Pour ceux qui habitent Paris, ou joueront les touristes ce week-end (22-23) ou le week-end prochain (29-30), je donne un super plan pour passer un délicieux moment . Allez au Pré Catelan et là, dans un théâtre de verdure, vous assisterez à une très plaisante adaptation du « Marchand de Venise » du grand Will ! Le spectacle commençant à 17 heures 30, vous serez arrivés une ou deux heures avant, vous vous serez promenés dans ces jardins aux arbres centenaires, vous aurez peut-être pique-niqué sur la pelouse et enfin vous entrerez dans une ravissante alcôve de verdure face à une grotte, à une colline, à de beaux arbres, petit lieu très intime où l’on se sent bien. Un des plus beaux théâtres de plein-air du monde. (Maintenant, si vous êtes blindé de thunes, ce qui est le cas de tous les lecteurs d’Avox, vous pourrez manger au restaurant du Pré-catelan, là où autrefois toute une élite intellectuelle et mondaine se retrouvait, et ensuite faire la sieste sur les pelouses après avoir donné à manger aux canards.)
Bref c’est bucolique et le spectacle procure un vif plaisir.
Je précise clairement que c’est une adaptation.(Michel Dèque) Que la pièce originelle qui doit tenir dans les 3 heures se joue là en 1H 30. Et que la langue de Shakespeare n’est pas toujours la langue de Shakespeare.
Mais le miracle du théâtre est là. Une équipe de comédiens formidables. Une excellente mise-en-scène (Carine Montag). Un petit lieu charmant et cette jouissance que nous offre l’art qui est de s’oublier pour partager avec d’autres un maelstrom de plaisir et de rire.
Parlons de l’auteur : un certain Shakespeare qui me paraît promis à un bel avenir. Qu’il est intelligent, qu’il est léger, qu’il est audacieux, qu’il est provocateur, qu’il est humain.
Je résume la pièce : Il s’agit d’un juif très juif à l’époque où ils étaient les seuls à pouvoir prêter de l’argent. (Hihihihihihiii !!! Les cathos qui avaient pris cette décision n’avaient pas été trop bien inspirés, c’est le moins qu’on puisse dire, vu la suite des évènements, mais passons !) Or ce juif prête de l’argent à un certain Antonio qui doit le lui rembourser un 30 octobre ou, en cas d’impossibilité, permettre à Shylock de prélever sur lui une livre de chair dans la région du cœur !
Mais ceci est présenté comme une blague entre les deux hommes…
La pièce, au début, est d’un antisémitisme d’époque à couper au couteau ! On sent le public saisi et qui ne rit pas trop ! On craint l’intervention du Crif à chaque seconde. Certes le public de Shakespeare était antisémite mais alors pas rien qu’un peu ! (Ceci me rappelle en tout cas l’origine du mot ghetto, qui est vénitienne, le quartier où ces malheureux juifs étaient confinés étant près de fonderies qui expédiaient dans l’espace des déchets industriels . « Ghetto » venant du verbe « gettare ».)
Notre ami Shylock (remarquablement interprété par Michel Grand qui, peu à peu, fait sentir l’humanité du personnage.) est donc présenté avec tous les défauts supposés des siens. Même sa fille, Jessica, le traite de sale avare, et s’enfuit de chez lui pour devenir chrétienne.
Au cœur de l’intrigue, bien sûr, une histoire d’amour entre Portia (Florence Desmidt, adorable poupée blonde) et Bassanio (Olivier Banse.) qui donne lieu à de ravissantes scènes de comédie joyeusement mises en scène. Accordons à Arnaud Bruyère qui joue le père une mention spéciale, tant son jeu, ses mimiques procurent de plaisir .Il y a la fameuse scène où Bassanio arrivé à Naples, ne peut conquérir sa bien-aimée qu’en surmontant un piège préparé par le père : trouver, entre trois coffrets, celui qui contient le portrait de Portia. Cette scène, applaudie par le public, est un ravissement dû à ce bouquet parfait que crée un bon texte, d’excellents comédiens et une mise en scène inventive.
Mais pour en revenir à l’auteur, dont je pense décidément beaucoup de bien, quelle oeuvre admirable qui sait à la fois être légère et morale, subtile et grave, joyeuse et humaine nous conduisant, de rebondissement en rebondissement, dans les méandres d’une humanité dont les faiblesses sont autant de raisons de sourire et de réfléchir.
