Rien que de commencer par ce verbe relève de l’utopie, je le sais, ce verbe n’a plus cours ou si peu…
Alors en ce premier août de l’an neuf du XXIe siècle presque entièrement mécanisé, mercantilisé, compté et recompté, la ronde des conteurs a pris naissance dans ce village nommé Soudorgues, à quelques lieues de Lasalle, avant d’arriver au col du Mercou, dans ces Cévennes dont seul le nom suffit à faire battre le cœur des gens qui savent ce que vivre à l’écart veut dire.
Rien que ce qui m’a permis de monter relève d’un autre monde. C’était a
u mois de février 2009, lorsqu’après avoir vu une photo sur un site internet (2) j’envoyais un email à son propriétaire — email chaleureux, rappelant mes attaches à cette région, et l’histoire du livre, véritable cri d’amour pour une Terre — pour connaître ses conditions de cession de cette photo pour la couverture de mon dernier roman, La grande Borie. Un appel téléphonique à Jean-François de Soudorgues (le photographe) permit de vite conclure ce qu’on ne pouvait nommer "affaire" car il n’était pas marchand, un exemplaire dédicacé lui suffirait amplement quand certains photographes demandaient plusieurs centaines d’euros de droits de reproduction. C’est dire si je venais de mettre les pieds dans un drôle de monde, où des gens refusent de marchander, de valoriser en sonnant et en trébuchant. Oui, cela venait sûrement de là, ils ne voulaient pas trébucher.
Ce roman a dû plaire à Jean-François, car, quelques mois plus tard, en organisant cette fête, il m’invitait à présenter mon roman, au milieu du marché de produits locaux auquel, si l’on peut dire, La Grande Borie appartenait, car la ferme du même nom était bâtie sur la commune, là-haut à quelques kilomètres de là, au dessus du col du Mercou.
Après deux heures de route pour monter à Soudorgues, d’énormes coquelicots de crépon rouge accrochés aux arbres, aux panneaux, aux volets nous ont accueillis, relayés par le sourire et la bonne humeur des organisateurs, Jean-François et les autres (le trop court séjour ne m’a pas permis de mémoriser les prénoms). Mes livres furent installés sur une table, à l’ombre d’un tilleuil rebaptisé "arbre à mots" à cause des citations accrochées à son tronc — relatives au sens de la vie, des mots, des idées, de la taille des couilles de l’éléphant, du combat des hommes, …
Je fus donc prêt à accueillir les lecteurs de passage, là dans ce village de 271 habitants, entre miel, huile, paniers en osier et deux autres auteurs.
S’en est suivie la longue et belle histoire d’une fille, d’une mère et d’une grand-mère qui avaient lu ce livre. Ordinaire penserez-vous encore ? Eh bien non, je ne le pense pas. Pas lorsqu’il il y a ces émotions, ces yeux qui s’humectent de tendresse et de souvenirs, ces sourires épanouis, cette urgence à en faire dédicacer un pour un père, un cousin ! Même si à travers ces quelques images je n’arrive pas à vous faire ressentir tout cela, j’ai bien senti
que ces gens-là savaient rendre ce qu’ils avaient reçu, en plus simple, en plus chaleureux, oserai-je dire en plus humain. Je suis pourtant allé à Lyon, Montpellier, Sablet et bien ailleurs… mais voilà, je vous l’avais dit, les Cévennes sont dans une autre dimension. Tenez, Francis, soixante dix ans environ, il avait entendu parler de la Grande Borie et voulait en savoir plus, en prendre un pour lui. Cet homme aux mains caleuses, aussi rugueuses que ces montagnes, son allure "paysanne" qui aurait pu faire sourire un intello, ses mots simples mais qui savaient décrire des idées profondes. Eh bien le Francis, avec ses émotions à fleur de peau, ses larmes au bord des yeux, je n’aurais pas pu le rencontrer ailleurs. Comme cette autre jeune femme qui était montée à Soudorgues pour me voir :
- Excusez-moi, me dit-elle gênée en me tendant son livre, il est un peu abimé, nous sommes plusieurs à l’avoir lu, je l’ai toujours avec moi. Il n’est plus aussi beau que ceux présentés sur la table. Vous pouvez me le signer ?
