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Histoire du populisme occidental, de Périclès à Donald Trump (2)

Suite de l'article : 

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/histoire-du-populisme-occidental-220311

 

Partie II – Le populisme ancien et l'invention du discours public (suite) 

 

  La République romaine : la sécession institutionnalisée, levier de la puissance militaire

  En dehors d'Athènes, dans le monde antique les tentatives d'instaurer un régime démocratique se sont soldées dans la violence, déclenchant la guerre civile ou institutionnalisant une lutte entre gouvernants et gouvernés. Les épisodes les plus célèbres furent les multiples sécessions de la plèbe romaine, ayant débouché sur une construction politique originale qui mêlait à la fois des éléments aristocratiques, monarchiques et démocratiques.

  À l'incertitude de règles changeantes qui minait la démocratie grecque, les Romains ont vite préféré un antagonisme clair et frontal entre plèbe et patriciat. Avec toute la gravitas qui leur seyait, leur auctoritas irrévocable et leurs senatus consulte ultimum impitoyables, en comparaison la petite démocratie oligarchique des pauvres athéniens était un havre de paix. Mais paradoxalement, la sécession et la guerre civile n'affaiblissaient pas la cité romaine et lui donnaient au contraire les moyens d'intensifier la guerre et de coloniser toujours plus de territoires. Les athéniens, bien qu'ils aient trouvé l'union en expérimentant un régime politique original, avaient perdu assez rapidement leurs alliances militaires et diplomatiques ; alors que Rome grandissait dans l'adversité et intégrait leurs alliés par le biais d'une lutte des classes interne parfois très violente.

  Il va sans dire que la majeure partie des instruments de la vie politique contemporaine proviennent du monde romain, notamment le système parlementaire bipartisan et bicaméral qui organise la division interne entre différentes catégories sociales et territoriales, ainsi que la tradition du code juridique qui régit les relations entre les personnes. Toutefois, même s'ils en ont fait une institution, il ne faut pas en déduire que la lutte des classes chez les romains était de même nature qu'à l'époque moderne, lorsque les bourgeois s'opposèrent à la noblesse, puis ensuite au prolétariat. En aucun cas la plèbe romaine suivait une stratégie révolutionnaire pour renverser l'ordre établi et elle adhérait aux mêmes valeurs que les classes dirigeantes. C'est justement en cela que l'histoire romaine intéressa tout particulièrement les théories du gouvernement de la science politique moderne.

  Comme à Athènes au VIème siècle av. J.-C., l'esclavage pour dettes dans lequel tombaient les citoyens les plus pauvres provoquait des révoltes populaires menaçant les autorités. Face aux intransigeances du patriciat (noblesse) de céder leur droit d'asservir et de mettre à mort des débiteurs insolvables, les plébéiens refusèrent de défendre la cité et se réunirent sur la colline du Mont Sacré (494 av. J.-C.). Grâce à un accord avec les sénateurs, il fut convenu que de nouveaux magistrats issus de leur rang, les tribuns de la plèbe, soient dédiés à la défense de leurs pairs et reconnus comme sacrés et inviolables. Ils pouvaient rejeter une loi sénatoriale et s'interposer (par intercessio et plus tard par provocatio) aux attaques engagées par les magistrats curules, exclusivement patriciens. Dans les décennies qui suivirent, les plébéiens formèrent une assemblée distincte des comices tributes qui rassemblaient tout le populus, afin d'élire les tribuns et les édiles de la plèbe et voter des lois les concernant.

  La Deuxième sécession en 449 av. J.-C. imposa l'usage d'un droit écrit et la reconnaissance d'une égalité devant la loi, reprenant un des fondements de la démocratie grecque (Loi des Douze Tables). Et en 287 av. J.-C., la Troisième sécession entérina une pleine reconnaissance des lois plébéiennes, désormais applicables à tout citoyen, qui favorisa l'intégration de la plèbe au système politique romain. Cependant, les conquêtes militaires toujours plus importantes de la République permettaient un développement agricole basé sur l'esclavage et donc la concentration des richesses au sien des grandes propriétés appartenant aux familles patriciennes. Les inégalités s'accroissaient, alors nombre de plébéiens et de pérégrins (étrangers) démunis migrèrent vers la capitale, grossissant les rangs des quartiers pauvres surpeuplés.

