Tout ou presque a été dit. Le bavardage, les conjectures, les explications sur un éventuel complot ou une réelle pathologie ont été fournis par des « experts », politologues, psychiatres, avocats, journalistes, dénonciateurs ou partisans. Où que l’on se place, le coup de théâtre est stupéfiant, le spectacle pénible, la portée de l’événement considérable. Du moins en France et dans un premier temps. Une fois de plus, la réalité dépasse la fiction et nous constatons combien nous restons de pauvres hommes, c’est-à-dire de grands singes. La pulsion et le réflexe, directement issus du cerveau archaïque, font tourner le manège. Et sans Charlie Oleg, c’est forcément moins drôle.
Il y a des gens que tout énerve. Moi, c’est le contraire, tout m’apitoie. Un jour, ma mère nous a dit qu’il était difficile de haïr quelqu’un lorsqu’on le regardait dans les yeux, on y décelait toujours une faiblesse étouffée, une solitude incurable et forcément, la compassion avait droit de cité. Alexandre Vialatte écrivait : « L’homme est une île déserte et les bateaux n’y passent qu’à l’horizon » [1] et combien de fois avons-nous vérifié cette maxime dans nos moments d’extrême lucidité. Mais l’espoir qu’un bateau accoste nous tient en haleine la vie entière, il est ce fil d’argent nous reliant aux autres et à tout le reste. L’abjection des arrière-cours, le cloaque de l’humanité dans leur ignominie recèlent une réserve de lumière que l’on refuse trop souvent de considérer car l’aveuglement revêt tout de noir, sans nuances. Encore une fois, tout dépend du regard.
Un con est un con. Et comme on est toujours le con de quelqu’un, il y a fort à parier que le con d’un autre ne sera pas forcément le nôtre bien que notre con à nous puisse rejoindre celui d’un tiers. Ceci est valable également pour les salopards, les ordures et les faux-jetons. Leur inventaire, aussi précis soit-il, n’a pas l’exactitude d’une nomenclature zoologique à binômes latins genre Petassae mellitaris ou Scabrosis putrus. Il varie en fonction de l’observateur ; c’est une notion caméléon dont il faut se méfier.
Au fond du grand méchant loup vit un agneau, comme au fond de l’agneau vit un grand méchant loup. Sans compter que Mère-Grand a parfois des moustaches et de grandes dents. Tout cela peut porter à confusion. Dans le microcosme d’un homme, en son for intérieur, les choses sont déjà infiniment complexes. A l’échelon d’une société, la somme de tous les microcosmes infiniment complexes télescope d’autres organismes, d’autres structures tout aussi composites qui se heurtent également à d’autres ensembles prodigieusement touffus. Au stade planétaire, je n’en parle même pas. C’est pour cela qu’il est difficile, à chaud et même à froid, de trier définitivement les bons des méchants, les justes des injustes, les vertueux des salauds. Je serais la cliente idéale à flinguer dans une cave, d’une balle dans la nuque, pour n’avoir pas choisi son camp. Quoique. Suicide pour suicide, je monterais peut-être au créneau par goût de la voltige. Je dis bien peut-être.
Le pouvoir, le cul, le fric s’entremêlent avec l’impuissance, la moralité et la modestie. Les uns ne sont pas contre les autres, ils s’imbriquent. Le pouvoir peut fasciner comme il peut révulser. Qui n’a jamais été témoin – quand ce n’est pas soi – d’une mise à quatre pattes volontaire devant la représentation du pouvoir (chef de famille, caïd de la classe, gendarme, grand manitou d’un service hospitalier, contrôleur des impôts, député-maire de sa commune, etc.) ? Si l’on est de nature impressionnable, la timidité peut l’emporter, voire dans les cas limite, la prosternation. Le respect de la hiérarchie s’inscrit selon certaines thèses dans le cerveau primaire, celui qui nous renvoie à nos aïeux batraciens. Ainsi va l’homme. Les petites jeunes filles aiment les rock stars, les officiers en uniforme, leur professeur de gymnastique, les révolutionnaires marxistes de la guérilla cubaine quand d’autres veulent dégommer le Président de la République, les CRS, le curé de la paroisse ou les magnats du CAC 40. Pourtant, l’homme sous sa peau, l’homme au-delà de l’immédiatement visible, ressemble à tous les autres. A vous, à moi, à tout le monde. Lorsqu’il disparaît sous ses oripeaux, sa célébrité, son érudition, sa virilité conquérante, il ne vaut guère plus qu’une petite mouche domestique (Fannia canicularis). « Gentillesse avec les petits, complaisance avec les moyens, qui-vive avec les grands. Sans oublier qu’il faut autant de charité à l’égard des grands qu’à l’égard des petits ».
