Un paradoxe pour capter l’attention
Capter l’attention dans un tel contexte relève de la gageure. Aucun des leurres habituels dont c’est la fonction, ne pouvait être ici retenu, ni leurre d’appel sexuel évidemment, ni leurre d’appel humanitaire, ni leurre d’appel autoritarien, ni leurre d’appel conformiste. Ne restait que le paradoxe dont la contradiction apparente pose une énigme susceptible de retenir l’attention. La présence d’un prêtre catholique sur une affiche publicitaire est, en effet, insolite.
1- Les métonymies d’un manifeste
On ne le reconnaît, en fait, qu’à une première métonymie présentant la partie pour le tout : il porte le col romain de l’uniforme ecclésiastique. Sans doute faut-il voir dans cette discrétion l’effet d’une volonté de gommer toute différence ; c’est, en effet, ce qu’on lit dans la bulle : « Je suis un homme comme les autres ».
La photo le confirme. Pris en buste dans une mise hors-contexte qui concentre le regard sur lui, par le flou de l’arrière plan partagé entre un mur clair et une grille ouverte sur de la verdure, le personnage fait gentiment face au lecteur. Sa posture est une seconde métonymie offrant seulement cette fois l’effet pour la cause : en chemise, la veste retenue derrière l’épaule de deux doigts est à elle seule un manifeste qui répudie toute étiquette protocolaire attachée à l’image traditionnelle que l’on se fait de l’ecclésiastique. Est ainsi affichée une allure simple et décontractée, qu’adoptent tous les gens heureux qui respirent la santé, l’équilibre physique et moral. Son engagement ecclésiastique en est présenté forcément comme la cause.
2- Un leurre d’appel sexuel discret
Malgré le cheveu qu’on devine un peu gras, seule fausse note visant peut-être à masquer une démarche de séduction, ce visage ouvert, souriant et même avenant est celui d’un bel homme. S’il a été préféré à un être disgracié, est-ce un hasard ? Il rappellerait même dans l’allure, par intericonicité, « Léon Morin, prêtre », le héros du film de Melville (1961) incarné par Jean-Paul Belmondo qui séduisit autrefois une jeune femme de sa paroisse, jouée par la belle Emmanuelle Riva. Du coup, le leurre d’appel sexuel qu’on avait écarté d’entrée, ne s’invite-t-il pas discrètement ? Et qui sait si les femmes seront seules sensibles à son charme ? On sait que « le médium est le message » et qu’on écoute volontiers aveuglément, quoi qu’il ou elle dise, celui ou celle dont on est sous le charme.
3- L’image mise en abyme
Justement, ce personnage a plein de choses à dire : selon le procédé de l’image mise en abyme, il regarde donc fixement le lecteur pour l’inviter à l’ écouter dans un simulacre de relation interpersonnelle.
Un second paradoxe qui détourne l’attention
Mais l’information par l’image ne peut en dire davantage. Une bulle est donc nécessaire pour expliciter la pensée du personnage. La plage gauche de la vignette est pleine du flot de paroles qui jaillit de lui dans une sorte de bulle circonscrite par un aplat de couleur plus foncé pour faire ressortir par contraste les lettres blanches et jaunes.. C’est une profession de foi mêlant croyance à un dogme et confidence sur un choix de vie altruiste où se glisse par insinuation un leurre d’appel humanitaire : « J’accompagne les personnes dans les grands événements de leur vie », déclare le personnage : l’euphémisme « grands événements » permet de mélanger les heureux comme les tragiques.
1- Un leurre d’appel humanitaire d’autopromotion
Mais contrairement à sa fonction habituelle qui est de susciter un réflexe de compassion et d’assistance à personne en danger, le leurre d’appel humanitaire vise ici plutôt à autoproumouvoir le personnage en stimulant un réflexe de sympathie, voire d’admiration à son égard, puisque, selon une distribution manichéenne des rôles, il se place délibérément dans le camp du Bien comme bienfaiteur du genre humain. Une image avantageuse est ainsi donnée du « prêtre » qu’il déclare être, comme le souligne la police de caractère en jaune.
