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Vous avez dit Apple mania ?

Il s’agit sans doute d’une étonnante coïncidence, mais juste au lendemain de l’annonce qui a fait un bide du nouveau modèle d’iPhone attendu par tous les geeks de la planète comme un évènement vital majeur, son créateur Steve Jobs s’éteignait à 56 ans suite à une longue maladie, pas vraiment pauvre comme Job, ni généreux donateur, même si personne n’emporte sa richesse dans son cercueil. Critiques parfois acerbes d’un côté, panégyrique faramineux de l’autre, notre monde fonctionne décidément de façon binaire comme les ordinateurs, ce qui n’est peut-être pas un signe de bonne santé.

Reprenons les faits : mardi soir 4 octobre se tenait une conférence de presse de Tim Cook, le successeur de Steve Jobs, pour présenter le nouveau smartphone d’Apple, l'iPhone 4S, qui a aussitôt suscité les réactions très mitigées du public comme des spécialistes, lesquels attendaient davantage d’innovations. L’action d’Apple en bourse a même dévissé un moment, montrant bien que ce produit présenté comme révolutionnaire n’était pas vraiment à la hauteur des attentes probablement exagérées des utilisateurs potentiels, fervents adeptes de nouveautés. Certains vantent d’ailleurs les marques concurrentes, comme Samsung, dont les procès perdus contre Apple en lien avec d’éventuelles violations de brevets font régulièrement la Une des magazines spécialisés. Kara Swisher, du site AllThingsD, cité dans un article de Éric Le Bourlout sur 01net fait son mea culpa et enfonce le clou : « Apple a dévoilé un nouvel iPhone aujourd’hui. En quelque sorte. Sauf qu’il n’a pas un écran plus grand. Qu’il n’est pas plus fin ni plus harmonieux […] En d’autres mots, ce n’est pas un iPhone 5. Oups, après les articles extasiés sur cet appareil novateur et idéal et les prédictions – y compris dans nos colonnes – expliquant que ce serait le nom du prochain téléphone d’Apple. »

Le contraste est donc immense entre ces remarques de nette déception et le concert de louanges ininterrompu qui entoure le décès du créateur à la pomme que beaucoup comparent à un véritable dieu ou même à une personne très proche de la famille. De cette nécrologie grotesque je ne peux résister au plaisir de vous citer quelques morceaux choisis : "L'Amérique a perdu un génie dont on se souviendra comme d'Edison et d'Einstein, et dont les idées vont façonner le monde pendant plusieurs générations", a déclaré le maire de New York, Michael Bloomberg. (bigre Einstein, c’est quand même du lourd !). Le Premier ministre australien a salué "un génie créateur" qui "a changé le monde". (ah bon ?). Pour Arnold Schwarzenegger "Steve a vécu tous les jours de sa vie le rêve californien et il a changé le monde et nous a tous inspiré." Plus fort que lui ce n’est pas possible, mais pourtant François Bayrou, président du MoDem, et futur sauveur de la nation qui montre ses biceps et son panache blanc depuis le retrait de Borloo l’a fait en assurant sur i-TELE que Steve Jobs était "de l'espèce des changeurs de monde". "Dans son cas, c'est l'ensemble de la Terre qui a été changée, et l'Humanité. Il faut le saluer comme l'aventure par excellence du XXIe siècle", a poursuivi le député qui reconnaît, mais en privé, que les béarnais ont aussi tendance à galéjer un peu.
 
Ainsi donc le créateur d’Apple serait un des sauveurs de l’humanité à l’égal d’une divinité, ou un génie à l’image de Copernic et de Léonard de Vinci « dont on parlera éternellement ? ». On sait pourtant depuis longtemps qu’il n’est pas l’inventeur exceptionnel que l’on encense aujourd’hui puisque les découvertes exploitées par sa société ont été plutôt réalisées par Steve Wozniak (concepteur des premiers Apple), Douglas Engelbart (qui a créé la souris d'ordinateur), ou même Stanley Kubrick (qui montre une tablette graphique dans son film « 2001 Odyssée de l’espace » dès 1969). Mais rendons à César ce qui lui appartient : Steve Jobs a été un habile homme de marketing, un self made man comme les américains les aiment qui su gérer une entreprise dynamique et entreprenante, mais non sans quelques dégâts collatéraux. Il a eu le talent de commercialiser au bon moment des produits de qualité, esthétiques et fonctionnels, très aboutis sur le plan de l’ergonomie. Et cette facilité d’utilisation a séduit de nombreux néophytes en informatique qui souhaitaient goûter à la jouissance immédiate procurée par la puissance supposée de ces machines. 
 