Une tentative de viol ne sera pas non plus définie comme telle par tout le monde. Si le viol est heureusement reconnu comme un crime (depuis 1810 en France et, pour de vrai, à quinze ans de réclusion criminelle depuis 1980), ses délimitations sont plus floues dans les esprits bien que parfaitement concrètes dans les faits. Surtout quand il y a démarche mais non aboutissement. Et particulièrement lorsqu’on est une femme. Quoique, encore. Un homme subissant un viol doit aussi passer un très mauvais quart d’heure. Certains argueront que le consentement n’était pas verbal mais explicite, que tout appelait, dans le feu du désir, à la consommation brutale et immédiate et que faire sa mijaurée de dernière minute est irresponsable et inhumain pour celui qui est pris dans l’élan hormonal. Si, si, certains le diront, en toute bonne foi. Une autre sensibilité tendra à condamner avec rage tout individu porté un peu trop sur la chose, à le regarder comme un détraqué sexuel, un malade mental, un dangereux prédateur, quand bien même le Priape en question n’aura contraint personne, aura au pire regardé d’une manière un peu appuyé une créature passant. A l’heure des sex-toys, du porno industriel et des fillettes en string, les repères se délitent, les bornes se dépassent et la moralité en matière de mœurs relève souvent de la ringardise. Quand les uns veulent couper le zizi du satyre, les autres préfèrent sauver sa tête en le dorlotant ou en pleurnichant sur son sort tandis que la victime, la proie, le gibier ou tout simplement la salope ordinaire entrera dans la courbe ou le graphique d’une étude officielle qui me rappelleront que statistiquement, je croise deux ou trois violeurs par jour en prenant le métro.
L’argent, quant à lui, réveille aussi des instincts tout aussi bestiaux. Les exemples abondent dans l’Histoire et dans notre vie personnelle. Cet amour immodéré du fric, illustré par une multitude de conduites extravagantes n’étant pas toujours combinées au manque, à la gêne ou aux échéances, vire souvent au ridicule puis au pathétique quand l’esclave du dieu Mammon en perd tout sens rationnel. Posséder de grosses bagnoles, de gros bijoux, de grosses maisons, de gros comptes bancaires aux îles Caïman, de gros bataillons de serviteurs, de grosses possibilités et ouvertures dans à peu près tout, de grosses défenses et immunités contre les attaques des grosses bêtes sauvages garantit une grosse tranquillité des besoins primaires, essentiels, qui assurent la survie et la reproduction de son clan. J’ai beaucoup entendu ces derniers jours la formule étrange de « surface financière », sortie du monde des affaires et reprise à l’encan par les speakerines de l’info, non sans fierté d’ajouter à leur vocabulaire de nouvelles expressions d’initiés. J’ai appris que tel couple « avait une surface financière » de tant de millions de dollars alors que je m’attendais à des hectares, voire à des acres ou des miles carrés. Pauvre débile. Une « surface financière » s’évalue en unité monétaire, fiche-toi-le une bonne fois pour toutes dans le crâne. La très élégante formule du qui pèse combien, évalué non pas en kilogrammes comme il est d’usage lorsqu’on parle de masse, mais plutôt en pognon, comme il est d’usage lorsqu’on parle entre propriétaires sérieux, évolue dans le même climat, mais en plus corpulent, du « savoir se vendre » lorsqu’on joue du triangle au « gérer » la répartition des fraises quand on confectionne une tarte pour la kermesse de l’école. La dérive des mots, la pénétration du lexique des banquiers dans la vie quotidienne, le mélange des genres s’instaurent subrepticement jusqu’à influer, l’air de rien, sur les mentalités et modifier les regards – encore eux – sur soi et sur les autres. Les déviations nous emmènent très loin des sentiers originairement battus et une fois paumés dans la jungle du fric débordant, les hommes, ravalés au rang de bactéries (Vibrio cholerae), rabaissés au néant, en deviennent pitoyables.
