

    « Vanité, tout est vanité », disait un roi ancien
    « Connais-toi toi-même »,disait un autre ancien

    Mais non, cette approche de la vie doit être trop ennuyeuse....
    Notre monde n’a promu que les cons.
    Faîtes-donc, messieurs, faîtes-donc...
    Développez toujours plus avant vos sciences de la gestion humaine, vos systèmes économiques imbéciles, lovez-vous dans le sillon de votre évolution suicidaire, accumulez vos richesses illusoires, gérez vos guerres d’épuration de toute contradiction, enfantez les imbéciles de demain que vos écoles structureront à votre image.
     Il est bien trop tard pour vous en empêcher, car des siècles se sont accumulés derrière les empreintes de vos pas, et votre sillon est désormais trop profond pour pouvoir être comblé.

    Il est même à douter, bien que certains l’espèrent, qu’un sage puisse naître ici et se faire entendre, réveillant la sagesse enfouie en chaque être : la terre ne nous a jamais appartenu, et la compréhension du mécanisme qui la meut, elle et nous, se trouve dans nos têtes bien avant que nos pensées y prennent naissance ; le mystère se résoud en observant ce que l’on est de l’intérieur, pas en le quittant pour en quêter l’explication à l’extérieur.
    Nul besoin de livres pour y répertorier une Histoire illusoire, simple accumulation d’une suite perpétuelle de Présents.
    Mais la sagesse est ennuyeuse pour nos esprits modernes.

    Tant pis...

  • Par Pyrathome (---.---.---.21) 8 décembre 2011 12:31
    Pyrathome

    Ça devient dur de faire de la propagande pronuc en ces temps, n’est-ce pas, gros magnon ? smiley
    Tu devrais t’adonner aux joies de la confection de châteaux de sable, pluto....

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