Après tout il n’est pas interdit d’admirer un bel objet et de briller en public avec mais c’est une étrange époque tout de même que celle qui met au pinacle l’homme d’une réussite technologique, certes intéressante, mais pas plus que la diffusion de l’électricité dans les foyers qui a radicalement changé le monde et dont on ne parle jamais (merci Edison et Marcel Deprez), ou l’invention du réfrigérateur (qui se souvient encore de Carl von Linde ou de Carl G. Munters ?). Une époque de déni qui fait semblant d’ignorer que si les réseaux dits sociaux, le portable ou l’ordinateur peuvent nous mettre immédiatement en lien avec des personnes du monde entier et nous rendre plus proches de milliers d’ « amis » virtuels, donc artificiels, c’est pendant qu’un milliard de personnes meurent de faim dans l’indifférence générale, que la pollution progresse partout sur la planète, et que cela ne nous rend pas plus disponible pour notre famille, nos amis, ou nos devoirs de citoyen. Une époque qui fait diversion et refuse obstinément de prendre réellement en compte la contrepartie humaine des technologies du « toujours plus » qui, loin d’apaiser les pulsions , augmentent sciemment l’avidité et l’envie tout en faisant le lit de la frustration permanente, et donc de l’insatisfaction sociale, tout en générant des normes de travail esclavagistes et d’importantes différences de reconnaissance sociale ou de salaire. Une époque où le capitalisme triomphant, cette idéologie en vogue pourtant condamnée à terme, bouge encore grâce à ces merveilleuses machines capables d’envoyer des ordres de transactions chez les banksters à des vitesses hallucinantes, tout en accréditant peu à peu l’idée que finalement l’être humain, et notamment son cerveau, sont comparables au fonctionnement d’un ordinateur, et qu’on pourra bientôt le maîtriser de la même manière et avec la même facilité que l’on joue sur la dernière tablette graphique à la mode, laquelle on le sait, est faite pour se démoder rapidement et faire marcher le commerce. Étrange époque enfin que celle qui place l’idée de progrès uniquement dans la technologie et les machines plutôt que dans une pensée qui chemine pour ouvrir son esprit et le confronter à d’autres, ce que l’auteur des Essais appelait « limer sa cervelle avec celle d’autrui », mais c’était il y a si longtemps que cela ne peut pas être moderne car c’est toujours d’avant-garde. 
 
PS. Il serait également intéressant de réfléchir sur le symbole de la pomme croquée qu’a choisi Apple et de l’associer avec le récit biblique dans lequel ce fruit sert d’introduction au péché originel pour finalement condenser toute la question du désir humain, et aussi sur le lien étroit qu’entretient notre époque avec une oralité de type cannibalique qui en exacerbant les instincts consuméristes renforce la violence et détruit la pensée tout en se faisant passer pour un fait quasi sacré ou divin. 

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par astus vendredi 7 octobre 2011 - 41 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par Tibulle (---.---.---.158) 7 octobre 2011 11:44

    Article intéressant auquel j’adhère complètement. J’ai vu à la télé des personnes pleurer ou avoir les larmes aux yeux à l’annonce du décès de Steve Jobs, qu’ils ne connaissaient pas personnellement. Ces mêmes individus pleurent-ils devant l’Afrique affamée ? Se soucient-ils autant de leur propre famille ou de leur entourage ? Quand on voit que des corps n’ont pas été réclamés pendant la canicule ou que régulièrement un « voisin » est retrouvé plusieurs semaines après sa mort, ça laisse songeur... Vive le progrès...humain ! J’ose espérer que l’on parlera plus longtemps de Montaigne que du grand gourou d’Apple.

  • Par Nums (---.---.---.214) 7 octobre 2011 14:41
    Nums

    A ce que sache, cet homme n’a pas sauvé le monde, n’a pas découvert la panacée, ni fait disparaître la faim ou les injustices.


    Il a simplement sublimé la vie de gros moutons de consommateurs quand il a sorti le premier iJoujou mobile.

    Ok, Apple, c’est fiable, c’est du matos de qualité mais c’est furieusement cher. Apple c’est surtout une grosse machine de guerre marketing qui fonctionne à merveille quand il s’agit de rendre des gadgets inutiles complètement indispensables.
  • Par Attilax (---.---.---.168) 7 octobre 2011 17:02
    Attilax

    Sur Inter, j’entends qu’on compare Steve Jobs à Einstein, Edison, Matin Luther King ou encore John Lennon. J’HALLUCINE ! Mais que racontent-ils tous ??? C’est un vendeur d’ordinateur, putain ! Un génie, certes, mais du marketing, point barre !

  • Par Switcher (---.---.---.114) 7 octobre 2011 16:03

    Un utilisateur d’outils (oui, ce sont des outils) Apple n’est pas un geek. Très souvent, c’est bien l’inverse. L’utilisateur Apple moyen ne veut pas savoir comment on ouvre une machine, comment on se promène dans les librairies du système.

    Il veut un PC qui fonctionne. Point. On pourrait argumenter et contre-argumenter des heures sur la supériorité supposée d’un tel système (et son prix), mais on rentrerait à nouveau dans des conflits partisans.

    Apple semble être devenu tout à la fois le nouveau Satan pour les uns et la nouvelle religion pour les médias, le phénomène ne cesse de m’étonner. Loupe déformante de la puissance marketing de la compagnie et de son extrême personnalisation avec feu-son patron, qui tendent à éclipser la concurrence. Etonnant quand on connait ses PdM globales. Mais là n’est pas le sujet.

    Steve Jobs n’était pas un saint : il n’a inventé ni l’ordinateur personnel (et encore moins son concept), ni la souris, ni l’interface graphique, ni les images de synthèse au cinéma, ni les tablettes, ni les smartphones, ni l’internet mobile, ni l’USB.
    Il a juste démocratisé leurs usages à travers des produits qui resteront des mètres-étalons dans l’histoire de l’informatique. Il avait une conception très sûre de SON design et s’est avéré un remarquable capitaine d’industrie.

    Capricieux, mégalo, disparu jeune et traversé d’éclairs de génie : une vraie rock-star. On peut toujours se moquer de l’hommage rendu des anonymes, il me semble au moins aussi sincère que celui qui a suivi les disparitions de Lady Di ou de Jackson.

    C’est tout. Et c’est déjà pas mal.

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