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TVA sociale. Bâcler avant la débâcle

Hormis un zèle métronomique à enfiler les taxes — et, au passage, le contribuable — depuis cinq ans, on peut se demander ce qu’il y a de plus indécent, de l’ardeur mise à dévoyer ces nouveaux impôts ou de la fourberie déployée afin de les justifier. Dernière effervescence en date, au gouvernement de la queue qui remue le chien : la bannière de l’impôt « éthique » et « courageux », sous laquelle, à l’instigation d’Henri Guaino — l’homme qui murmure à l’oreille du Président — on vient de ranger, pêle-mêle, la TVA sociale et la taxe sur les transactions financières.

N'étant pas opposé, sur le principe, à la taxe Tobin et au financement d’une partie de la politique familiale autrement que par les charges sur le travail, un instant, je me suis dit qu’au fond… mieux valait tard que jamais… que ce gouvernement pouvait aussi aller dans le bon sens… Parfois… Et Patati… Et Patala… Et Patatras !

 
Tout d’abord, sur la forme, je trouve pitoyable de justifier la création d’un nouvel impôt par les concepts de « courage », de « morale » ou d’« éthique », comme vient de le faire un Nicolas Sarkozy qui dispute au coq Français le joyeux privilège d’être le seul animal qui réussisse à chanter les deux pieds dans le guano. Henri s’entend, homme de symboles, plume et grand chambellan d’une dramaturgie élyséenne qui ne craint pas de tutoyer les prodiges hyperboliques quitte à se prendre, de temps à autres, les pieds dans le tapis de l’Absolu. Le même Henri Guaino qui pour se justifier d’avoir passé ses vacances de Noël 2011 en Lybie avait asséné (lien ci-dessous) « Ces vacances-là, j’aurais pu aussi bien les passer à Damas ou à Alger », — et pourquoi pas en Corée du Nord, sacré Henri ? — faisant preuve au passage d’une perspicacité qui le vouerait davantage au goudron qu’à la plume. Voire, pour celui qui se revendique comme la « colonne vertébrale idéologique de Nicolas Sarkozy », d’une vision politique assez acérée pour lui garantir, au choix, la huitième paire à l’œil chez Afflelou ou la monture gratuite d’Adriana Karembeu chez son concurrent — quand bien même j’émettrais de sérieux doutes sur la validité de cette dernière réclame.
Y a-t-il des justifications éthiques à l’impôt ? Je laisse ce sujet du bac à la sagacité de Riton l’Ancien. Ce que je sais, c’est que, depuis taille et gabelle jusqu’à aujourd’hui, l’impôt ne participe pas plus de la démarche « courageuse » d'un Etat — qui l’impose au travers d’un acte pur et simple d'autorité — que de celle, volontaire, du couillon qui doit s’en acquitter. Arrêtez, messieurs, de nous prendre pour des jambons.
 
Je veux bien passer sur la danse du ventre effrénée de notre Président en l’honneur du G16*, les véritables maîtres du monde, et ranger cette frénésie de taxes et de transes au compte des efforts entrepris pour repousser la perte d’un triple A, jugée catastrophique à quelques mois de l’échéance électorale. Ce même triple A dont on se soucierait autant que d’un slip de DSK à l’arrivée du marathon de New York, s’il n’avait imprudemment été érigé en sainte relique — le triple A, s’entend — et pseudo-caution de la gestion d’une équipe dirigeante pour qui il est devenu ce que le gri-gri est au marabout, et le quintuple A à l’andouillette. Symbole, quand tu nous tiens… N’est-ce pas Henri ?
Reste que j’ai du mal à entrevoir le côté « moral » de cette augmentation de TVA piteusement baptisée « sociale ». Certains iraient-ils jusqu’à vanter une forme de justice sociale, quand on augmente la TVA, impôt « égalitaire » s’il en est — au sens où pas un d’entre nous n’y coupe — plutôt que l’ISF ou l’impôt sur le revenu, auxquels ces enfoirés de pauvres échappent ? J’ai du louper une marche dans les symboles. Mais je ne demande qu’à comprendre… N’est-ce pas Henri ?
Quant à la réduction des charges sociales qui viendrait « compenser » cette hausse de TVA, de quoi parle-t-on ? L'Elysée a laissé filtrer que « la réforme se concentrerait sur un abaissement des charges patronales uniquement, en partie compensé par une hausse de la TVA ». C’est-à-dire : Pour l’Etat, une augmentation des recettes fiscales. Pour l’entreprise, une compensation partielle qui permettra donc, au mieux, de baisser un peu les prix, mais pas autant que l’augmentation de TVA, voire de ne pas les baisser du tout et de profiter du cadeau pour reconstituer des marges mises à mal par la crise (bis-repetita de la baisse de la TVA sur la restauration). Quant au consommateur, pour lui c’est réglé : il aura droit à une hausse des prix, sans hausse de salaire. Un bel exemple de justice sociale, en somme, et qui fait tiquer quelques députés UMP, dont Bruno Le Maire ou Gilles Carrez, vite recadrés par un François Fillon très énervé qui leur a lancé « Ce n'est pas le moment d'étaler ses interrogations, a-t-il lancé, des questions, nous en avons tous, mais il n'est pas opportun d'en faire part. ». Démocratie, quand tu nous tiens….
Au moment où l’observatoire des prix indique que le « panier des ménages » a augmenté de 4.4% en 2011, remettre une couche de TVA, à la va-vite, sans en mesurer les implications, les risques, sans concertation, risque simplement de nous pourrir la vie un peu plus, et sans contrepartie. Prions pour que nos maestros de la volte-face et du triple Lutz réunis reviennent sur cette turlupinade.
 
