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Vanité de l’écriture

Début mai : anniversaire de la parution de mon premier article sur ce site. C'était la deuxième fois que j'étais lue par des inconnus.

J'écris depuis très longtemps mais écrire a toujours été l'accompagnement de ma pensée ou de mon évolution personnelle. J'ai toujours eu en horreur le travail scolaire, l'exposé au tableau, même transporté à celui de journaliste, et j'ai peu de goût pour la rédaction d'un roman sur un thème à la mode.

Pour une raison suffisamment futile pour que je l'aie oubliée, je suis retournée il y a quelques jours sur mes premiers articles ; Mélenchon, mes anonymes, chiens et autre balade hivernale au supermarché. Je ne renie pas le contenu de ces textes, je suis tombée même sur quelques phrases qui m'ont paru avoir été écrites sous inspiration ; néanmoins ce petit quart d'heure perdu m'a laissé un goût amer. J'ai ressenti avec une violence douloureuse l'inanité de mon écriture. La « vanité » du titre est prise au sens propre : ce qui est vain. Sinon je n'en possède aucune.

À moins d'être un génie, la pensée en direct ou les descriptions ne laissent aucune trace.

Il y a, malgré un travail réel de l'écriture, le sentiment d'un résultat fugace, à peine le plaisir d'une glace à la vanille, vite oubliée ou le pincement de désarroi devant ces mots volages, envolés dans le vent d'un trop plein.

La quantité de livres lus ont laissé, pour quelques-uns d'entre eux, les fondements de ce que je suis devenue, par l'autorisation qui m'était donnée mais aussi et surtout par le poids de l'histoire ou de pensées qui nourrissaient ma réflexion et ma présence au monde. Pour d'autres, romans, des images qui apparaissent parfois, floues et intraduisibles comme un souvenir olfactif, légères et insaisissables, sur l'écran de ma mémoire.

Mais combien de mots perdus à jamais ? Combien de distorsions ? Combien d'oubli parce qu'ils ne furent que distraction ?

Le modèle raccourci que propose l'article fut pour moi un exercice que j'ai adoré faire. Jusqu'ici, j'avais pris le temps de pauses, de digressions, de dissections ou de zooms sur un détail, rien ne pressait ; comme on bâtit un mur de pierres sèches sans penser le finir, j'écrivais. Et puis, par inadvertance, sans volonté aucune, c'était la fin. Comme on dérive en barque et qu'on échoue. J'échouais et une fois l'objet sorti de moi, il devenait autre, presque étranger et je passais à autre chose.

Cette rupture existe aussi pour l'écriture d'un article, dès que j'ai cliqué sur « envoi », je ne le regarde plus, bien trop peur d'y voir des perles, des foutaises, des redites ou tout bêtement des fautes ! Et si j'y reviens plus tard, je me demande comment j'ai bien pu écrire tout ça. C'est passé, c'est fini. S'il en est ainsi pour l'auteur, on se doute qu'une lecture rapide s'oublie à l'instant !

La contrainte de la taille et la certitude d'être lue par des inconnus, rend l'acte différent. Pourtant reste que le moment d'écriture arrête le temps et oblitère toute considération extérieure.

Ce sentiment d'inanité devant le résultat de ce temps passé à écrire, n'est pas une déception- il n'y a, a priori, aucune ambition ni désir de poster pour la postérité- mais une découverte, une prise de conscience. Tant que les choses restent dans notre mental, on peut les déclarer sues mais une fois tombées dans la conscience, elles sont ressenties et intégrées définitivement. C'est vrai pour toute prise de conscience ( j'avais d'ailleurs écrit sur ce sujet car, heureusement, ce n'est pas le première prise de conscience qui m' échoit !)

Est-ce pour autant la fin de l'écriture ?

J'en doute car même si l'effet est de l'ordre de la glace à la fraise ( pour changer), c'est la fabrication de celle-ci qui est prenante ; on ne peut guère imaginer un fabriquant de glaces décider d'arrêter son art parce qu'une glace se mange en une minute et s'oublie aussi vite ! D'un autre côté on peut s'en passer, enfin, ça dépend qui !

