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Accueil du site > Tribune Libre > Un quart de siècle de folie partagée...

Un quart de siècle de folie partagée...

Le 15/09/1983, je débutais dans un centre hospitalier spécialisé ayant depuis changé deux fois de nom, s’éloignant toujours plus de son appellation d’origine qui, au XIXe siècle, grâce à l’un de ses directeurs humanistes, lui valut un renom international dans la constellation des asiles d’aliénés. Aujourd’hui, agent en cadre d’extinction entamant ma 25e année d’exercice professionnel, je veux témoigner de ce que m’a apporté et m’apporte encore ce vieux métier d’infirmier de secteur psychiatrique.

De la prédestination...

En fait, je suis tombé dans la psychiatrie quand j’étais petit, et c’est probablement ce qui a facilité mon embauche lors des épreuves orales du concours. J’ai été très tôt et profondément marqué par le contact quotidien avec le délire d’un parent par alliance, maintenu à son domicile grâce à une tolérance villageoise qui n’aurait plus cours aujourd’hui. Les bizarreries de Joseph, son étonnante capacité à tantôt rentrer dans la norme et tantôt s’en échapper ne m’ont pas seulement intrigué, mais ont surtout forgé ma conviction que la folie n’est pas juste une maladie, mais une manière d’être façonnée par une souffrance intérieure que l’apport seul des médicaments ne suffit pas à apaiser. Quand, le soutien familial ne parvint plus à assurer son rôle, Joseph partit à l’asile en 1976, pour y mourir... d’une pneumopathie peu de temps après son admission. Sept ans plus tard j’entrepris ma formation dans ce même asile. Personne ne vient en psychiatrie par hasard...

D’une évolution proche de l’involution...

Dire qu’en un quart de siècle la psychiatrie institutionnelle a bien changé est un doux euphémisme. Les effets positifs de l’humanisation des hôpitaux faisant passer du collectif soigné à l’individu en souffrance sont largement contrebalancés par la gestion énarchique des institutions associée à l’emprise grandissante des laboratoires. Au point qu’aujourd’hui coexistent en surface un discours surréaliste tenu par les gestionnaires et en profondeur un malaise partagé par les patients et les soignants. Si l’affaire de Pau a, au prix de la vie de deux collègues, permis de stopper les fermetures de lits, les moyens alloués par les plans dits de Santé mentale sont loin des besoins réels. Mais en dépit de tout cela, j’exerce l’un des plus beaux métiers du monde.

De l’immensité des petites choses...

Le quotidien est fait d’une infinité de petites choses coulant de source pour ceux prétendus sains d’esprit, mais pouvant rapidement devenir d’insurmontables problèmes pour ces malades que l’on dit mentaux. Or, c’est se mettre en porte-à-faux avec la course en avant pratiquée désespérément par notre société cultivant vitesse et performance, que d’accorder de l’intérêt aux petites choses comme les rituels relationnels, les standards de la vie en institution, les détails vestimentaires, le besoin de proximité ou de distance, la recherche du mot juste, la prise de décisions élémentaires, l’attente de l’improbable. La psychiatrie ne peut se pratiquer sans avoir conscience de l’infiniment grand logé dans l’infiniment petit...

De la culture du paradoxe...

S’il est une discipline dans laquelle il est possible d’affirmer simultanément dans une même phrase une chose et son contraire, c’est bien la psychiatrie. Ma seule certitude est que nous ne sommes jamais sûr de rien. Ce qui a de quoi agacer les énarques croyant et pratiquant la religion du rationalisme, mais tant pis ! C’est paradoxalement comme ça qu’on avance, car le refus d’enfermer le patient dans le cliché de sa symptomatologie lui donne une chance d’exister, d’abord en tant que personne, et accessoirement en temps que malade mental. La connaissance et la pratique de la clinique n’ont de sens que si elles aboutissent à un détachement de la symptomatologie donnant accès à l’être en souffrance reconnaissant dans le soignant son alter ego. Et c’est seulement là que le soin devient possible.

Des fourre-tout sémiologiques...

Dans une société de plus en plus angoissée se rassurant par l’illusion de la maîtrise totale, les hôpitaux psychiatriques assurent une fonction de siphon social dans lequel se déversent toutes sortes de petites et grandes misères allant des conjugopathies aux sociopathies, laissant trop souvent sur le carreau les névrosés perplexes et au fond des geôles de la République les psychotiques malchanceux. L’affaire se corse quand, prétendant aider les psys à parler un langage commun, le DSM vient annuler des années de travail sur le sens de l’expression du symptômes pour tout mettre en équations comportementales. Au niveau des soignants, l’abus du diagnostic infirmier conduit à l’ivresse d’une prétendue connaissance, alors que parfois tout peut être contenu dans un seul regard qu’aucune grille d’évaluation ne saura jamais restituer. D’où l’importance de revenir inlassablement à l’humanité...

De la valeur de la transgression...

Toute vie en société implique des lois et les aliénistes du XIXe siècle, promoteurs du Traitement moral, l’ont tellement bien intégré qu’aujourd’hui encore nous ne pouvons concevoir le fonctionnement d’une unité de soins sans règlement intérieur. Mais la loi n’a de sens que si elle tolère les mini-transgressions libératrices de la parole et génératrices d’échanges. Ambitionner l’humanisation des soins tout en édictant des règles inflexibles et donc inhumaines est un non-sens. Je suis aidant lorsque je travaille sur les mini-transgressions générées par la loi en faisant un boulot relevant plus de celui de l’éducateur que du censeur. Si je me comporte en radar automatique, je ne peux que contribuer à la montée en puissance de l’angoisse et des incivilités. En fait, la loi est thérapeutique lorsque le duo soignant/soigné se l’approprie pour sauter à la corde avec le fil ténu de la transgression humainement acceptable. Les options ultra libertaires faisant autant de dégâts que les attitudes psychorigides, la psychiatrie est une école de l’équilibre instable témoignant à sa façon de la fragilité de la vie.

Du cadre d’extinction au tutorat...

Si le diplôme unique a, en 1992, relégué les infirmiers de secteur psychiatriques au cadre d’extinction, le « Plan psychiatrie et santé mentale 2005-2008 » nous reconnaît enfin une légitimité puisqu’il nous charge par le biais du tutorat d’assurer à nos jeunes collègues « l’encadrement de proximité des pairs expérimentés, dans une démarche de continuum entre les contenus de formation et la pratique professionnelle. ». Mais nous n’avons heureusement pas attendu que le ministère s’inquiète pour transmettre nos savoirs aux générations montantes. Cela reste néanmoins une excellente chose de reconnaître a posteriori une pratique courante et de lui donner un cadre juridique. Il nous appartient dorénavant de saisir cette opportunité pour aider nos jeunes collègues à se détacher des clichés induits par le formatage en Ifsi afin de poser sur les patients un regard sain et serein.

Alors quand il m’est demandé si j’en reprendrai bien une louche, je continue à répondre que je compte bien pratiquer ce vieux métier faussement désuet jusqu’à 2024 et au-delà à titre bénévole sous une autre forme, parce qu’il me plaît trop pour avoir envie de faire autre chose...

Azür 15/09/2007


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2 réactions à cet article    


  • adeline 18 octobre 2007 19:48

    Merci de ce point de vue de l’intérieur, un article magnifique à conserver merci Mr


    • adeline 18 octobre 2007 20:27

      J’aimerais juste ajouter un détail, on mesure le niveau des cutlures au sort qu’elles reservent aux « petits handicapés et autres hors normes et prisons aussi » et là on est pas bons du tout je constate

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