  Tiberius et Caius Sempronius Gracchus, deux frères célèbres élus tribuns de la plèbe respectivement en 133 et 123 av. J.-C., proposèrent une réforme agraire afin de refonder la citoyenneté et de rétablir un minimum d'égalité, mais ils finirent assassinés lors d'émeutes fomentées par des patriciens. Les tensions devinrent de plus en plus vives, et en 90 av. J.-C. éclata une guerre sociale (Rome contre ses alliés) puis une autre, civile, entre les partisans des consuls Marius et Sylla. Profondément déchirée par un conflit social irrémédiable, opposant les populares (réformateurs) aux optimates (conservateurs), la République perdait son équilibre et était contrainte de remettre son sort à des imperatores, généraux triomphateurs et populistes.

  Caius Iulius César, qui dans sa jeunesse s'était tenu à l'écart de la vie politique romaine, réussit par la suite à briguer les plus hautes magistratures puis il s'allia avec les consuls Crassus et Pompée pour se maintenir au pouvoir (Premier triumvirat à partir de 60 av J.-C.). Après l'exécution de Crassus par les Parthes en 53 av. J-C., César vainquit tous ses concurrents grâce à la conquête des Gaules (58-51 av. J.-C.) et en prenant des mesures favorables aux populares groupe informel de différentes personnalités qui défendaient une intégration plus profonde des alliés et des citoyens les plus pauvres dans les institutions romaines. Adulé par la plèbe, nommé dictateur à vie et sur le point d'être intronisé comme un monarque oriental, il ne survit pas aux coups de poignard assénés par des sénateurs conjurés, en 44 av. J.-C. Honoré comme un dieu lors de ses funérailles, deux ans après le Sénat confirma son apothéose en tant que Divus Iulius.

  Cet événement est l'illustration parfaite d'un cas-limite où les perspectives restent réversibles et ouvrent une infinité de possibilités, tel que les grandes césures historiques conventionnelles en 1492 avec le débarquement de Christophe Colomb à San Salvador, ou en 1989 à la chute du Mur de Berlin.

  Surnom repris dans la titulature impériale romaine puis chrétienne jusqu'à l'abdication du Kaiser Guillaume II lors de la Révolution allemande de 1918-1919, César est tant attaché à l'histoire universelle qu'il en est devenu difficile de caractériser ce qu'il représentait concrètement dans le contexte où il eut vécu. Paradoxalement, aujourd'hui le césarisme représente à la fois la quintessence du populisme ancien, de type gréco-romain, et d'un autre côté une autorité monarchique suprême, reliée au monde divin et assez éloignée de la sphère politique.

  De plus, auréolé d'une gloire millénaire aussi bien par les monarchies chrétiennes que les gouvernements révolutionnaires, César bénéficie toujours d'une opinion très positive, à une époque actuelle où le populisme est conspué par les élites des démocraties occidentales. Bien que déroutant, le mystère n'est pas insondable et peut révéler beaucoup sur les fondations du monde politique contemporain.

  Tout d'abord, le paradoxe tient au fait que son assassinat a immédiatement été perçu comme un sacrifice au nom du peuple et du bien commun. À la manière d'une tragédie grecque, le complot fatal était un acte exemplaire qui purgeait la folie orgueilleuse d'une soif effrénée de pouvoir collective. Et l'élimination du fondateur de l'Empire a ensuite été interprétée comme un parricide originel ("Toi aussi, mon fils !") dont chaque héritier prétendant aurait à se justifier, en se sacrifiant lui-même à son tour lors de son avènement, en jurant de défendre jusqu'à la mort la cité et la cause de son peuple. Ce type de légitimation par la force correspond à un schéma classique de pouvoir patriarcal, encore très répandu de nos jours, que ce soit dans les structures familiales et privées ou dans le domaine public.