Un découragement si on abuse ? L'acceptation d'une boulimie, comme un symptôme de maladie ? Une addiction comme une drogue ? Une mauvaise habitude dont on ne peut se défaire, ou un détachement, au contraire ?

Certains font des photographies, d'autres des tableaux : c'est la même intensité, aussi minime soit-elle, que donne la créativité à la vie. Pour la musique, c'est différent : la musique reste car c'est à la réentendre que le plaisir s'accroît. Elle pénètre toutes nos sphères, nous console et nous berce.

Si le but est manqué du plaisir ou de faire réflexion, d'ouvrir une porte, poser ne serait-ce qu'un jalon, une luciole sur notre route, alors, les mots se perdent dans la surabondance et ne font qu'obscurcir : « Les démocraties bourgeoises ont montré qu'elles toléraient les libertés individuelles dans la mesure où elles se limitaient et se détruisaient réciproquement » nous disait déjà Raoul Vaneigem il y a quarante ans ! La liberté d'expression n'existe que parce qu'elle se fond, que parce qu'aucun bruit ne surgit du vacarme. La publicité, ses ficelles et ses avatars, n'est qu'un « métavacarme » ; assourdi, on n'entend plus rien ; aveuglé, on ne voit plus rien. Se mêler au vacarme c'est prêter le flan à la récupération ; s'extirper du vacarme c'est se vouer à la solitude. Embarquée malgré moi, me pliant sans douleur mais sans joie aux implicites constitutifs de notre société, il se peut que je me rebiffe. Ce qui me fait comprendre qu'on peut écrire et être lu et néanmoins, un jour ou l'autre, ….. se donner la mort. Ce n'est pas mon intention, mais je le comprends.

Plus jeune, et pendant longtemps, les suicides de Pavese, Heminway, Virginia Woolf, Romain Gary m'étaient une énigme car l'écriture était pour moi l'ancrage, plus fort que tout, une mission pour eux, et pour moi un destin. Parce qu'au fond du désespoir, si l'énergie reste, vient l'écriture ; elle demande une grande dépense d'énergie, un don de soi, et quand tout se ferme, elle reste l'ouverture. Ainsi, ils ont ressenti l'inanité de l'écriture, ils en avaient le talent, en obtinrent la notoriété. Disjonction.

Écrire des romans est peut-être un dédoublement de la personnalité ; pour moi l'écriture a toujours provoqué des ruptures. Jardin secret, confidentialité, en ressentant ce schisme, je refusais d'être lue. À donner tant de soi, la célébrité se transforme en un viol. Car l'écriture est l'art de tous et n'a de relief que le hasard ; il y a les bons artisans qui façonnent la matière, l'humilité d'un Pierre Magnant ou d'un Bernard Clavel nous le prouve. Mais l'artisanat n'est plus ce qu'il était et l'art artisanal est devenu mercantile : nous n'avons plus de Conrad ni d' Alejo Carpentier, plus de monuments non plus.

Restent Erri de Luca et Le Clezio, Coetze et Kundera. Des dissidents publicitaires. Et d'autres que je ne connais pas et ceux que je n'énumérerai pas : un exemple vaut mieux qu'une compilation incomplète.

L'écriture donc comme une nécessité : soupape aux souffrances, échappées de son idéal.

Nous sommes dieu quand nous écrivons, même le plus obscur des inconnus. Mais la matière que nous façonnons est le bien de tous. Et peuvent s'y loger toutes les parts de nous-mêmes.

Écrivez, écrivons, en dépit des modes ! Écrivez non pas pour vous faire valoir sous prétexte qu'un jour quelqu'un a dit : continue, tu as du talent ; mais canalisez vos délires, exacerbez vos démons pour au bout, faire la part des choses. Car si tous les « ego » sont autorisés à s'exhiber, ils ne sont guère subversifs car aujourd'hui, pipicacmerdebitecon n'est plus une provocation, il n'y a plus là matière à s'offusquer. La provocation n'est plus dans l'excès mais dans la retenue.

Le but de l'art, le but de la pensée, est la simplicité, subversive par essence. Car dans la complication, la complexification, les esprits se perdent à coups sûrs , et quand les esprits se perdent, le pouvoir est vainqueur. On n'en voit du reste que l'écume : l'overdose de « nouvelles », des informations qui comblent un vide, et qui ne disent rien.