Reste la taxe sur les transactions financières, qui est à la taxe Tobin, ce que le gros-qui-tache est à la Romanée Conti, ou la taupinière à l’Annapurna. Rassurez-vous, il ne s’agit pas de s’en prendre, comme le proposait le sénateur Tobin, aux transactions sur les marchés monétaires et encore moins à celles abracadabrantesques du club du G16*. Ouf ! On ne va taxer que les actions et les obligations en France, en gros, un nouvel impôt de bourse que les banques s’empresseront de refacturer à l’épargnant, le cas échéant après avoir migré leurs opérations sous des cieux plus cléments où cette taxe ne s’applique pas. Chapeau bas !
Le courage, messieurs, aurait été — et depuis 2008 — de se concerter entre états pour tenter de canaliser le G16 dans une voie plus raisonnable, et contrôler les transactions. Au lieu de ça, on va ponctionner Madame Michu. Don Quichotte partait en guerre contre les moulins de la Galette. Il allait ébranler Goldman Sachs jusqu’à la lune… finalement il ne chiffonnera que la veuve de Carpentras. Sauf à faire crever la finance internationale d’apoplexie de rire — un but bien aléatoire connaissant l’humour qui caractérise cette profession — je ne vois pas très bien l’intérêt de cette farce qui trouverait sa place au hit-parade des velléités, quelque part entre « On va voir qui c’est Raoul » et « Retenez-moi où je fais un malheur ». Cela me semble participer d’une tentative aussi saugrenue que celle qui consiste à vouloir faire subir les derniers outrages à une mouche en plein vol, une fredaine de plus à remiser dans le grenier d’une Haute Autorité aux Vœux Pieux et Idées Vaines, au côté de la régularisation du téléchargement sur Internet, et en attendant la rétention de l’océan entre les doigts, et l’enfilage du chameau par le chas de l’aiguille.
 
A chaque jour suffit sa taxe. Il est libre, Nicolas, y en a même qui disent qu’ils l’ont vu voler – ou nous dépouiller, c’est selon. Ah ! je suis méchant. Et véhément. C’est vrai ! Ne m’en veuillez pas, Henri, au fond, tout ceci n’est qu’un pamphlet, ma façon assez romantique de dire ce que j’ai sur le cœur, de travestir une forme d’anxiété hallucinatoire qui me prend quand je vois notre Président se démener comme un diablotin dans l’eau bénite. A quand une taxe sur l’air que nous respirons ? Un impôt sur le clair de lune, l’étoile du berger et les anneaux de Saturne ? Une TVA sentimentale ? Mais gare, car trop d’impôt tue l’impôt, et à ce rythme on va bientôt tordre les pierres pour en extraire l’eau.
 
Rendu à la conclusion de ce perfide billet, je ne puis partir sans vous adresser, Henri, ma profonde admiration, vous qui êtes passé maître dans l’art d’enfiler les perles, à la manière dont votre maître enfile les taxes. J’adore votre keynésianisme, vos envolées, ce lyrisme si particulier que vous mettez à nous convaincre. Ah ! Qu’il doit être soyeux et pénétrant de consolation pour le chômeur ou le retraité qui voit fondre son pouvoir d'achat, de caresser avec vous ces admirables concepts de justice, de morale, ou encore de courage. Voyage au bout de l’éthique ! Croyez bien que je suis votre premier groupie, et que je ne manquerai aucune de vos prochaines apparitions télévisées, tant elles promettent d’être plus croustillantes que mes ternes soirées passées à regarder « Joséphine Ange Gardien » au foyer du club des Chiffres et des Lettres de La Bourboule, où je coule des jours paisibles — en attendant que vos séides viennent m’y trancher la gorge. D’ici là, je demeure votre bien ponctionné serviteur, et vous souhaite bon courage — le vrai, celui-là. Et bâclez bien avant la débâcle.
 