  Cette catharsis autour de la mort de César passa à la postérité comme une mise-en-garde solennelle que l'empereur Auguste et ses successeurs ont pris soin de ne pas oublier, en refusant le cérémonial monarchique et en faisant mine de restituer aux institutions républicaines leurs honneurs. Cette création originale d'une auto-limitation du pouvoir absolu qui s'arrête lui-même fut essentielle dans l'histoire politique occidentale. Les Res gestae, testament politique où l'empereur Auguste rendait compte de ses actes à la première personne, relevaient d'une intention qui se rapprocherait d'une forme embryonnaire de monarchie constitutionnelle.

  D'autre part, à quelles réalités politiques renvoyait concrètement cet événement particulier que fut ce parricide devenu mythique par la suite ? Le populisme césarien correspondait au moment où la cité romaine se transformait en un empire, lorsque les assemblées politiques instituées à l'époque archaïque et classique, ayant pour cadre la cité, perdaient de leur importance au profit de chefs militaires charismatiques qui les contournaient et les noyautaient afin de les soumettre (la politique contemporaine se situe toujours dans le cadre global de cette évolution institutionnelle, mais avec un rôle bien plus prépondérant de la technocratie). En germe dans "l'Empire athénien", qui était quand même resté démocratique, le césarisme étirait à leur paroxysme les limites du pouvoir populaire de la cité, et révélait les insuffisances des régimes politiques organisés par la discussion en assemblée (phénomène autant récurrent dans les démocraties parlementaires soi-disant techniquement modernes). Au cœur de la guerre civile, légitimé par l'urgence et consolidé avec des lois d'exception, le régime dictatorial était né.

  L'acte précédait la parole et ne cessait de la démentir. Le discours public était devancé par la réalité que façonnaient les écritures administratives codifiant l'organisation des territoires conquis. Absorbé dans le fonctionnement tentaculaire du nouvel empire, l'âge d'or de l'éloquence aristocratique entamait son déclin, mais resta la base de la rhétorique occidentale jusqu'au début du vingtième siècle. La représentation du peuple et de la citoyenneté se transférait vers d'autres catégories que la politique et changeait de nature : l'adoration unanime d'un prince lointain et bienfaisant, et la soumission au règne pacifié de son action administrative rationnelle, suspendant la parole entre mondes divin et terrestre.

  Assassiné peu après César, le sénateur Cicéron avait compris depuis longtemps que la puissance tribunitienne finirait par détruire la République. Anachronique et vaincue d'avance, la Concordia ordinum, l'union paisible entre aristocrates raisonnables et modérés qu'autrefois il appelait de ses vœux, se réalisait cependant mais pas exactement dans la même configuration qu'il avait envisagée. La mécanique de la scission interne entre plèbe et patriciat causait une instabilité permanente qui poussait la cité à s'agrandir à l'infini. Et à partir d'un certain seuil, l'unité de l'ensemble n'a pu se maintenir qu'avec la force d'une autocratie militaire. À l'issue d'une décennie de guerres civiles que remporta le prince Auguste, la chose publique (Res publica) devint la propriété d'un seul homme, aux commandes d'une armée innombrable.

  Quant aux expériences de pouvoir populaire et à la science politique qui en était subséquente, elles ne se limitaient plus qu'à la gestion quotidienne des services publics municipaux et à la préparation de grands spectacles, sous le contrôle étroit des autorités impériales. Avec la Pax Romana, le principe d'un régime démocratique tomba dans l'oubli jusqu'à la Renaissance.

