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Une officine de soutien scolaire, Acadomia, affiche son ignorance sans le savoir

Ce n’est plus un secret. Les carences de l’École publique ont ouvert une voie royale à des officines dites de soutien scolaire qui aguichent le client en lui promettant tout de go la réussite qui lui est refusée. Parmi elles, s’il en est une qui se distingue, du moins par sa capacité publicitaire, gage d’une aisance financière, c’est « Acadomia ».

Son nom à lui seul est un programme : un simple remplacement de la lettre « é » par la lettre « o », et c’est « l’académie » à « domicile » qui est garantie ! Peut-on rêver mieux ?

Une campagne publicitaire de cette « fée du logis », actuellement en cours, est de la même veine. « Elle a pris le pouvoir sur le français », trompette Acadomia-soutien scolaire pour présenter une adolescente qu’elle exhibe sur une affiche, campée devant un drapeau flottant au vent dont elle tient fermement du poing la hampe fixée au sol.

Une parodie d’insurrection patriotique

L’attrape, pour capter l’attention, offre une parodie d’insurrection patriotique.

- Le drapeau tricolore français claquant au vent envahit le champ de l’image. La gamine elle-même est à l’unisson : sa chevelure flotte au même vent et ses vêtements sont assortis aux couleurs nationales : jupe rouge, chemise blanche et veste bleue. Sans doute s’agit-il par l’image du drapeau français de symboliser la langue française qu’Acadomia prétend enseigner. Mais par cette saturation tricolore l’officine a une autre visée : elle exhibe outrancièrement les couleurs nationales, comme c’est l’usage aujourd’hui dans les stades, pour stimuler chez les clients potentiels les réflexes de patriotisme ou de nationalisme propres à déclencher des préférences exclusives. Acadomia affiche la couleur : plus français que moi, on ne trouve pas !

- Une belle métonymie accentue d’ailleurs la stimulation de ces réflexes : la gamine pose fermement plantée sur ses jambes légèrement écartées, cheveux au vent comme le drapeau, l’air buté, les yeux toisant par en dessous le lecteur pour l’assurer de la volonté farouche qui lui a permis de vaincre. Cette façon de planter les yeux dans ceux du lecteur, c’est le procédé de l’image mise en abîme qui crée un simulacre de relation interpersonnelle supposée être plus persuasive. C’est donc une victoire à l’arraché qui est ainsi exhibée : le lecteur est invité à en déduire que la cause de cette victoire ou plutôt le mérite en revient à Acadomia et à sa logistique patriotique.

- Une intericonicité renforce cette impression : on reconnaît dans la pose de la gamine diverses postures guerrières connues où le drapeau est brandi ou planté sur un site conquis. Parmi elles, on songe à l’allégorie de Delacroix, La Liberté guidant le peuple, sous les traits d’une jeune femme, la poitrine dénudée dans l’emportement impétueux pour brandir le drapeau et entraîner les insurgés. Mais de plus frustes se souviendront plutôt de la couverture de Paris-Match, en juillet 1998, au lendemain de la victoire de l’équipe de France en Coupe du monde de football. On est prié en tout cas de croire que la maîtrise du français n’est pas une promenade de santé, mais un combat et qu’Acadomia organise victorieusement l’insurrection qu’exige cette conquête de la langue française.

- Sans doute le leurre d’appel sexuel est-il ici plus discret que celui du tableau de Delacroix : nulle poitrine juvénile offerte au vent dans l’élan emportée ! C’eût été malséant, voire suspect, pour un organe éducatif de l’exhiber. Acadomia se contente d’une petite mini-jupe s’arrêtant à mi-cuisses, juste de quoi découvrir de larges plages de peau nue : ce peu d’étoffe permet sans doute une plus grande liberté de mouvement qu’exige l’effort à produire. Toute autre explication manquerait de bienveillance.

Le paradoxe d’une insurgée dans un appartement cossu

Or, déjà emphatique, cette parodie d’insurrection pour symboliser l’apprentissage de la langue française se heurte en plus à un paradoxe : que vient donc faire cette « Gavroche » ou cette « Marianne guerrière » dans un appartement cossu d’un blanc immaculé ? Elle est, en effet, plantée devant une haute fenêtre ouverte sur un balcon à balustrade en fer forgé avec pour tout vis-à-vis un grand ciel bleu et ses nuages. Existe-t-il plus explicite métonymie que cet indice d’un riche appartement ? Acadomia n’hésite pas à désigner la clientèle qu’elle cible : celle des beaux quartiers. On en avait le soupçon ! Mais si équivoque il y avait, elle est levée : ce soutien scolaire exige de solides moyens financiers. Smicards ? S’abstenir !