Enfin, l’ingrédient ultime, l’inévitable épice pour qu’une recette soit réussie, est la sacro-sainte et hideuse race dont on ne sait plus, à force de controverses sémantiques, de quoi elle relève ni s’il est bien ou mal d’en adopter le terme. Lorsqu’un match oppose la négritude à la judéité, juste ça, sans tout le reste, le truc s’annonce déjà bien compliqué. Entre le « black is beautiful » des adolescents livides rêvant d’une coupe afro version Soul Brother ou Jackson Five, aux résurgences KKKistes de quelques exaltés garantis sans colorants, le nuancier Pantone offre une palette de bruns qui permet à chacun de juger de son seuil de tolérance. Concernant les juifs, même topo, entre les braqués de la Shoah qui s’en servent comme bouclier pour tout et presque rien et les vrais antisémites tenaillés par une conspiration tous azimut judéo-je-ne-sais-quoi, la gamme est vaste et autorise une tripotée d’octaves à décliner selon l’humeur du jour. Les uns et les autres obéissent aux mêmes ressorts : la peur, la rivalité, l’instinct de survie, la territorialité, réflexes ancrés depuis que nous sommes sortis de l’eau, avons rampé sur le rivage, nous sommes redressés pour picorer des baies, avons marché pour courre le bifteck. Ainsi va encore l’homme, toujours crapaud dans l’âme et félin dans l’intellect, tiraillé par ses contradictions internes et durement soumis à l’appréciation de ses pairs.
Il y a tout ce qui nous excite dans cette histoire : la lutte des classe, des races et des genres, le frisson de l’horreur et les délices du châtiment public, la misère humaine et ses multiples avatars, la justice et l’arbitraire, le salace et la pudibonderie, le vice et la vertu. Mais il y a surtout une épouvantable solitude : celle d’une femme anonyme au cœur d’un scandale mondial qui doit se demander, après avoir recouvré ses esprit, ce qu’elle fout dans cette horrible galère, celle d’un homme puissant à jamais disqualifié, dégringolé de son perchoir, qui doit méditer sur le fil fragile du destin qui lui a valu de déchoir si vite et si bas pour des cochonneries.
J’ai de la peine pour eux, pour leurs proches, pour ceux qui hurlent avec les loups, pour ceux qui crient vengeance, pour ceux qui en font leurs choux gras, pour ceux qui nient, pour ceux qui enfoncent le clou, pour à peu près tout le monde. J’ai même de la peine pour moi-même qui ne peux m’empêcher d’avoir de la peine pour tout mais de suivre quand même, haletante, la suite au prochain épisode. Et oui, ainsi va l’homme.
[1] Alexandre Vialatte, Dernières nouvelles de l’homme, Julliard, 1978.
[2] Henry de Montherlant, Service inutile, La Pléiade Gallimard, 1963.

| Don défiscalisé 10€ ou plus |
|
Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.
|
Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
Restauratrice du Patrimoine Peintures http://sandrinelagorce.canalblog.com/
Voir ses articles, sa fiche et ses statistiquesMais nous sommes d’accord, Philodème...
29/05 20:15 - Sandrine Lagorceà l’auteur Le seul problème est que ce type de personnage s’en prend toujours et (...)
29/05 20:14 - PhilodemeChez toi, petit, on sent vraiment bien le vide. :-)
29/05 10:49 - Sandrine LagorceJe partage la conclusion de votre commentaire ! En tout cas une chose qui saute aux yeux (...)
24/05 18:56 - herbeBonjour Sandrine, Selon vos deux premiers paragraphes, nous partageons la même vision de la (...)
24/05 10:13 - easy
Pierre Lescure chante le rock
Taddeï l’anticonformiste, de Dieudonné à Chomsky
Violence des jeunes : vrai ou faux problème ?
Akhenaton : rap, religion et politique
Coline Serreau, la belle verte