 

  Le messianisme judéo-chrétien : un retour du roi controversé

  Récurrent dans les sociétés occidentales, le thème du retour du roi messianique a récemment connu un regain de popularité à travers des œuvres de fictions telles que la trilogie Le Seigneur des anneaux ou la série télévisée Games of Thrones. Ce motif biblique émaillait aussi des mouvements nationalistes polarisés autour de leaders charismatiques appelés à revenir au pouvoir, comme Charles De Gaulle et Juan Péron, ou désignés pour restaurer un ordre ancien, tel que la plupart des dirigeants fascistes, ou pour établir un ordre plus nouveau, grâce à un chef de parti communiste.

  Eu égard à son impact culturel et idéologique, le populisme messianique constitue un des fondements de la modernité politique et n'est pas juste un phénomène accidentel survenant pendant les crises. Il appartient à la normalité même des stratégies revendiquées par la culture bourgeoise et libérale, où le storytelling fait figure de passage obligé pour tout candidat à une position dirigeante. En conséquence, la tentative de déconstruire le populisme sans questionner les origines de l'État moderne relève d'une imposture que le présent texte a pour but de dénoncer, mais sans tomber dans une conception naïve du pouvoir populaire où certaines élites veulent justement enfermer la critique. L'antipopulisme actuel sert bien souvent de caution à la mise en œuvre d'un populisme officiel au service des possédants, tout autant problématique et extrémiste dans certaines de ses dérives.

  Avant que le messianisme soit récupéré en tant que stratégie de mobilisation de masse par les gouvernements des États-nations modernes, un longue phase de maturation et d'assimilation culturelle, correspondant à l'histoire médiévale, a été nécessaire. Car aux premiers siècles de notre ère l'expansion du judéo-christianisme était partie d'une grande sécession vis-à-vis de l'hégémonie romaine et l'ensemble des pouvoirs séculiers, qui impliquait tout de même plusieurs millions d'individus.

  Trouver un angle d'attaque précis pour aborder le judéo-christianisme selon une problématique globale – celle du populisme ancien et moderne – est assez difficile, en raison de l'articulation complexe entre d'une part les cultures romaine, hellénistique, égyptienne et orientale, et d'autre part avec la multiplicité des sectes religieuses qui s'y sont développées. Pour ne pas perdre de vue la question autour du pouvoir populaire, le fil directeur reste l'analyse des rapports entre les institutions, les idéologies et les dynamiques sociales. Et suivant une telle approche, la guerre civile judéo-romaine à la fin du Second Temple se révèle être un cas d'école exemplaire riche d'enseignements pour une étude heuristique du populisme ancien. Il mérite une attention particulière, en tant que tentative de démocratisation d'un culte religieux aux prétentions universelles, en situation de crise et menacé de disparition.

  Comme avec la plèbe romaine et dans une moindre mesure les citoyens athéniens pauvres, un mouvement sécessionniste prit de l'ampleur suite à une exclusion des pouvoirs publics, doublée d'une marginalisation religieuse et culturelle dans le cas du peuple juif. Pourtant, avant d'en arriver là, la confrontation entre le monde de la cité grecque et celui des théocraties orientales fut d'abord une rencontre féconde, produisant une émulsion qui transforma profondément le judaïsme. Si bien que les plus anciens textes bibliques retrouvés jusqu'à nos jours, les manuscrits de la mer Morte, ont été produits aux époques hellénistique et romaine.

  L'expansion hellène à la suite des conquêtes d'Alexandre le Grand (334-323 av. J.-C.) apporta en Asie des pratiques et des valeurs inédites dans le domaine de la politique, des arts, des techniques et de la science, qui bousculaient les représentations traditionnelles du judaïsme, relatives à des croyances et des mythes ancestraux d'influence orientale. Sous les royaumes lagide (305 - 200 av. J.-C.) puis séleucide (jusqu'en 140 av. J.-C.), les autorités juives coexistaient avec les Grecs et les païens, et pouvaient même bénéficier d'accords très fructueux. Mais l'ingérence de ces derniers dans le gouvernement du Second Temple de Jérusalem provoquait un antagonisme entre juifs hellénisants et traditionalistes ainsi qu'une croissance des inégalités.