Écrire est dans la totale dépendance de lire. La lecture ouvre des portes, rencontres qui excitent notre imaginaire, éveillent des souvenirs, réveillent des sentiments, ravivent des idées étouffées qui jusqu'ici n'avaient pas trouvé terreau où se développer. Attirés par cet appel d'air, on s'engouffre et la joie est si grande, la stimulation si pressante qu'il nous faut marcher, pour les digérer.

Le succès, la réussite de ce que l'on a entrepris et qui nous satisfait, n'est pas toujours au rendez-vous ; que l'on vise trop haut ou que l'on synthétise avec trop d'ascétisme, il se peut que pour soi, le résultat soit décevant.

Écrire peut aussi bloquer un vécu, à l'instar d'une photographie trop regardée qui concentre le souvenir d'un être, ou d'un lieu, disparu. Mais dans l'expression qui reste figée d'un moment de vie, elle permet d'en partir. De tourner une page. Alors, l'écriture est thérapeutique.

Mais on peut se complaire, en ce cas, pas de guérison : le talent au service de sa maladie mentale. Le public ne déteste pas cette configuration. Ils sont foule ceux qui ont théorisé leurs excès, on dit d'eux qu'ils sont philosophes et qu'ils ont apporté au monde ses vérités. Je ne crache pas sur Nietzsche et j'aime Kafka mais je trouve mes aliments chez Arendt, Huxley, Chomsky...plus volontiers. La « folie » des génies est visionnaire ; ils possèdent une sensibilité vibrante qui sait. C'est a posteriori qu'on les apprécie.

On dit des écrits qu'ils restent ; c'est vrai qu'on peut y revenir et, comme on feuillette un album de photographies, en relisant ses cahiers, ses journaux, ses articles, on se retrouve et l'on discerne parfois le chemin parcouru mais souvent, l'indéniable constance de « soi » à travers les âges. Alors on sourit ; ou on s'alarme. On pense à sa postérité, ses héritiers, et l'on mesure la démesure d'un travail de lecture qu'ils pourraient se sentir obligés d'accomplir ! Qu'on me préserve de laisser un tel héritage et qu'on m'octroie le courage d'un tri sans complaisance. Ce « on » en moi qui pour l'heure n'est pas vraiment à jour !

En attendant, dans l'embouteillage général aux portes des éditeurs, face à la concurrence loyale sur le Net, dans la surabondance de tout, la sagesse serait de se retirer. Après tout, il y a des moments pour vivre, et des moments pour écrire, l'écriture n'est pas la vie, elle se nourrit d'elle !



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Les réactions les plus appréciées

  • Par Piere Chalory (---.---.---.252) 7 mai 2013 08:18
    Piere Chalory

    Bonjour Alinéa,


    Votre texte est touchant, car parler de vanité de l’écriture souligne votre modestie. Effectivement, n’importe qui ou presque sait taper des mots sur un clavier, puis des phrases, qui additionnées forment un ’’tout’’ ; un contenu que l’on souhaiterait personnel, mais qui ne l’est pas souvent. J’ai l’impression qu’en écrivant on cherche toujours à paraître intelligent. Par conviction, convention ?

    Vous dites,

    ’Le but de l’art, le but de la pensée, est la simplicité, subversive par essence. Car dans la complication, la complexification, les esprits se perdent à coups sûrs , et quand les esprits se perdent, le pouvoir est vainqueur’’ 

    Et comment. Et surtout le pouvoir sur nous mêmes, qui décide du reste. Mais vous dites aussi, ’’s’extraire du vacarme vous enferme dans la solitude’’. Certes, mais la solitude, bien que difficile à supporter pour beaucoup est la condition obligatoire d’une prise de conscience réellement personnelle, débarrassée de toute influence. 

    Lorsque Beethoven, complètement sourd, écrivit la 5ème, la 9ème symphonie ou le Concerto pour piano numéro 5, Mozart son Requiem, ou John Lennon Imagine, croyez vous qu’ils écoutaient la foule ?

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