Compléments et Sources :
 
* G16 : c’est ainsi que se sont baptisées 14 banques (Bank of America-Merrill Lynch, Barclays Capital, BNP Paribas, Citigroup, Credit Suisse, Deutsche Bank, Goldman Sachs, HSBC, JP Morgan, Morgan Stanley, The Royal Bank of Scotland Group, Société Générale, UBS, Wells Fargo Bank), auxquelles viennent de s’adjoindre Nomura et le Crédit Agricole. Le G16 contrôle 82% des transactions dites OTC (Over The Counter ou Gré à Gré) sur le marché des produits dérivés, dont l’encours s’élevait à 708 000 milliards de dollars en 2011, soit près de 12 fois les 60 000 milliards du PIB mondial. Ni la volonté des Etats-Unis, ni les amendes colossales, ni même la déroute de certains ex-membres, n'ont jusqu'ici pu entamer ce monopole.
 
Statistiques de la Banque des Règlements Internationaux (BRI) et analyse du marché des dérivés OTC datés du 16 novembre 2011.
 
La Croix, hausse du panier des ménages en 2011
 
Le Monde : Les vacances de Monsieur Guaino (voir dernière ligne de l’article).
par Argo (son site) mercredi 11 janvier 2012 - 30 réactions
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  • Par ROBERT GIL (xxx.xxx.xxx.107) 11 janvier 09:09

    Un salarié perçoit un salaire net chaque mois, mais ce qui rétribue son travail c’est le salaire brut, c’est à dire un salaire socialisé qui permet entre autre de payer l’assurance maladie, la formation, les allocations familiales, le chômage, les retraites, la maternité… Le patronat appelle cette partie du salaire une charge alors que c’est notre protection sociale ! Cette part du salaire représente aujourd’hui 400 milliards d’euros L’instauration de la TVA «  sociale  » est destinée à remplacer cette partie du salaire payée par les employeurs par un impôt indirect payé pour l’essentiel par les salariés. Accepter cette TVA sociale, c’est accepter une diminution importante des salaires et à terme la destruction de toute notre protection sociale....

    http://2ccr.unblog.fr/2012/01/05/tva-sociale-baisse-des-salaires/

  • Par geo63 (xxx.xxx.xxx.234) 11 janvier 10:01

    Bonjour Argo,

    Quelle plume ! Henri devrait en prendre de la graine.
    C’est curieux, je crois retrouver Argos (ma balise) dont je ne ratais pas un article au début de AV tellement c’était drôle et brillant ?

  • Par Fergus (xxx.xxx.xxx.230) 11 janvier 10:40
    Fergus

    Bonjour, Argo.

    Excellent article qui est bien loin d’un "perfide billet" mais énonce clairement les ambiguités et la duplicité des mesures annoncées par Sarkozy. Des mesures à l’évidence destinées à alimenter la propagande électorale sur le double thème "je suis courageux" et "je défends la morale", comme vous l’avez souligné.

    Pas sûr pourtant que cela fonctionne. La Taxe Tobin suscite, par son aspect unilatéral, des montagnes de critiques qui brouillent l’image recherchée. Quant à la TVA sociale, outre les réaction négatives de la gauche et des syndicats, elle suscite d’ores et déjà un rejet viscéral de nombreux élus UMP dans l’optique des législatives et fait des ravages dans l’électorat retraité qui a pourtant été la pierre angulaire de l’élection de Sarkozy.

    Un sondage a montré hier que désormais 47 % des électeurs du FN et 67 % des électeurs de Bayrou envisageaient de voter pour la gauche au 2e tour. Des chiffres calamiteux pour Sarkozy. Et il est à craindre pour lui que cette TVA sociale ne creuse encore plus rapidement sa tombe politique s’il s’obstine dans cette fuite en avant en forme de quitte ou double désespéré.

  • Par Sabine (xxx.xxx.xxx.170) 11 janvier 08:51
    Sabine

    Plein de sourires et deux ou trois éclats de rire ont jalonné la lecture de l’article. Super. Sauf qu’il n’y a rien de drôle en fait. Si ça se trouve, le pire est encore à venir. Quatre mois, c’est beaucoup de temps pour un compulsif aux abois.

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