  De cette période faite d'ambivalences, la tradition rabbinique n'a retenu que le moment emblématique d'un sursaut national face à l'occupation militaire du roi séleucide Antiochos IV, en 164 av. J.-C. Jusqu'à aujourd'hui, la fête de la Hanoucca commémore la libération de Jérusalem par Judas Maccabée, dont le frère Simon fonda la dynastie hasmonéenne, régnant de 140 à 37 av. J.-C. Mais bien qu'un miracle sauva la flamme de la menorah du Temple (chandelier à sept branches), le retour à l'indépendance ne remédiait pas au conflit au sein même de la communauté. Un nombre croissant de sectes plus ou moins radicales fit son apparition en marge du Temple puis glissèrent progressivement dans une tendance sécessionniste vis-à-vis de l'ensemble des autorités.

  À côté des sadducéens, membres de la haute noblesse sacerdotale, qui se contentaient d'appliquer la Torah écrite et de servir le culte traditionnel du Temple, des spécialistes plus ou moins renommés proposaient une nouvelle technique d'exégèse fondée sur la Torah orale, avec la Mishna (corpus de commentaires à la base des Talmuds). Les pharisiens délivraient aussi une vision eschatologique d'un monde au-delà, où les êtres humains sont ressuscités et peuvent être récompensés pour leurs bonnes actions, en gagnant l'immortalité de l'âme. Imprégnées de ce mysticisme ambiant, relayé par une littérature apocalyptique en plein essor, de nouvelles pratiques se popularisaient. Inspiré du modèle d'organisation public de la cité et accessible aux non-juifs, le judaïsme de la synagogue (assemblée en hébreu) s'implanta au Proche-Orient, puis dans d'autres régions méditerranéennes. Plutôt en retrait des villes, d'autres communautés mystiques, comme les baptistes et esséniens, cherchaient le salut en marge du culte traditionnel.

  Ces nouvelles formes de rassemblement structuraient la diaspora mais n'étaient pas vraiment admises ni encadrées par la classe sacerdotale, qu'elle fût de tendance sadducéenne (traditionnelle) ou pharisienne (réformatrice). Les clivages s'aggravaient et compromettaient la réunion éventuelle de la diaspora en Terre Sainte, et donc le salut universel. Sous la pression de plus en plus forte de la domination gréco-romaine, la diversification des pratiques et le foisonnement de discours apocalyptiques encourageaient l'effervescence d'un prosélytisme extrême et fanatisé.

  La prolifération des sectes s'explique à la fois par la répartition géographique du peuple juif dans les cités du pourtour méditerranéen et par son attachement à un culte prétendant à l'universalité. La fusion progressive entre le Proche-Orient théocratique et le monde de la cité gréco-romaine, qui avait commencé depuis les conquêtes d'Alexandre le Grand, transforma aussi bien l'organisation des différentes communautés que les cultures religieuses des pays où elles vivaient. Un intégration mutuelle entre deux aires culturelles qui préparait la synthèse que formula avec succès le théologien Saint-Augustin dans La Cité de dieu.

  Passant sous protectorat romain depuis les conquêtes de Pompée (63 av. J.-C.), la Judée perdait progressivement son indépendance. Mettant fin aux prétentions de la dynastie hasmonéene, le Sénat romain proclama lui-même roi de Judée Hérode le Grand (37 - 4 av. J.-C), et à sa mort le royaume fut partagé entre ses trois fils. Dix ans après, en 6, Rome décida finalement de l'annexer comme province. Soumis à un traitement similaire en Égypte, conquise et annexée dès 30 av. J.-C., nombre de juifs perdirent leur statut civique privilégié et subirent un déclassement par rapport aux grecs. La dégradation de leurs conditions de vie déclenchait des rébellions, conduites par des chefs prétendant chacun être le messie. Le plus redoutable d'entre eux, Judas le Galiléen, fils d'un célèbre insurgé, était à la tête et fondateur d'un mouvement sectaire – que l'historien Flavius Josèphe (37-100) dénommait Quatrième Philosophie – qui assimilait la lutte contre les romains et leurs alliés à une rédemption eschatologique qui préparerait le règne de Dieu et sauverait l'humanité.

