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Un film « oscarisé » au point d’en perdre son titre : la soumission aveugle à l’autorité

Peut-on trouver meilleur exemple de l’extrême docilité attendue d’un troupeau bêlant de spectateurs que cette affiche répandue récemment dans le métro parisien et reproduite ci-contre ? On cherche quel film est ainsi promu. Ce n’est pas banal : le titre du film a quasiment disparu au profit des prix remportés et empilés de façon répétitive pour inculquer dans les esprits sa prétendue excellence.

Un film sans titre sous les Oscars
 
La mise hors-contexte, procédé structurel propre à l’image, accroît la confusion si on n’a pas entendu parler du film : encadrant le palmarès, le bas d’un visage en très gros plan, à gauche, et un mystérieux appareil circulaire, à droite, sont, pour qui ignore tout de lui, des métonymies incompréhensibles, offrant la partie pour un tout énigmatique, soit le roi britannique Georges VI parlant à un micro.
 
On finit tout de même par découvrir le titre du film, mais en minuscules majuscules, tout au bas de l’affiche, tandis que s’étalent en son milieu et en gros caractères blancs sur fond rouge les « 4 OSCARS » décernés par l’académie américaine de Los Angeles : « Meilleur film  », « Meilleur acteur  », « Meilleur réalisateur  », « Meilleur scénario original  ».
 
En somme, le sujet du film, « Le discours d’un roi  », n’intéresse pas, et son auteur encore moins. Seul importe le jugement porté par une académie américaine qui s’arroge une autorité absolue pour décider du beau et du laid, du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur : l’addition des récompenses devient quasiment le nouveau titre du film : « 4 Oscars pour un roi » !
 
Des palmarès déraisonnables
 
En fait, cette autorité n’a que l’existence que le troupeau de spectateurs auquel elle s’adresse, lui reconnaît sans rechigner contre toute raison. Car qu’y a-t-il de plus déraisonnable que de faire concourir des œuvres de l’esprit entre elles comme s’il s’agissait d’athlètes sur la cendrée d’un stade ? Au moins en athlétisme, les lanceurs de poids ou de marteau ne concourent pas avec les coureurs de cent mètres ni ceux-ci avec les marathoniens.
 
On n’établit pas davantage de palmarès entre les légumes, les fruits ou les viandes. Tous présentent une excellence qui ne leur confère aucune préséance sur celle des autres. Comment a-t-on réussi à mettre dans la tête des gens qu’un film ou un livre puisse être supérieur à un autre quand beaucoup atteignent l’excellence dans leur registre particulier et que le tri que l’on opère, dépend exclusivement des inclinations de chaque lecteur ou spectateur ?
 
La folie est de décréter que tel livre ou tel film est le meilleur de tous. On en a eu récemment un exemple calamiteux avec la Palme d’or du Festival de Cannes décernée en 2008 au film très ordinaire mais édifiant toutefois pour mesurer le degré de déchéance où a sombré dans certains de ses établisssements l’Éducation nationale, « Entre les murs  » (1).
 
La soumission aveugle d’une majorité à l’argument d’autorité
 
Ce n’est un secret pour personne : tous ces prix sont l’objet de marchandages entre divers groupes de pression échangeant, les uns, le séné et, d’autres, la rhubarbe pour vendre leurs produits que sont devenus livres et films et en tirer bénéfice. Les choix sont parfaitement arbitraires. Seul compte le retour sur investissement et les opérations d’influence qu’un livre ou un film peuvent permettre. Le dernier auteur à avoir reçu le Prix Goncourt en 2010, M. Houellebecq, a même prétendu en 2000, quand le prix lui était passé sous le nez malgré les pronostics, que son attribution dépendait de l’argent que l’éditeur mettait sur la table pour « acheter les jurés » ! (2) Il faut croire que, cette fois, en 2010, son propre éditeur n'a pas lésiné  ! 
 
Mais ces carnavals de remises de prix n’auraient pas lieu d’être s’il n’existait pas un public sur lequel ils exercent une puissante influence. L’affiche rouge du film « Le discours d’un roi  », avec, placardés en blanc, ses titres remportés, montre malheureusement ses attentes. 
 
À l'évidence, la soumission aveugle à l’autorité est un des réflexes les plus efficaces qu’il convient de stimuler chez ce public pour obtenir de lui la conduite attendue. On en revient toujours aux expériences de Stanley Milgram, effectuées entre 1960 et 1963 (3), qui ont établi que les deux tiers des sujets étudiés sont soumis aveuglément à l’autorité, même quand elle est malveillante au point d’ordonner de faire souffrir gratuitement une personne innocente. 
 
Une course à l’usurpation d’une autorité
 
On comprend dès lors que l’usurpation d’une autorité soit la préoccupation première des marchands, quoi qu’ils vendent. Ils mobilisent, par exemple, les stars les plus incompétentes qui soient pour bénéficier du réseau d’incitations préférentielles qu’elles entretiennent avec leurs fans tétanisés dans un réflexe d’identification à leur égard.
 
