La particularité des médias est de se faire si discrets qu’ils se font oublier. Quand on lit une phrase, on survole la crête des mots en ne prêtant attention qu’à leur sens. On finit même par ne plus les voir. C’est ainsi que l'on commet des erreurs d’orthographe grossières, dues, dit-on, à l’étourderie.
L’image est encore plus traîtresse : sa ressemblance par analogie avec la réalité est si confondante qu’on en oublie les leurres structurels dont elle est constituée. La mise hors-contexte en est sans doute le plus pernicieux. Le danger de ce leurre est d’être particulièrement invisible : une mise hors-contexte passe, en effet, inaperçue dès lors que l’on ignore justement le contexte d’où est extraite l’image.
La photo insolite de l’équipe présidentielle captivée par un spectacle supposé être l’assaut contre la maison de Ben Laden
Une photo parue dans le Di Tzeitung, un organe de la communauté juive ultra-orthodoxe aux États Unis, offre d’utiles travaux pratiques pour prendre la mesure des contraintes exercées sur l’information par les médias qui, avant d’être de masse, sont d’abord d’usage personnel (1). Ce sont ceux que l’on emploie obligatoirement dans toute relation d’information : les mots et les images sans doute mais aussi les postures, l’apparence physique, le cadre de référence, les silences et les évidements. Placés en série, ils filtrent l’information au point de la modeler sans qu’on en ait conscience.
Ainsi, sur cette photo du Di Tzeitung reconnaît-on la scène que la Maison Blanche a livrée aux médias de masse en guise de « preuve par l’image » de l’assaut contre la maison Ben Laden. Faute de pouvoir ou de vouloir le montrer, elle a, en effet, exhibé l’équipe présidentielle dans une posture inattendue de spectatrice, censée être captivée par le spectacle de cet assaut. Cette photo a semblé si insolite qu’on en a présenté une analyse sur Agoravox (2).
Une mise hors-contexte interne
Mais c’est parce qu’on l’a déjà vue, qu’on la reconnaît dans la copie publiée par le Di Tzeitung et que l’on découvre qu’une mise hors-contexte interne a été opérée par censure. On repère vite des vides entre les personnages. Il manque, en effet, les deux seules femmes de ce groupe masculin : l’une est la secrétaire d’État Hillary Clinton derrière le personnage à droite au premier plan, qui, feignant ou non l'angoisse, se triturait de la main menton et joue ; l’autre est une jeune femme, à l’arrière plan, dont seul le visage apparaissait, pris en sandwich entre deux hommes devant la porte du fond.
Cette censure de la photo rappelle par intericonicité les méthodes du régime stalinien : au fur et à mesure qu’ils étaient exécutés l'un après l'autre, les compagnons de Staline disparaissaient des photos officielles, jusqu’à ce que le dictateur n’apparût plus que solitaire dans le désert qu’il étendait autour de lui.
Un cadre de référence misogyne
Cette censure des photos staliniennes obéissaient à deux motivations. L’une était ce que les Romains pratiquaient déjà et appelaient la « damnatio memoriae » : devait être à jamais effacée toute trace des camarades révolutionnaires exécutés pour une prétendue trahison. L’autre visait à préserver la croyance à l’infaillibilité du dictateur dont leur présence à ses côtés pouvait faire douter : il devait être proprement impensable que le Petit Père des Peuples eût pu s’entourer de traîtres et donc faire preuve de si peu de discernement au service de la Révolution.
Le cadre de référence du journal juif ultra-orthodoxe est, lui, différent. Selon Big Browser, un communiqué du journal paru sur son site Internet expliquerait que « le lectorat de Di Tzeitung croit que les femmes doivent être appréciées pour ce qu’elles sont et pour ce qu’elles font et non pour ce à quoi elles ressemblent. »
On a peine à le croire en 2011, mais l’effacement des deux seules femmes de l’équipe présidentielle est commandé par une misogynie culturelle hautement revendiquée : leur présence est jugée à ce point indécente et contraire aux règles juives ultra-orthodoxes que l’acte de censure qui maquille la photo n’est même pas perçu comme répréhensible. Le leurre de la mise hors-contexte devient même un devoir. On le voit, un cadre de référence gangrenée de misogynie livre de la réalité la seule représentation qu’il tolère : un univers exclusivement peuplé de mâles.
On analysait dans un précédent article l’indifférence de deux journaux français, Le Figaro et la Marseillaise, à des témoignages qui relataient les meurtres d’une vingtaine de femmes jetées à la mer lors des fuites de migrants tunisiens vers l’Europe (3). Voici un journal juif ultra-orthodoxe qui en est à écarter toute image féminine d’une photo officielle. On est en 2011, la libération féminine est loin d’être assurée. Des mythologies archaïques résistent et même reviennent en force, prétendant imposer leurs lubies. On ne peut que souscrire à cette observation anthropologique de Malika Sorel-Sutter dans un livre qui vient de paraître : « Aucun autre sujet que celui de la femme, écrit-elle, du regard que l’on porte sur elle, du degré de liberté qu’on lui consent, de la place qu’on lui octroie au sein d’une communauté, ne peut mieux mettre en lumière le ressort de l’identité d’un groupe » et sa capacité à s’intégrer ou non à une autre culture (4). Paul Villach
(1) Blog de Big Browser, « MAISON BLANCHE - Et Hillary Clinton disparut de la photo (CNN) », Le Monde, 10 mai 2011
(2) Paul Villach, « Mort de Ben Laden : « la preuve par l’image » de la Maison Blanche », AgoraVox, 5 mai 2011.
(3) Paul Villach, « Ces Tunisiennes jetées par-dessus bord… au Figaro comme à La Marseillaise », AgoraVox, 11 mai 2011.
(4) Malika Sorel-Sutter, « Immigration, intégration : le langage de vérité », Éditions Mille et une nuits, avril 2011.
« Malika Sorel-Sutter est ingénieur de l’École Polytechnique d’Alger, diplômée d’un troisième cycle de gestion de Science Po. Née en France, elle a passé une quinzaine d’années en Algérie. Elle est aujourd’hui membre du Haut Conseil français à l’intégration » (Extraits de la 4ème de couverture ».

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