  Tradition remontant aux âges des empires mésopotamiens, la messianité se confirmait par un acte rituel qui sacrait les prêtres en enduisant leurs têtes avec de l'huile. C'était un signe de haute distinction dans les anciennes monarchies, où l'aristocratie sacerdotale occupait une fonction plus centrale que dans les cités gréco-romaines. Les prophéties vétérotestamentaires reprenaient cette coutume orientale, pour esquisser une figure idéale du roi-prêtre consacré à sa mission de garantir l'Alliance entre Dieu et le peuple.

  Successeur au roi David qui, selon les Livres de Prophètes (Nevi'im), avait fondé l'État d'Israël au Xème siècle av. J.-C., le Mashia'h apparaîtra à la fin des temps et instaurera le Règne de Dieu. Grâce à ses victoires sur Gog et Magog, il réunira en Terre sainte le peuple élu, divisé par la diaspora depuis l'exil à Babylone (début du VIème siècle av. J.-C.). S'imposera enfin une ère de paix éternelle où toutes les nations se soumettront à la Torah (loi), avec la résurrection des morts et le Jugement dernier où le Seigneur se dévoilera enfin aux hommes dans toute sa gloire. Ce nouveau monde qui s'élèvera vers le divin, comme une sécession de l'humanité se libérant de ses chaînes terrestres, ne souffrira ni de guerres ni d'injustices ni de désespoir.

  Convocation ultime qui entendait faire sécession avec le reste du monde, et non plus simplement vis-à-vis d'une autorité en particulier, la promesse d'une vie éternelle faisait beaucoup d'adhésion chez les pauvres et les faibles qui n'étaient pas capables d'améliorer leur propre sort. De plus, le messianisme servait les idéaux révolutionnaires des jeunes qui souhaitaient transformer la société. À l'image du roi David qui venait des classes populaires, le messie pouvait être un simple sujet qui se révèle parmi la multitude. Et la distinction par le rang était secondaire, confirmant après-coup l'étendue de ses pouvoirs. L'idéologie eschatologique permettait d'embarquer différentes générations dans un régime d'historicité commun qui les affranchissait des contraintes sociales.

  La dimension purement sacrale qu'ouvraient les Temps messianiques produisait une inversion des valeurs pouvant remettre en cause la hiérarchie politique. La revanche du faible contre le fort, thème rémanent au judéo-christianisme, ne pouvait se gagner à l'intérieur de la cité, envahie par les croyances païennes, mais dans un royaume utopique instauré par le messie. L'innovation majeure du récit messianique, à la différence des autres épopées antiques, fut de déterminer une action politique selon une cause finale arrivant dans le futur, le Jugement dernier censé purifier l'humanité de ses vices définitivement.

  Alors qu'à Rome les élites tentaient encore d'empêcher la restauration d'un pouvoir monarchique, en créant une variante originale avec le principat d'Auguste, en revanche le retour du messie en Judée était très attendu et cristallisait la ferveur populaire. Ce chassé-croisé entre ces deux évolutions contradictoires – du déjà vers le pas encore, que Jésus-Christ évoque dans le Sermon sur la Montagne – préfigurait la dualité entre les pouvoirs temporel et spirituel qui s'est organisée à partir de l'Antiquité tardive (fin IIIème siècle- début VIIIème siècle), et ayant été à l'origine de la séparation des pouvoirs dans le fonctionnement des États-nations modernes.