Cette livre de chair va-t-elle être prélevée ?
C’est alors qu’intervient le doge de Venise (Walter Hotton), rôle qui, dans la pièce paraît de peu d’intérêt et qui par le talent d’un comédien et toujours d’une excellente mise-en scène devient un des joyaux du coffret.
Il n’y a pas de réussite, en effet, au cinéma ou au théâtre, sans l’excellence des seconds rôles.
Le doge, sollicité par Shylock, intervient pour savoir si, son débiteur ne pouvant payer, l’usurier peut prélever la livre de chair promise. Or, on l’apprend, Antonio a aidé à la conversion de la fille de Shylock et l’entêtement du juif jusqu’à l’inhumaine cruauté, est celle d’un homme blessé.
La superbe richesse de l’histoire est celle de cette complexité humaine, noyée dans les passions. On rit, on pense, on comprend. Ce sont des instants denses.
Le doge prend la parole. Ce contrat va-t-il être respecté ? Antonio va-t-il en mourir car prélever une livre de chair dans la région du coeur, voilà qui ne peut que le tuer ? Un homme peut-il exiger cela d’un autre homme sur la planète des hommes ?
« Oui ! » s’exclame le doge, tout heureux de découvrir que cette histoire peut servir la réputation de la « Sérénissime » ! Ce contrat a été signé, il sera appliqué car tous les banquiers, tous les commerçants, tous les marchands sauront désormais qu’un contrat, quel qu’il soit, signé à Venise, est un contrat qui sera respecté.
Que l’humanité ne soit pas toujours la finalité de la justice qui a d’autres chats et d’autres intérêts à caresser, on s’en doute mais là le vice apparaît clairement.
Comme notre époque est proche avec sa législation à deux vitesses qui méprise les pauvres chômeurs et sert les patrons et les princesses. Là aussi les décisions de justice disent clairement aux multinationales : « Venez chez nous, les ouvriers n’auront pas sur vous le dernier mot ! C’est vous qui l’emporterez toujours ! »
Selon que vous serez puissant ou misérable…
Il faudra attendre que l’amour et la ruse s’en mêlent pour que l’intrigue soit dénouée pour le bien de tous. On est au théâtre. C’est une comédie.
Reste cette sublime tirade de Shylock :
« Un Juif n'a-t-il pas des yeux ? Un Juif n'a-t-il pas des mains, des organes,
des dimensions, des sens, de l'affection, de la passion ; nourri avec
la même nourriture, blessé par les mêmes armes, exposé
aux mêmes maladies, soigné de la même façon,
dans la chaleur et le froid du même hiver et du même été
que les Chrétiens ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ?
Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez,
ne mourrons-nous pas ? Et si vous nous bafouez, ne nous vengerons-nous pas ? »
— William Shakespeare, Le Marchand de Venise, Acte III, scène 1
Courageux, Will, en ces temps-là !
Le grand théâtre est toujours politique.
Voilà pourquoi de nos jours il n’y a pas de grand auteur de théâtre.
Il y a de grands financiers.
Théâtre de verdure du jardin Shakespeare. Pré Catelan. Paris. Bois de Boulogne. Métro : porte Maillot. Bus 244. Arrêt bagatelle-Pré Catelan.
06-03-24-61-93.

| Don défiscalisé 10€ ou plus |
|
Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.
|
Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
ne te décourage pas ; il y a des billetes qu’on juge importants et peu lus et vice versa (...)
22/09 22:33 - Ariane WalterBonsoir Ariane, Billet un peu hors du commun quant aux sujets qui te sont chers (je me permets (...)
22/09 21:22 - Guy BELLOYMa phrase signifie : il n’y a pas de grand auteur de théâtre « connu ». Comme (...)
22/09 20:50 - Ariane WalterMerci de l’info Ariane, ça fait envie : j’avertis mes relations de la capitale. Mon (...)
22/09 20:28 - Emmanuel Aguéra« Paris est à feu et à sang » ?? Malheureuse ! attention ! vous risquez de compromettre le « (...)
22/09 12:05 - bernard29
L’Agora reçoit Alain Minc !
Journée mondiale de la liberté de la presse : quel bilan en Europe ?
L’étoile du nord : un théâtre dédié aux auteurs contemporains
Le contrôle des médias, une question d’actualité brûlante
Odyssées : un projet et une distribution internationales Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.
Site hébergé par la Fondation Agoravox
Mentions légales Charte de modération