Le discrédit par l’intericonicité
Impossible de le manquer ! Sa photo remplit la couverture. Il est, en effet, photographié en gros plan à mi-buste de face. La mise hors contexte est entière sur fond clair uni pour faire ressortir par contraste le personnage en veste sombre. Par intericonicité, on songe aussitôt à une photo d’identité prise dans ces vieilles cabines « Photomaton » où l’on pose, sans façon ni mise en scène, de face ou de trois-quarts et où, surpris par le déclic, on offre à l’objectif automatique une binette chiffonnée, fermée ou hilare. Celle de S. Guillon est ici plutôt hagarde. Du coup, une autre intericonicité fait penser aux photos policières, dites anthropométriques, où le suspect est pris de profil et de face. Ce procédé d’exagération ne livre-t-il pas ainsi la mèche d’une entreprise de discrédit de l’humoriste par VSD ?
Lui, l’habitué des scènes et des mots de farce où la distorsion entre ce qui est et ce qui devrait être doit apparaître bien visible pour déclencher l’éclat de rire, va jusqu’à jouer au martyr de la liberté d’expression. Or, on ne campe pas un personnage symbolique aussi sacré que la démocratie sans de bonnes raisons. On garde en mémoire la campagne d’Amnesty International de 1982 (Voir photo ci-dessous) : on voyait sur une photo, remplissant tout le champ, un homme au visage émacié, à la blancheur de l’innocence, agrippé aux barreaux d’une prison, symbolisée par le noir pervers de l’arrière plan : « Son crime : penser. Si on l’oublie il mourra, » criait le slogan en guise de sous-titre à l’image muette d’un homme qui avait perdu le pouvoir de parler. Cette autre intericonicité-là est cruelle pour Guillon.
Le discrédit par une métonymie grotesque
Car sa pantomime sur VSD apparaît en regard comme une lamentable pochade. La métonymie de l’atteinte à la liberté d’expression est, en effet, grotesque : elle se réduit à un sparadrap qui lui couvre la bouche. Comme partie pour le tout, elle montre que humoriste est physiquement empêché de parler ; et comme effet pour la cause, elle devient symbole en le présentant comme victime d’un régime qui interdirait la liberté d’opinion. Le col de chemise ouvert sous une cravate desserrée est un autre effet d’une cause possible : Guillon aurait été un peu malmené par la police. Le titre en incrustation en bas de page confirme le contexte d’une liberté d’expression aussi peu respectée : « Stéphane Guillon – Le roi de la provoc en fait-il trop ? »
Le discrédit par la stimulation du réflexe de condamnation
La réponse à cette question-ci n’est en tout cas pas douteuse à voir l’emphase de cette mise en scène. Le procédé de l’image mis en abyme a beau tenter d’instaurer une relation interpersonnelle entre le personnage et le lecteur qu’il fixe droit dans les yeux pour l’apitoyer, le leurre d’appel humanitaire ne résiste pas à l’outrance de la farce. Le statut de victime que pastiche ici Guillon ne suscite nul réflexe de compassion. Le contexte implicite stimulerait plutôt un réflexe contraire de condamnation.
Que l’on sache, S. Guillon n’a été inquiété jusqu’ici par personne pour certaines de ses chroniques acerbes. Sans doute, le président de la République a-t-il fait connaître son indignation après ses charges contre Mme Aubry et M. Strauss-Khan qui s’était plaint lui-même de sa méchanceté en prologue de son interview.
De même, quand il a charrié avec à propos ses propres patrons, l’un pour avoir parlé du président de la République comme d’ « un actionnaire » de Radio France et l’autre pour avoir eu la légion d’honneur six mois après sa nomination, la réplique de Jean-Luc Hess, le président de Radio France, a été seulement déloyale : révélant un fait privé confidentiel, celui-ci a, en effet, douté que l’humoriste se conduise aussi courageusement envers ses patrons de Canal + qui lui verseraient jusqu’à 40.000 euros par mois. (2)
Le discrédit par une collaboration inconsciente à une censure discrète
À ce tarif, le martyre qu’il prétend jouer devient une bouffonnerie méprisable. Car le rapprochement avec la photo d’Amnesty International fait penser à une parodie dégradante pour lui. Le prisonnier d’opinion ne se contente pas d’avoir un sparadrap sur la bouche en paradant en couverture de magazine : il pourrit dans une prison, le plus souvent oublié de tous, comme le rappelle Amnesty International.
Mais il existe dans les démocraties une pratique de la censure moins ostensible et plus efficace que celle des tyrannies. C’est celle justement qu’affectionne VSD à l’insu de Guillon en diffusant essentiellement l’information indifférente. En envahissant l’espace exigu de diffusion avec les stars, le sport, les faits divers, le temps, les modes d’emploi en tout genre, elle chasse l’information stratégique. Et n’est-ce pas le comble de l’ironie que de voir un prétendu martyr de la liberté d’expression employé pour écarter d’autres informations et pratiquer une censure discrète ?
Oui, Stéphane Guillon a perdu, cette fois, une occasion de se taire en s’exhibant sans vergogne avec un sparadrap sur la bouche. VSD ne pouvait mieux l’exécuter qu’en le passant par ses propres armes de la dérision. Paul Villach
(1) Paul Villach, « DSK « dynamité » par Stéphane Guillon sur France Inter, « façon puzzle » : méchanceté ou critique légitime ? », AgoraVox, 23 février 2009.
(2) Paul Villach, « Le martyre refusé à Stéphane Guillon d’une pointe assassine par le PDG de Radio France », AgoraVox, 13 janvier 2010.