• dimanche 26 mai 2013
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Tribune Libre > Une violente collision dans « Le Monde » entre un philosophe et « la (...)
13%
D'accord avec l'article ?
 
87%
(328 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Une violente collision dans « Le Monde » entre un philosophe et « la théorie du complot » fait une victime : le doute méthodique

A-t-on jamais vu un philosophe « jeter le bébé avec l’eau du bain » ? Oui, l’accident vient d’arriver à Robert Redeker, qui allègue sa qualité de philosophe pour signer un article vengeur paru dans Le Monde du 30 mars 2008, intitulé « Marion Cotillard et les complots » (1).

On sait que, tout auréolée de la gloire d’un Oscar hollywoodien pour son interprétation d’Édith Piaf dans le film La Môme, l’actrice s’est crue autorisée dans une récente interview à livrer sa représentation du monde qui fait la part belle à « la théorie du complot » : ainsi a-t-elle fait part de ses doutes sur la version officielle des attentats du 11-Septembre 2001.

Le coup de sang du philosophe

Il n’en a pas fallu plus pour que, perdant toute mesure, notre philosophe R. Redeker, en vienne à tout mélanger en fulminant des diagnostics psychiatriques. C’est à la mode en ce moment face à l’opposant ! Il y dénonce tout à la fois :

1- « une vision délirante » dans la prétention à croire à « une manipulation occulte » de la réalité ;

2- il y voit même « un usage dément du principe du doute » qui interdit de « croire ce qui nous est dit » ;

3- emporté dans son élan, il y débusque même « la logique négationniste » - pas moins - selon laquelle «  toute vérité officielle, fût-elle inscrite dans les livres d’histoire, n’est que mensonge » ;

4- et de fil en aiguille ou, plutôt, de glissades en galipettes, il en arrive à estimer qu’on est en présence d’une « storytelling » - le mot non traduit est aussi à la mode - dont « la matrice », sans rire, serait « les Protocoles des sages de Sion  », ce libellé antisémite de la fin du XIXe siècle prétendant faire croire à un projet de domination du monde par les Juifs. Pas moins !

Qu’il soit choqué par le succès en librairie des élucubrations du Da Vinci Code sur le prétendu complot de l’Église catholique pour cacher la vérité au sujet de la descendance de Jésus dont le sang coulerait aujourd’hui dans les veines d’une jeune femme, rien de plus normal ! Qu’il soit agacé par les hypothèses qui contredisent la version officielle des attentats du 11-Septembre 2001, passe encore ! Mais qu’il en vienne à jeter par-dessus bord la démarche philosophique par excellence qu’est le doute méthodique surtout face à la représentation de la réalité que livrent les pouvoirs de tous poils, voilà qui sidère ! Quant à amalgamer ce doute méthodique, condition préalable d’une représentation fidèle de la réalité, au négationnisme et aux aventures criminelles antisémites, on a beau être philosophe, on marche sur la tête ou on la perd.

Le secret, cette information vitale protégée

Il est étonnant que R. Redeker ignore le principe fondamental de la relation d’information, que l’on détienne un pouvoir ou non : nul être sain ne livre volontairement une information susceptible de lui nuire. Qui peut contredire ? « Si les hommes savaient ce qu’ils disent les uns des autres, renchérit Pascal, il n’y aurait pas quatre amis dans le monde. » Or, si on admet ce postulat, le doute méthodique s’impose avant de croire qui que ce soit. Sans doute, la connaissance que l’on a de son interlocuteur fera qu’on le croira volontiers ou non. Mais, même si, par une information fiable régulièrement transmise, il jouit d’un grand crédit, il n’est pas lui-même à l’abri d’une erreur : « Errare humanum est », l’erreur est humaine.

Les données se compliquent quand on passe au niveau des groupes et que des enjeux de pouvoir interfèrent. Déjà, dans une relation interpersonnelle, l’information est soigneusement triée et filtrée selon les motivations de chaque individu avant d’être « donnée volontairement », on imagine qu’elle l’est au moins autant sinon plus quand il s’agit de celle que livrent des groupes : le secret est l’information dont la révélation mettrait en danger leurs intérêts sinon leur existence. Faut-il alors appeler « complot » cette représentation calculée de la réalité sous forme de « cartes » distinctes du « terrain » représenté, à laquelle s’attachent tout groupe, toute entreprise, tout parti, tout lobby, toute religion, tout Etat, pour assurer leur sauvegarde et leur développement ? Hélas ! Oui, la réalité fait l’objet d’une manipulation occulte à chaque instant tant par les individus que par les groupes, mais contenue plus ou moins par l’observation des autres individus et des autres groupes qui évaluent ou non la fiabilité des informations reçues et tentent ou non d’en extorquer d’autres plus fiables.