A un moment, pour être précis, celui où les montres n’avaient plus cours, j’ai rencontré Zara Vigott, cette drôle de dame aux ailes de libellule accrochées dans son dos. Je l’ai orthograhiée Vigoth, comme visigoth ces hardes d’envahisseurs venus du passé. Car elle venait de loin, cette Thérèse qui Zaravigottait les terminaisons nerveuses, massait le dos, détendait les muscles contre un livre, des tomates ou quelques euros. Infirmière patentée déçue et déchue du corps officiel qui ne supporte pas la contradiction, la contredanse, elle préférait soigner à l’unité que d’assomer en quantité.
Vers la fin d’après-midi, c’est sur la place d’en bas, près de la salle commune, où les bancs avaient été installés en théâtre, que les conteurs se sont relayés à narrer des histoires où il était question de rois, de riches, de pauvres, d’amis, de voisins, de rires et de pleurs, de pays proches ou lointains, de rivages, de villages, de clivages, de ravages, … avec au bout du conte et non du compte, un mot, le dernier, celui qui ouvre l’esprit, renverse la compréhension ou simplement fait sourire (encore !)
A l’ombre du tilleul (oui, il y en a beaucoup) où le conteur officiait, mêlée à l’ombre du figuier où le public écoutait, la magie des mots a opéré.
Le public, hypnotisé par les mots des conteurs qui se sont succédé, n’avait qu’une envie : rester ici, à Soudorgues, où les mots résonnent de non sens, de non temps, de non lieu. Oui, ce jour-là, le juge temporel avait déclaré le non lieu au temps et au sens. Les sens, eux étaient de la fête ! L’ouïe, avec ces magiciens de l’histoire, la vue avec ces endroits préservés de la construction organisée par des molosses financiers, l’odorat avec les essences d’arbres, de plantes parfois oubliées, transportées gracieusement par les airs, le goût avec le souvenir du repas pris en commun, là-haut, et plus fort que tout, le cœur — certains me diront que ce n’est pas un sens, boudiou, je le sais bien, peuchère, je ne suis pas un fada ! — mais ce cœur, grand ouvert, absorbait tel une éponge ces sensations éphémères.
Vinrent les grillades, d’agneaux élevés dans les collines proches, à nouveau les légumes des jardins étagés en murettes, le vin qui râpe la langue, mais qui la délie aussi. Il y eut les chansons de ce conteur algérien dont on ne comprenait pas les mots, mais dont la derbouka et le oud qui l’accompagnaient portaient les sonorités lointaines et les sentiments jusqu’à la fleur de notre peau.
Être aussi près d’elle et ne pas lui rendre visite eut été un péché, je suis monté à la Grande Borie. La piste impraticable de plusieurs kilomètres, au milieu des fleurs de bruyère et de millepertuis, des bogues de châtaignes naissantes et des branches bruissantes de vent, avait subi l’outrage, non pas du temps, mais de celui qui n’entretient pas sa terre.
Ai-je imaginé tout cela, qui sait ? Méfiez-vous des conteurs car ils mentent tout le temps, sauf quand ils disent la vérité.
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@ Paul : Vous avez tout compris. Les escapades comme celles-ci aèrent l’esprit, (...)
05/08 11:13 - Dominique LINSi les Monts de Lacaune, le Sidobre et le Gijou sont intégrés dans les Cévennes, why not ? (...)
05/08 09:25 - brieli67La Cévenne ne vit-elle donc que l’été ??
04/08 23:40 - Plus robert que RedfordEt oui les conteurs tournent ! En tout cas, cet article de Grison Futé qui parle de Sarah (...)
04/08 23:04 - Paul CosquerBelle expérience, en effet. Je faisais allusion à une tradition si profondément ancrée (...)
04/08 11:15 - fergus
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