Peu importe, me semble-t-il, la profession que j’exerce. Peu importe, car nous sommes (désormais) soumis, peu ou prou, aux mêmes règles, celles qui, petit à petit, se sont imposées, celles inhérentes à un monde que l’on nous vend et vante à longueur de journées, un monde qui ne connaît plus qu’un seul mot : compétitivité. Ce mot est d’une extrême importance car il aura bouleversé totalement les conditions de travail des salariés (conditions, dont on ne parle quasiment jamais) quand ce n’est pas la « valeur travail » elle-même. Et ça ne vaut pas que pour le secteur privé. Ainsi, en matière de Police – par exemple – il est moins demandé de « protéger et servir » que de « faire du chiffre ». Il en va des bonnes statistiques de la délinquance.
Peu importe donc mon métier (quand bien même y serais-je profondément attaché), en vingt-sept années de CDD [1] je connus trois fois le chômage.
Les raisons ?
Elles sont toutes différentes.
Un changement de direction (et donc, comme souvent dans ma profession, d’équipes), la cessation d’activité d’une entreprise, et enfin, un « choix de vie » [2].
Il est primordial, à ce stade, de dire noir sur blanc que, au-delà des raisons, l’entrée dans le monde du chômage est particulièrement déprimante, pour ne pas dire brutale. Vous pouvez être le plus motivé de la terre, le plus enthousiaste, le plus volontaire, il n’y a rien à faire, quelque chose finit par vous rattraper... Vous pouvez faire le fier, fanfaronner, en pariant à qui veut bien l’entendre que d’ici un mois, allez peut-être deux, vous aurez réintégré le monde du travail, assez vite, vous comprenez que votre nouveau statut, celui de demandeur d’emploi, est une entrave. Vous n’êtes plus vu, entendu, perçu comme vous l’étiez quand vous aviez un emploi... Pourtant, vous avez un parcours, des compétences, une expérience à faire valoir... Oui mais voilà, il y a eu un « accident » dans ce parcours. Et c’est bien pour cela que je précisais : « au-delà des raisons », parce qu’une fois chômeur, elles n’entrent pas en ligne de compte. Ou très rarement.
En d’autres termes, aux yeux de l’autre (l'employeur potentiel notamment) vous devenez, d’une certaine façon, en partie responsable de cet état.
Si vous êtes au chômage, c’est que vous avez « fauté » ou « mal anticipé ».
Et donc, qui sait, et malgré votre CV, peut-être êtes-vous un élément sujet à poser des problèmes dans une entreprise. Peut-être n’êtes-vous pas malléable, pour ne pas dire corvéable à souhait. Peut-être avez-vous « trop de caractère ». Peut-être même, portez-vous malheur ! Etc.
Bref, vous auriez manqué à quelques règles bien néolibérales, et en particulier à la première de toutes : la sacro-sainte compétitivité. Au nom de laquelle, tout doit être sacrifié. Le salarié, en premier.
Ce que je veux dire c’est que, après la blessure (quand ce n’est pas l’humiliation), qui existe, qui est bien réelle (qui n’a pas reçu, un jour, une lettre de licenciement ne peut en connaître la juste mesure) qui a certes à voir avec quelque chose qui nous est personnel, mais aussi commun à tous (l’amour-propre, par exemple) vont se succéder des moments éprouvants, des moments où vous allez devoir prendre énormément sur vous, et, le temps passant, finissez par saisir, très concrètement, ce que signifie l’expression : « faire profil bas ».
Vous pouvez être armé d’une volonté de fer, être un bonhomme, j’en connais peu qui échappe à cette spirale. Bref, à ce qui, inexorablement, vous tire par le bas... Six mois de chômage et vous n’êtes plus la même personne : vous doutez de vous-même, de votre parcours, de vos compétences, de votre expérience. Et si, en fait, vous ne valiez rien ?...
Chacun comprendra, alors, que parvenu là, il vous est d’autant plus difficile de retrouver un emploi. D’où le terme de : « spirale ».
Je tenais à préciser tout cela, car j'ai noté que, bien souvent, ceux qui parlent de chômage, plus particulièrement ceux qui prétendent que « du travail, y’en a ! », ou alors que « quand on n’a pas de travail, il ne faut pas faire le difficile, et prendre ce qui vient ! », ceux-là n’ont jamais connu le chômage. Ils ne savent pas ce que c’est… J’en ai même rencontrés me confirmant que, eux ? Mais jamais ils n’y avaient été ! Ajoutant illico que, jamais ! Ils n’y seraient un jour ; comme si, on pouvait l’éviter... Comme si nous l’avions cherché. Et moi, le premier.
Ce sont les mêmes qui estiment que le chômeur est un « assisté ». Parce qu’ils l’imaginent vautré dans un canapé, indemnisé. Ils pensent que si on l’indemnisait moins, voire plus du tout, il se bougerait le cul, le chômeur. Ignorant, ou faisant mine d’ignorer, que : l’indemnisation est sujette à moult paramètres et qu’elle n’est pas éternelle.