« La théorie du complot », une appellation pernicieuse

La formule « théorie du complot » est en somme pernicieuse parce qu’elle dramatise, voire criminalise le cours ordinaire de la relation d’information, et du même coup le décrédibilise, comme on le voit avec notre philosophe. Car elle postule en retour implicitement son contraire : « la croyance en la transparence ». L’information serait, paraît-il, facilement accessible aujourd’hui. Les performances technologiques accroissent cette illusion : on vivrait dans une maison de verre au su et au vu de tous. Est-il chimère plus dangereuse ? Notre philosophe a l’air d’y croire en tout cas en opposant improprement le terme moral de « vérité » à celui de « mensonge » : « toute vérité officielle, fût-elle inscrite dans les livres d’histoire, n’est que mensonge », écrit-il pour stigmatiser ce doute radical qui lui est insupportable.

Car on ne peut réfléchir sur l’information avec ces mots de « vérité » et de « mensonge » qui portent en eux-mêmes un jugement moral dès qu’on les prononce. Une maxime prêtée à Churchill aide à le comprendre : « En temps de guerre, aurait-il dit, la vérité est si précieuse qu’elle devrait être toujours protégée par un rempart de mensonges ». On voit bien qu’ici le mot « mensonge » reçoit une valeur positive qu’on ne lui donne pas spontanément, puisque son usage, en l’espèce, conditionne la réussite d’une stratégie face à l’ennemi qu’on égare, et que, partant, il protège la vie d’une nation.

Or, cette maxime ne s’appliquerait-elle qu’en temps de guerre ? Même par temps de paix, les individus et les groupes s’affrontent plus ou moins pacifiquement et la condition première du succès est la maîtrise de la représentation de la réalité qu’on impose à l’adversaire pour le surprendre et pousser son avantage : c’est le rôle non des mensonges, mais des « leurres », terme de pêche préférable qui a l’avantage de n’être pas moralement parasité.
De deux choses l’une, ou notre philosophe pèche par ignorance ou ses cris d’orfraie entrent dans une stratégie dont il faudrait alors rechercher les objectifs.

Le discrédit de l’information officielle

Il est curieux, du reste, qu’il ne se soit pas interrogé sur la raison du discrédit qui frappe à ce point l’information officielle. « (...) Cette façon de raisonner faux, s’insurge-t-il, conduisant à tenir pour vérité le contraire de la vérité dès lors que celle-ci est officielle, ne laisse pas d’inquiéter.  » Mais à qui la faute ? L’Histoire présente et ancienne n’est-elle pas un tissu de leurres dont les pouvoirs n’ont cessé d’abreuver les peuples pour conduire leur politique ? À leur décharge, peuvent-ils faire autrement ? Qui ne sut dissimuler ne sut jamais régner. La politique, selon le proverbe latin, serait l’art même de la dissimulation.

Les princes lancent tantôt de purs bobards. La prétendue mort de prématurés arrachés à leurs couveuses au Koweït par la soldatesque ennemie vise en 1990 à intéresser le peuple indigné à une intervention militaire ; ou encore un arsenal d’armes de destruction massive est imputé à l’ennemi en 2003 pour justifier une entrée en guerre. En France, a-t-on oublié « l’affaire des Irlandais de Vincennes » bientôt suivie de « celle des écoutes téléphoniques de l’Élysée » ? (2)

Tantôt les gouvernants livrent de la réalité la représentation la plus favorable à leurs intérêts. « La parole, aurait dit Talleyrand, a été donnée à l’homme pour qu’il déguise sa pensée ». De « frappes chirurgicales » en « dommages collatéraux » ou de « solution finale » en « faisabilité politique de l’ajustement », qui comprend ce qui se cache sous ces termes rassurants ou anodins ? Peut-on se douter qu’ici on parle de bombardements imprécis qui ont frappé des civils, là, de l’extermination de tout un peuple ou, encore, de la casse méthodique du service public en veillant à éviter les révoltes populaires ? N’en déplaise à notre philosophe, « la vérité officielle inscrite dans les livres d’Histoire » ne peut pas davantage être reçue comme parole d’Évangile. L’Histoire est le plus souvent écrite par les puissants et leurs scribes. On n’aurait jamais cru devoir le lui apprendre.