Un solécisme pour enseigne de sa compétence en langue française

Tout compte fait, ça vaut peut-être mieux : les enfants de smicards ne perdent rien, si l’on en juge par le slogan choisi : « Elle a pris le pouvoir sur le français », prétend Acadomia pour présenter cette gamine de bonne famille déguisée en patriotarde de salon, de celles et de ceux qui ne se sont jamais tant amusés que sous l’Occupation et qui se sont proclamés résistants après la Libération. Peut-on, en effet, afficher maîtrise moins assurée de la langue française qu’en prenant pour enseigne ce beau solécisme ? On convient volontiers que cette parodie d’insurrection se veut humoristique. Mais si l’humour fait oublier l’emphase par le sourire, il ne saurait excuser une expression incorrecte. Que peut bien signifier « prendre le pouvoir sur le français » ? Maîtriser une langue, que l’on sache, n’est pas « prendre le pouvoir sur elle », mais au contraire se soumettre à ses règles, comme « on ne maîtrise bien la nature qu’en lui obéissant », selon Bacon. Au mieux, ce slogan est une impropriété de termes. Au pis, il ne signifie rien du tout, sinon qu’on ne maîtrise pas soi-même la langue française qu’on prétend enseigner.

C’est un peu fort de bouillon pour un organisme privé dit de soutien scolaire offrant ses services à des élèves en échec dans les classes de l’École publique ! Mais peut-être n’est-ce pas surprenant ! Qu’ils viennent du privé ou du public, les professeurs de ces officines ont une formation comparable. On ne leur a pas appris davantage à lire une image. « L’éducation aux médias » reste toujours maltraitée. C’est un rapport de doctes inspecteurs généraux de l’Éducation nationale qui vient récemment de le rappeler, sans proposer d’ailleurs de véritables remèdes.
Il est difficile dans ces conditions de ne pas se laisser emporter par les vents dominants du moment, comme ceux de la volonté de puissance individualiste drapée dans les oripeaux du nationalisme déguisé en patriotisme, quand ils font flotter de concert drapeaux et chevelure jusqu’au comble du ridicule, en transgressant au besoin - car on s’en fout - les règles de la langue française. Paul Villach

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Les réactions les plus appréciées

  • Par Zalka (---.---.---.7) 7 janvier 2008 10:29
    Zalka

    C’est le début de la privatisation de l’éducation. D’ici quelques temps on se retrouvera avec un systèmes de précepteurs.

  • Par Saï (---.---.---.61) 7 janvier 2008 11:41

    L’agence publicitaire d’Acadomia serait certainement très flattée d’apprendre ainsi que sa banale campagne de communication contient de telles implications sociales smiley Ah, l’ère de la scandalisation à outrance...

    Bon, séparons deux choses : d’une part la campagne de pub pour Acadomia qui comme l’a justement souligné John ne reflètent que les codes publicitaires destinés à l’adhésion du cœur de cible sur la base de concepts simples et teintés d’une pointe d’humour susceptible de parler aux parents comme aux ados (faudrait pas que le fiston refuse le soutien scolaire parce que la pub était trop ringarde). D’autre part, l’existence et le bien-fondé de sociétés de soutien scolaire comme Acadomia, qui quelque épouvantail capitaliste privatiseur qu’on puisse leur prêter répondent à une demande et obtiennent des résultats tangibles. Sous-entendu, des résultats que l’EN n’obtient pas par la voie de l’enseignement classique. Point. Partant de là, on vit dans une économie de marché, où il y a une demande, celle d’une éducation de qualité traduite par de bons résultats scolaires, compensée par une nouvelle offre, celle des sociétés de soutien scolaire.

    Après, chacun son ressenti : on peut se pâmer sur cette nouvelle ignoble dérive capitaliste, brandir le spectre d’un supposé nivellement par le bas parla remise en question préalable des compétences supposées de ces officines, ou considérer le gain en compréhension par des élèves de plus en plus nombreux de l’enseignement qui leur est dispensé, et les bénéfices à en retirer à terme en matière de formation. Ou un peu des deux. De mon point de vue, il y a des polémiques plus enrichissantes.

  • Par Dark Mind (---.---.---.51) 7 janvier 2008 11:03
    Dark Mind

    N’ayant point fait d’études de lettres classiques, d’histoire ou de sciences politiques mon interprétation du message est beaucoup plus primaire... Selon moi l’image guerrière et le slogan « Elle a pris le pouvoir sur le français » nous indique simplement qu’elle (ou plutôt ses parents) est entrée en résistance contre les difficultés du français... Qu’elle a décidé de lutter contre l’échec scolaire galopant dont il est difficile de nier l’existence aujourd’hui. Il est toujours plus simple de tirer à boulets bleus, blancs, rouges sur l’action pseudo-citoyenne de certaines sociétés commerciales que de chercher les vraies raisons de leur existence...

  • Par 5A3N5D (---.---.---.224) 7 janvier 2008 11:49

    «  »« notre école de la République continue à ne pas même permettre à un enfant de dix ans de savoir lire, écrire et compter au moment où il entre en sixième. »«  »

    Il est vrai qu’en introduisant à l’école (maternelle si possible) des cours de « déchiffrage des médias », on ne ferait que charger la barque un peu plus, alors qu’elle est déjà aussi au-dessous de la ligne de flottaison que le Titanic lors de sa première traversée.

    L’école de la République ne peut plus apprendre à lire à ses enfants ? Ne croyez pas que ce soit anodin : c’est une volonté délibérée. Nous sommes sur la bonne voie de l’analphabétisation à l’américaine. Soyons modernes ! Ce que l’école pouvait encore faire dans les années 1970 ne serait plus possible aujourd’hui ? Rien de plus faux ! Ce sont les programmes (et leurs auteurs) qu’il faut changer. Mais, curieusement, personne ne semble en avoir la volonté.

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