  Mais au Ier siècle, le royaume appartenait encore pleinement aux Césars. Les leaders messianiques en rébellion se firent crucifiés les uns après les autres. Et la lutte fratricide entre juifs ne semblait pas avoir d'issue, jusqu'à ce qu'un petit-fils d'Hérode Ier arriva à reconstituer l'unité de la Judée. Né à Césarée en 10 av. J.-C., Agrippa Ier avait été envoyé par son grand-père à la cour impériale romaine et avait grandi en compagnie du futur empereur Claude. Il se lia d'amitié avec Tibère, le successeur d'Auguste, qui le chargea d'éduquer son petit-neveu Caïus Caligula. Placé au cœur des intrigues dynastiques et sénatoriales, et devenu un intermédiaire incontournable entre juifs et romains, en 41 il parvint à restaurer la monarchie judéenne et ensuite à diminuer les tensions religieuses. En 44, alors que la foule l'avait acclamé comme un dieu lors des jeux de Césarée, rendus en l'honneur de l'empereur, il mourut quelques jours plus tard, probablement sous l'effet d'un poison. Avec sa disparition s'envolèrent les derniers espoirs de paix et d'indépendance du peuple d'Israël.

  Globalement, le retour d'un roi adoré comme un dieu vivant ne faisait plus l'unanimité parmi les sociétés méditerranéennes. Ce que symbolisait d'une autre manière la Passion du Christ. Aussi bien à Rome qu'a Jérusalem, les peuples et les aristocrates hésitaient de moins en moins à se défaire des chefs qui ne leur convenaient pas, et surtout ceux qui souhaitaient être déifié de leur vivant, comme le fut soupçonné l'empereur Caligula, assassiné lui aussi en 41.

  Sous l'influence de la culture démocratique grecque et des prophéties eschatologiques, la monarchie n'était plus aussi naturellement acceptée qu'aux temps des empires théocratiques de l'Orient ancien, en Mésopotamie, en Iran ou en Égypte. Toute une strate de pouvoirs intermédiaires, généralement située à l'échelle des cités et des communautés rurales, s'était constituée. En ce sens, le Temple, le Sanhédrin (gouvernement et cour suprême de justice) et les grands-prêtres étaient vilipendés parce que leur légitimité se basait sur des représentations archaïques du pouvoir royal, devenues anachroniques et inadaptées à l'imaginaire politique du moment. Comme à la fin de la République romaine, en dehors d'un petit cercle d'aristocrates conservateurs, les institutions et les pratiques religieuses traditionnelles étaient devenues en grande partie inopérantes.

  La communauté étant menacée de désunion, le rachat des pêchés ne suffisait pas à apaiser la divinité et à sortir de la malédiction venue avec l'occupation romaine. Le messianisme chrétien, avec les autres courants réformateurs du judaïsme, répondait à une nécessité de démocratiser le culte et l'interprétation de la loi, afin de sensibiliser le peuple et le mobiliser dans une résistance contre les puissances dominantes. Depuis le IIème siècle av. J.-C., l'expansion de mouvements sectaires prônant le refus des richesses matérielles et une vie à l'écart de la civilisation était liée à une stratégie défensive qui dissuadait les classes populaires de tomber dans une dépendance économique vis-à-vis des grecs et des romains. En délaissant les rites sacrificiels du Temple hérités de l'époque post-exilique (VIème - IIIème siècles av. J.-C.), le christianisme, et dans une moindre mesure le judaïsme synagogal, firent une double sécession non seulement dans l'espace, mais aussi dans le temps, en transposant le culte à un niveau d'immanence qui influât directement la vie mondaine, sans passer par une économie complexe autour des offrandes et les contraintes de préséance d'une noblesse sacerdotale coupée à la fois du reste de la population et de l'évolution des mœurs.