Je vais vous faire un aveu : j’ai secrètement rêvé, qu’un jour, ils fussent à leur tour, chômeurs, et qu’ils en goûtent tous les désagréments, toutes les humiliations, et aussi, tous les renoncements. Peut-être comprendraient-ils, enfin, comment il se fait qu’il pût y avoir des chômeurs de longue durée (comme je le fus)…
Bref, lorsque vous perdez votre travail, et quelle qu’en fût la raison, vous changez de statut. En d’autres termes, vous changez de division. Vous rétrogradez. Et pas de Ligue 1 à Ligue 2 ! Non ! Vous descendez directement en CFA2. C’est un fait.
C’était vrai en 1990, ça l’était en 1998, et tout autant en 2009. Nous en venons à mes trois périodes de chômage... Si la perception du chômeur n’aura quasiment pas varié, en revanche, sa prise en charge, elle, est différente. Et c’est là, un des points.
En 1990, comme en 1998, assez rapidement, on me proposa de suivre une formation. Comme de surcroît, j’étais demandeur, je les abordais avec enthousiasme, et aussi, plein d’espoirs... Est-il utile de préciser que ce n’est pas le chômeur qui s’en acquitte (je parle du coût - ou alors dans certains cas, et dans des proportions plus ou moins raisonnables) mais l’Etat.
Il me semble, ne serait-ce que pour l’avoir vécu, qu’une grande partie des demandeurs d’emploi, pour ne pas dire une belle majorité, ne demande pas mieux que de suivre une formation. Et c’est d’autant plus logique que, suite à une perte de travail mal vécue (sentiment d’injustice, amour-propre qui en a pris un sale coup, humiliation personnelle également, etc.) se former pour en découvrir un autre, de travail, et donc d’univers, c’est une façon de tourner la page. Se laver. Repartir à zéro.
Seulement voilà, alors qu’en 1990 comme en 1998, c’était envisageable pour la plupart, figurez-vous que ça ne l’est plus aujourd’hui. Et ce n’est pas tant dû à la fusion ANPE/ASSEDIC (qui n’est pas une mauvaise idée – sur le papier) qu’à une affaire de pognon.
J’ai pu l’éprouver, puisque cette fois (2009/2011), c’est moi qu'insistais pour suivre une formation, indiquant même celles qui me paraissaient les plus adéquates ; mais il me fut (très aimablement) répondu que lesdites formations étaient attribuées au compte-goutte. Que de surcroît (vu mon profil) je n’étais pas prioritaire. Même après plus d’un an de chômage. Et même si, à mon âge, il était particulièrement difficile de réintégrer le monde du travail.
Dès lors, quand François Fillon nous apprend qu’actuellement « seuls 10% » des demandeurs d’emploi sont en formation, ça ne me surprend pas. Mais ce qu’il omet de préciser – or, c’est le plus important – c’est que si ce chiffre est ridiculement bas, ce n’est pas parce que les chômeurs ne veulent pas suivre une formation, mais parce qu’il n’y a pas de budget « alloué à » !
Il est très important de le dire, car encore une fois, celui qui pense déjà que les chômeurs-ceci, les chômeurs-cela, pourrait être trivialement conforté dans son opinion pour le moins primaire, celle qui consiste à affirmer, bêtement, que non seulement le chômeur est un « assisté » mais qu’en plus, c’est une feignasse.
Si vous y ajoutez la proposition du candidat Sarkozy, consistant à consulter le peuple quant aux droits des chômeurs, ça commence à faire beaucoup.

| Don défiscalisé 10€ ou plus |
|
Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.
|
Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
Empêcheur de tourner en rond. Refais Le Monde Avant Qu'Il Ne Te Refasse ! Twitter
Voir ses articles, sa fiche et ses statistiques« à cout de com... » Correction : à coup de communication. Mais le coût de la (...)
20/02 11:07 - yoannVous voulez parler de l’époque : « Pas besoin de diplôme pour être embauché ! » Où les (...)
19/02 23:09 - titi@ bruxman donc tu baisses ton salaire, tu es pas chomeur dans ton cas, on prend le salaire (...)
15/02 22:47 - foufouilleFoufouille, Personne n’a a baisser son salaire. Ceux qui bossent déja sont productifs (...)
15/02 19:31 - Marc Bruxmancomme Patron ou employeur, vous devez surement être quelqu’un d’humain ! Mais pour (...)
15/02 09:42 - yoannil ya chomeur et chomeur le chomeur HOMME POLITIQUE A DES SACRES AVANTAGES...et un (...)
15/02 09:30 - TOUSENSEMBLE retraité FRONT DE GAUCHE EX DP sante social
L’Agora reçoit Alain Minc !
Journée mondiale de la liberté de la presse : quel bilan en Europe ?
L’étoile du nord : un théâtre dédié aux auteurs contemporains
Le contrôle des médias, une question d’actualité brûlante
Odyssées : un projet et une distribution internationales Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.
Site hébergé par la Fondation Agoravox
Mentions légales Charte de modération