2- L’impossible stimulation du réflexe d’identification
Mais après avoir usé d’un premier paradoxe pour capter l’attention, les auteurs de cette affiche ne se heurtent-ils pas à un second paradoxe qui la détourne ? Suffit-il de présenter un comédien en col romain tout sourire, décontracté et affichant des prétentions altruistes pour déclencher le réflexe d’identification attendu qui stimulerait une pulsion d’imitation, selon le schéma de la stratégie publicitaire habituelle ?
L’armée française recourt aussi à la publicité pour recruter des candidats. Dans la France rurale, au temps des colonies, ses affiches faisaient miroiter le leurre de l’exotisme aux enfants de paysans reclus dans leur bourg à l’horizon fermé. Aujourd’hui, outre le réflexe patriotique de servir la France, c’est un autre leurre d’exotisme qui est servi, celui d’une toute-puissance technologique futuriste du soldat au combat : celui-ci est exhibé en action bardé d’appareils sophistiqués qui visent à stimuler chez le lecteur un réflexe d’identification à une sorte d’élite.
3- La pression du groupe social disparue
Qu’est-ce que l’Église de France a à offrir de comparable ? Rien, pour la simple raison qu’un choix réfléchi de vie altruiste a beau être sans doute le propre d’une élite, elle ne dépend pas de la stimulation de réflexes que la publicité peut seulement opérer.
Qu’est-ce qui poussait dans la France rurale d’autrefois des adolescents à entrer massivement dans les ordres sinon principalement la pression du groupe social et le conditionnement social intense qui en résultait ? À l’époque médiévale, les monastères étaient des îlots de prospérité, à en juger par leur architecture qu’on admire aujourd’hui. Le petit paysan pouvait préférer y entrer avec l’assurance d’une vie meilleure que celle du manant, écrasé d’impôts, enseveli de son vivant dans la terre et la misère.
Au 20ème siècle encore, dans certaines régions de France comme la Bretagne, le clergé exerçait une autorité. La vie était rythmée par les cloches de l’église du village, les offices et les fêtes religieuses. L’enfant pouvait s’identifier à ces prêtres qui présidaient des cérémonies fastueuses, faisant en chaire la leçon aux foules, et devant qui chacun s’inclinait, sauf quelques laïcs, suppôts de Satan, regardés de travers. Du réflexe d’identification à la pulsion d’imitation en revêtant la panoplie sacerdotale, il n’y avait qu’un pas qui pouvait être franchi sous la pression sociale. : être prêtre conférait un statut d’autorité enviable.
4- La solidarité remplacée par l’humanitarisme promotionnel
Ce conditionnement intensif a aujourd’hui disparu. Un engagement altruiste dans une société où la solidarité suscite l’indifférence et est remplacée par l’humanitarisme promotionnel, relève d’une réflexion personnelle quasi déraisonnable. Les manifestations de prétendue solidarité visent autant l’assistance aux victimes que la promotion de leurs bienfaiteurs, heureux de briller sous les spots à la télévision. Ouvrir un ouvroir est devenu « un must » chez les stars, acteurs chanteurs ou footballeurs, ou pour les grandes entreprises dont les patrons sont cousus d’or. C’est une façon de masquer rapacité et frivolité.
En somme le Service des vocations de l’Église de France cumule deux handicaps : l’un est de tenter de vendre l’altruisme qui ne se vend pas ; l’autre est de faire de la publicité sans pouvoir user trop ouvertement de ses leurres sous peine de discréditer sa cause. C’est un premier reproche. Le second est tout de même de s’exposer à une publicité mensongère : rien n’est dit dans cette affiche des contraintes draconiennes qui attendent les candidats à la prêtrise pour la vie : l’obligation de pauvreté, de chasteté et d’obéissance absolue. « J’aime la vie », prétend le personnage. Qu’en reste-t-il sous un tel joug ? Paul Villach