J’avais 20 ans quand j’ai décidé d’avouer à ma famille que j’étais homosexuel. Et ce souvenir me hantera jusqu’à la fin de mon existence ! J’ignorais quelle pouvait être la réaction de mes parents. Un père avec lequel je n’avais aucune discussion, quelques mots de temps en temps, et une mère aimante et protectrice, trop certainement. Une enfance heureuse malgré tout, entouré de 3 frères. Une famille soudée, telle était ma vision des choses.
Un jour, j’ai craqué. J’ai voulu dire la vérité, ne plus me cacher. Devant toute la famille réunie, j’ai enfin avoué mon homosexualité. La réaction n’était pas celle que j’attendais ! Mon père m’a dit de prendre la porte, en n’emportant que les vêtements que j’avais sur moi et quelques francs en poche. Les mots étaient terribles et ils raisonnent toujours à mes oreilles « je ne veux pas d’un fils PD, je vais te renier, tu peux prendre la porte et j’espère ne plus te revoir de ma vie ! Fous le camp sale PD ! ». Ma mère sanglotait de son côté car elle n’osait pas intervenir et mes frères, qui étaient très jeunes à l’époque, se demandaient ce qu’il se passait. Devant l’accès de colère de mon père, je suis parti sans demander mon reste. Et je me suis retrouvé dehors, ne sachant pas où aller pour trouver un toit et pour subvenir à mes besoins alimentaires.
J’avais un ami gay avec lequel je sortais toutes les semaines pour passer une soirée dans un bar ou une discothèque. Je me suis dit qu’il m’aiderait certainement, le temps de pouvoir me reconstruire et de trouver un job. J’étais étudiant. Je me suis rendu chez lui, le portable n’existait pas encore, et je lui ai raconté ce qu’il venait de se passer. Il ne semblait pas bouleversé, j’avais l’impression de le déranger. Je n’ai pas osé lui demander de m’héberger. D’ailleurs, je voyais bien qu’il n’en avait pas l’intention. Il m’a dit « maintenant, le problème c’est de savoir où tu vas vivre. Tu es dehors. Tu as un peu d’argent sur toi ? » Je lui ai répondu que je n’avais que quelques francs en poche, il a pris son porte-monnaie et m’a donné une pièce de 10 francs en me disant « je suis désolé mais je n’ai que ça sur moi, j’ai pas plus mais j’espère que ça va t’aider … » Je l’ai remercié, en acceptant la pièce qu’il venait de me donner. Et je suis parti. J’ai erré dans les rues pendant quelques heures. Il n’y avait pas non plus le 115 à l’époque, le samu social. Où aller ? J’ai poussé les portes d’un commissariat de police et le planton de service m’a indiqué l’adresse d’un foyer d’urgence.
Devant la porte du foyer, j’avais honte de sonner. Je me demandais pourquoi je me retrouvais là ! J’avais commis un crime, un délit ? Rien de tout ça ! J’ai pris mon courage à deux mains pour appuyer sur le bouton de la sonnerie… J’ai été accueilli par une dame, fort sympathique. C’était la directrice du foyer. Elle m’a invité à la suivre dans son bureau pour que lui explique ma situation. J’étais vraiment embarrassé. Mais qu’avais-je à perdre de lui raconter la vérité ? Ce que j’ai fait. Sa réaction fut remplie d’humanité et de compréhension. Elle était indignée de savoir que des parents puisse agir de la sorte avec un fils qu’ils avaient chéri, qu’ils avaient élevé dans les meilleures conditions matérielles. Elle m’a dit : « ici c’est un foyer d’urgence, mais vous pouvez rester le temps que vous voudrez, le temps de trouver une solution. Je ne peux pas vous laisser à la rue ». J’étais ému, des larmes coulaient sur mon visage. J’avais enfin trouvé une oreille attentive.
J’ai passé quelques semaines dans ce foyer. J’avais ma propre chambre. Mes compagnons d’infortune avaient de l’affection pour moi et j’en avais également pour eux. Il y avait des alcooliques, des drogués et des personnes brisées par la vie. Peu importe, il y avait un respect mutuel qui s’était installé entre nous. J’ai pu me mettre à la recherche d’un job, que j’ai trouvé au bout de deux semaines. Agent d’accueil à mi-temps à la SNCF, payé 4 000 francs par mois… une véritable fortune à l’époque ! Lors de ma première paye, j’ai pu prendre une chambre meublée et ainsi commencer à me reconstruire, petit à petit. Je n’ai pas mis un terme à mes études. Je n’avais que 16 heures de cours hebdomadaires à la fac. J’avais enfin un « chez moi », modeste certes mais il m’a permis de retrouver une dignité, un sens à ma vie et à mes projets futurs.
Cet épisode tragique et douloureux de ma vie restera gravé à jamais dans ma mémoire. J’en ai souffert pendant très longtemps mais avec le temps les blessures se sont estompées sans disparaître totalement. C’est la première fois que je reviens sur cette période de ma vie. La montée de l’intolérance, de l’homophobie ambiante me donne envie d’en parler. Et mes pensées vont vers celles et ceux qui subissent ou qui subiront le rejet de leur famille, de leur entourage à cause de leur orientation sexuelle et affective. Et j’ose espérer qu’un jour plus personne ne se retrouvera dans cette situation. Je suis utopiste, je le sais. Mais c’est un message d’espoir que je veux transmettre. La vie vaut le coup d’être vécue.

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