Les médias se sont eux-mêmes arrogés arbitrairement une autorité : ils prétendent ne donner la parole qu’à des experts : ils en déclinent minutieusement la titulature (grade universitaire, oeuvres, fonctions) qui est presque aussi ridicule que celle d’un empereur romain inscrite dans la pierre. Les braves gens en sont à ce point impressionnés qu’ils en viennent à justifier sans rire les pires inepties par des arguments sans répliques du genre : je l’ai lu dans le journal, ou entendu à la radio, ou vu à la télé  !
 
Les marchands de livres ou de films ont vu très tôt, de leur côté, le parti à tirer d’académies ou de festivals fantaisistes qui classeraient selon leurs qualités les livres et les films, pourtant inclassables par définition. Qu’importe ! Il existe des clients autoritariens suffisamment nombreux qui ne trouvent leur équilibre psychologique que dans la soumission aveugle à l’autorité. Ils ont besoin qu’on leur dicte leur choix. C’est ainsi qu’ils se précipitent vers les produits primés, persuadés, les malheureux, d’accéder à la fine fleur de la culture.
 
Cette affiche du film « Le discours d’un roi  » est inquiétante. Car elle révèle que loin de fléchir, la soumission aveugle à l’autorité tendrait à s’amplifier et à se répandre. Ce n’est pas par hasard que ses auteurs vont jusqu’à escamoter le titre du film. Celui-ci n’est même plus utile pour l’identifier. Ce qui importe avant tout, c’est le label conféré arbitrairement par une académie américaine, érigée en autorité absolue, dont la statuette offerte en récompense est pourtant d’une parfaite laideur digne de feu « le Réalisme socialiste ». Quant à son nom « Oscar » qu’il doit, semble-t-il, au hasard, il fait penser au prénom d’un domestique que l’on sonne pour l’avoir à sa botte comme dans un film de Molinaro, plutôt qu’au patronyme d’une autorité méritant déférence. Paul Villach
 
 
(1) Paul Villach
- « La Palme d’or du Festival de Cannes : un blâme académique et une gifle pour les enseignants ? », Agoravox, 29 mai 2008 ;
- « Entre les murs : une opération politique réfléchie pour un exorcisme national ? », Agoravox, 29 septembre 2008.
- « « Entre les murs » vu du CNDP de l’Éducation nationale : un déni de la réalité tragique mais sans doute stratégique  », AgoraVox, 14 octobre 2008.
 
(2) Paul Villach, « Acheté ou vendu, un "Con gourd" pour "clouer l’bec" ?  », AgoraVox, 12 novembre 2010.
http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/achete-ou-vendu-un-con-gourd-pour-84328
http://www.lepost.fr/article/2010/11/09/2298169_quand-michel-houellebecq-parlait-d-acheter-les-jures-du-goncourt.html
 
(3) Stanley Milgram, « Soumission à l’autorité  », Éditions Calmann-lévy, 1974.
 
 
par Paul Villach mardi 19 avril 2011 - 48 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Christian Navis (xxx.xxx.xxx.156) 19 avril 2011 11:22
    Christian Navis

    La soumission aveugle à "l’autorité" fut-elle comme ici de pacotille, est un confort pour beaucoup de gens. D’abord parce que cela les dispense de "se prendre la tête" pour se faire une opinion, se forger des goûts, les justifier voire les défendre et se construire une culture...
    Ensuite parce que cela renforce leur sentiment d’appartenance à un groupe majoritaire et fort qui les "protège" tout en apaisant les tensions grâce à un consensus superficiel. Avec pour corollaire : éviter l’angoisse de se sentir isolés, ringards, ostracisés.
    Les média institutionnels ont longtemps manipulé les gens avec ces grosses ficelles... Mais il semblerait que, depuis 2005, la potion soporifique perde quelque peu de son efficacité !

  • Par gaijin (xxx.xxx.xxx.174) 19 avril 2011 12:28

    la question que je me pose c’est de savoir quels seraient les scores si on refaisait ces expériences aujourd’hui (celles de Milgram )
    intuitivement il me semble que notre société est beaucoup plus soumise qu’a l’époque

  • Par Bovinus (xxx.xxx.xxx.65) 19 avril 2011 12:37
    Bovinus

    Eh bien, sur le film, je resterais beaucoup plus réservé. Il n’est pas mauvais, mais il est loin, très loin d’être excellent. En tout cas, il ne vaut clairement pas les éloges dithyrambiques dont il a fait l’objet. C’est un bon film grand public, sur un sujet intéressant et même quelque peu original ; à part cela, rien de transcendant. Je pense que M. Villach n’a pas tort de souligner le phénomène qui fait l’objet de l’article, à savoir, la soumission aveugle à l’autorité, et non le film proprement dit.

  • Par Vilain petit canard (xxx.xxx.xxx.225) 19 avril 2011 11:45
    Vilain petit canard

    "On en revient toujours aux expériences de Stanley Milgram" : Non, vous en revenez toujours à elles !

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