Mais son coup de sang n’aura pas été inutile si on a réussi à sauver le bébé de la vidange intempestive du philosophe. Le concept de « théorie du complot », contre lequel il est parti en guerre, n’est au mieux qu’un de ces leurres qui visent - encore un complot ? - à inculquer des représentations erronées par le jeu de couples diaboliques de mots dont l’un n’est pas forcément explicité. Ainsi oppose-t-on « désinformation » à « information » comme « mensonge  » à « vérité  », alors que l’on sait pertinemment qu’une information ne peut être la vérité, mais n’est tout au plus qu’une représentation plus ou moins fidèle de la réalité gardée secrète, donnée volontairement ou extorquée. Il en est de même de la distinction entre « journal d’information » et « journal d’opinion » ou entre « information » et « commentaire » : de cette confrontation, dans les deux cas, on attend que l’information, telle Vénus née des eaux, ressorte nue et pure de toute pollution d’opinion, alors que c’est rigoureusement impossible. Il en est de même avec « la théorie du complot » qui postule son contraire chimérique, « la théorie de la transparence » et qui n’a d’autre consistance que celle d’un leurre pour faire baisser la garde du doute méthodique, si l’on n’y prend pas garde. Paul Villach

(1) Le Monde

(2) "Une dignité cher payée : "L’affaire des Irlandais de Vincennes - 1982-2008 - ou l’honneur d’un gendarme"




par Paul Villach mercredi 2 avril 2008 - 356 réactions
yahoo
13%
D'accord avec l'article ?
 
87%
(328 votes) Votez cet article



2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

  • Lieutenant-Colonel Honoraire(! !)de Gendarmerie Jean-Michel BEAU

    Cher Paul Villach,

    Ce pan sur le bec ...est parfaitement justifié et conduit effectivement à meilleure réflexion.

    Merci pour cette saine mise au point.

  • Par etonne (---.---.---.221) 2 avril 2008 10:45

    une petite erreur de chrolnologie :

    vous écrivez :

    "On sait que, toute auréolée de la gloire d’un Oscar holiwoodien pour son interprétation d’Édith Piaf dans le film « La Môme », l’actrice s’est crue autorisée dans une récente interview à livrer sa représentation du monde qui fait la part belle à « la théorie du complot »

    on a donc l’impression qu’elle a fait ces déclarations APRES la remise des oscars. Or l’interview incriminé datait de près d’une année...

     

  • Par Internaute (---.---.---.220) 2 avril 2008 11:40
    Internaute

    La démarche de Roedecker est assez normale si l’on veut bien prendre en compte que lui, comme le danois qui a sorti les caricatures de Mahomet sont tous les deux des activistes sionistes. Leurs agissements enfantins prétendent entraîner les nations européennes dans un combat qui n’est pas le leur par une cascade de dominos. En provoquant les islamistes les plus extrémistes ils espéraient déclencher des attentats en Europe qui auraient obligé nos gouvernements à riposter et ainsi mettre le doigt dans l’engrenage infernal.

    Ces manoeuvres s’inscrivent dans un mouvement plus général de propagande où l’on retrouve tous ceux qui prétendent au choc des civilisations et au danger terroriste imminent.

    Dans ce contexte, il est normal qu’il fulmine contre tout ce qui, de prés ou de loin, menace son château de carte. La mise en cause des attentats du 11 septembre en fait partie. Comme d’habitude, dés qu’ils se sentent contredits, ces gens dérapent en insultes les pus vulgaires quelque soit leur niveau intellectuel. On en voit souvent des exemples sur AVox.

  • Par Dominique Larchey-Wendling (---.---.---.19) 2 avril 2008 14:00

    @ l’auteur,

    Bravo pour votre article.

    A moins d’imaginer que RR ne soit subitement devenu stupide, que devons-nous déduire de l’article qu’il a produit ? L’histoire officielle du complot islamique du 11 septembre a-t-elle une si grande importance pour lui et sa compréhension du monde pour qu’il la défende en renonçant aux principes de la philosophie ?

    Pour ma part j’ai renoncé à produire une réponse à cet article de RR pour la simple raison qu’il postule comme conforme à la réalité la description des évènements du 11 septembre produite par l’administration Bush. Ce qui a été maintes fois réfuté depuis. A moins qu’il ne consente à aborder ce sujet sous l’angle du doute raisonnable en la parole de Bush et de la collecte et de l’étude des faits, je ne vois pas à quel dialogue on peut aboutir avec lui : c’est un croyant.

     

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don
Palmarès

Derniers commentaires

Voir tous les derniers commentaires...

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox

Mentions légales Charte de modération