  En luttant contre l'hégémonie romaine la diaspora juive inventa un nouveau type d'organisation que les pays chrétiens et islamiques réutilisèrent aux siècles suivants, ainsi que les états-nations modernes puis les blocs idéologiques contemporains. Le populisme messianique fit preuve de son efficacité sur le plan pratique et fut une stratégie de mobilisation si redoutable qu'elle parvint à ébranler la puissance impériale romaine. Cette dernière ne trouva pas d'autres moyens que la répression de grande ampleur pour la contenir et en 70 les légions de Titus finirent par raser le Second Temple de Jérusalem, qui n'a jamais été reconstruit par la suite. Les sicaires et les zélotes, sectes extrémistes armées, furent éliminés en même temps que les prêtres sadducéens et une bonne partie de la population locale. Cependant, l'idéal d'un royaume divin purifié des impies et des idoles païennes ne sombra pas dans la chute et eut ensuite une fameuse postérité aujourd'hui bien connue. La figure sacrificielle du Christ, tournée vers les gentils (les non-juifs convertis ou sympathisants) et donc vers Rome, s'imposa au détriment des autres courants du judaïsme au fil des révoltes contre la puissance impériale (en 66-73, en 115-117 et en 132-135).

  La résistance des juifs à la domination gréco-romaine fut la première tentative historique d'unifier un peuple à partir d'une structure sociale éclatée, marginalisée et répartie sur plusieurs continents, eux-mêmes divisés en différents espaces culturels. Mais l'union d'un peuple aussi dispersé ne pouvait se faire qu'en provoquant une sécession de toutes ses composantes, et donc en multipliant les divisions internes de façon erratique. Bien que l'impasse stratégique fût certaine, étant donné le nombre et l'efficacité administrative des adversaires, la grande sécession judéo-chrétienne des deux premiers siècles a tout de même frappé les esprits en raison de son envergure régionale et la détermination de ses instigateurs. Cible principale de cette guerre de religions qui produisit des effets collatéraux à long terme, Rome en fut transformée à jamais.

  Désormais, le césarisme était concurrencé par une autre forme de populisme, axé autour du culte monothéiste. La stratégie messianique devint l'autre grand modèle de référence pour constituer des peuples-monde, dont l'unité se compose d'une extrême division de ses parties et se construit selon un régime d'historicité eschatologique (ou téléologique) qui leur procure un calendrier spécifique, au-delà des contextes locaux. Enfin, en termes de communication politique, la diaspora expérimenta avec quelques succès de nouvelles méthodes permettant de s'étendre au-delà des structures institutionnelles classiques et de leurs réseaux trop ancrés dans les organisations territoriales.

  L'affinité entre la littérature apocalyptique et le populisme religieux est une combinaison qui n'est pas dénuée d'intérêt pour les mouvements altermondialistes actuels. La recrudescence actuelle du populisme de droite est basée sur l'exploitation massive d'un télévangélisme américain galvaudé et sur une offre pléthorique de simulacres de sécession spectaculaires envers un système politique qu'il construit et reproduit lui-même. En puisant aux sources du populisme messianique ancien, il est possible d'en extraire quelques enseignements méthodiques qui aideraient la gauche altermondialiste à définir une véritable stratégie de mobilisation populaire, dans le cadre d'une vision eschatologique ramenée à des enjeux purement séculiers, correspondant davantage à ses objectifs. Ainsi, l'altermondialisme gagnerait plus de cohérence et d'accessibilité pour endiguer efficacement l'industrie du populisme conservateur et néolibéral.

 

 

– À SUIVRE – Première synthèse : Hétimasie, au peuple de Dieu le règne d'un trône vide (PARTIES II et III)

 


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2 réactions à cet article    


  • troletbuse troletbuse 28 décembre 2019 21:12

    Moi, je suis populiste. Et ca ne veut pas dire grand chose. C’est plutôt un mot utilisé à tort et à travers par las politicards corrompus et les journaputes pour clore tout débat.


    • Boogie_Five Boogie_Five 28 décembre 2019 21:30

      C’est vrai ! Même si les tarifs varient énormément entre un maire de Trifouillis-les-Oies et le ministre des transports. Pareil entre le pigiste d’un canard local et une sommité du Parisien ou autre. Remarquez, dans notre société où tout est basé sur l’argent, il y a du populisme pour toutes les classes : la start-up nation des milliardaires hyper mondialisés, ou bien l’apéro saucisson pinard de prolos nostalgiques de notre Douce France. Plus on est de fous, plus on rit ! 

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