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Accueil du site > Actualités > Citoyenneté > L’amiral Flohic, mémoires d’outre-Gaulle

L’amiral Flohic, mémoires d’outre-Gaulle

« Je n’aime dans l’histoire que les anecdotes. » (Mérimée, 1829).

L’expression lui allait mal, mais l’histoire ne retiendra qu’elle : "aide de camp". L’aide de camp que fut François Flohic s’en est allé ce mercredi 5 septembre 2018 à l’âge de 98 ans (né le 2 août 1920, quatre jours avant Hubert Germain, huit jours avant Daniel Cordier, deux grands résistants encore vivants). Il s’était retiré dans les hauteurs du Brusc, aux Six-Fours-les-Plages, à 15 kilomètres de Toulon, dans le Var. Aide du camp du Général De Gaulle. En fait, l’expression ne le qualifie que mal, c’était juste une fonction parmi d’autres, au milieu d’une brillante carrière d’officier de marine. On a l’impression qu’il a été un simple subalterne alors qu’il a été vice-amiral !

Il était Breton ; il est né à Ploubazlanec, commune de Côtes-d’Armor qui lui a dédié une place devant la chapelle de Perros Hamon, en son hommage (place qu’il a inaugurée avec ses deux arrière-petites-nièces le 9 octobre 2011). L’histoire devrait lui retenir plutôt deux autres rôles importants : officier général de la marine et témoin de l’histoire contemporaine.

Militaire, François Flohic, l’était avant tout autre chose et les "belles" décorations (nombreuses) qu’il arborait à certaines occasions ont récompensé son prestigieux parcours : rien qu’en France, commandeur de la Légion d’honneur (1969), Grand-croix de l’ordre national du Mérite (1978), Croix de guerre 1939-1945 avec trois citations, officier du Mérite maritime, mais il a été décoré aussi dans de nombreux pays étrangers, comme l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique, la Grèce, la Norvège, et même dans beaucoup de pays africains : Maroc, Togo, Côte d’Ivoire, République centrafricaine, Sénégal, Tchad, Madagascar, etc.

Sa carrière militaire a commencé dès l’âge de 19 ans, le 1er juillet 1940, en s’engageant dans les Forces françaises libres. Il était élève officier de la marine marchande à l’École d’hydrographie de Paimpol en 1939-1940 et le 17 juin 1940, quand il a entendu Pétain dire avec sa voix chevrotante : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. » et que la deuxième journée d’examens fut annulée, il a décidé de partir en Angleterre, avec l’accord de ses parents. Il a quitté Paimpol le 18 juin 1940 (les Allemands étaient à 30 kilomètres de là) et a gagné le soir même la côte anglaise, à Falmouth, et c’était en arrivant qu’il a appris que De Gaulle venait de faire son appel.





François Flohic a rencontré ainsi pour la première fois le Général De Gaulle à l’Olympia Hall de Londres, le 6 juillet 1940, comme tous ceux qui avaient refusé la défaite de la France. Pendant la Seconde Guerre mondiale, François Flohic a servi dans les forces navales de la France libre dans de nombreuses opérations. Il a été l’un des très nombreux acteurs du Débarquement en Normandie. Dans le journal "Ouest-France" du 10 octobre 2011, il confiait : « J’ai eu de la chance, je suis passé à travers, mais tant d’autres sont tombés. ».

Petit à petit, François Flohic a pris du galon dans la marine. Avec une trajectoire un peu particulière pour un militaire ordinaire : entre 1959 et 1969, il a servi le Général De Gaulle comme aide de camp à l’Élysée. De Gaulle était alors Président de la République française.

François Flohic a raconté comment il est devenu aide de camp à "Var-Matin" le 21 mai 2018 : « J’ai été désigné par la Marine. Le Général m’a engagé après une entrevue extrêmement brève à Matignon. Ce n’était pas notre première rencontre. Je l’ai vu la première fois en juillet 1940, à l’arrivée des premiers volontaires à Londres, puis à Plymouth en septembre 1940 et une troisième fois en Écosse en 1943. (…) L’aide de camp sert à tout et à rien ! (…) On s’occupe du Président, on s’assure qu’il a tout ce qu’il faut pour travailler, on annonce ses visiteurs, on l’accompagne dans ses déplacements en faisant respecter le programme prévu par lui. On l’accompagne aussi à Colombey, mais en civil. (…) Vous pensez bien que mon attachement pour cet homme, que je considérais comme un capital pour la France, était très grand. C’était un grand honneur. » (Propos recueillis par Caroline Martinat).

Quelques jours plus tard, le 29 mai 2018, toujours à "Var-Matin", il compléta : « Quand je me suis présenté à lui à la fin de l’année 1958, il me lance : "Il me semble vous avoir déjà vu ! Dans quelles circonstances ?". Je lui dis et il me répond : "C’est bon, on se reverra !". (…) Il ne montrait pas ses sentiments… Mais a toujours été très paternel avec moi. » (Propos recueillis par Simon Fontvieille).

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Le travail avec De Gaulle à l’Élysée ? François Flohic en a parlé au site zakhor.fr : « L’avantage que j’avais, c’est que j’étais Français libre, il y avait un certain rapport psychologique entre nous. Le Général n’était pas un homme à réunir du monde tous les matins pour parler. Il était un militaire qui travaillait sur dossiers et rapports. Et je dois dire que les conseillers techniques n’étaient qu’une dizaine et de grande qualité. Ils voyaient rarement le Général. Ils envoyaient des notes et ne voyaient que la mention "vu". ». Le site zakhor.fr a qualifié l’amiral ainsi : « Les propos de cet homme empreint d’une grande simplicité sont extrêmement touchants, il est à lui seul une encyclopédie vivante de notre histoire de France et rien ne soupçonne que cet amiral puisse être un haut dignitaire de notre République. ».

François Flohic fit une petite interruption dans son service à De Gaulle pour une courte mission entre le 11 février 1964 et le 11 février 1965, où il prit le commandement de l’escorteur d’escadre "La Bourdonnais" (avec le grade de capitaine de frégate). Précédemment, il avait commandé en Indochine le patrouilleur "Digitale" de 1947 à 1949, et les dragueurs "Véga" et "Algol" de 1952 à 1954.

Cette carrière d’officier, François Flohic l’a poursuivie au-delà de la Présidence de De Gaulle, notamment comme commandant du porte-hélicoptères "Jeanne d’Arc" (avec le grade de capitaine de vaisseau) du 5 septembre 1969 au 2 septembre 1971. Il commanda l’École d’application des enseignes de vaisseau. Ses grades allèrent d’aspirant le 1er août 1941 à vice-amiral le 1er mars 1977. Il a pris sa retraite militaire le 1er septembre 1977. Il fut également auditeur au Centre des hautes études militaires (CHEM) et à l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), ainsi qu’attaché des Forces armées à Londres de 1973 à 1977. À ce dernier titre, il a fait visiter le "Foch" à l’ambassadeur de France à Londres lors de son escale à Portsmouth à la fin de juin 1974.

La retraite de François Flohic fut consacrée à une passion, la peinture : « Je puis dans mes souvenirs. La peinture, c’est ma vanité. On ne me l’a pas apprise ! » disait-il le 29 mai 2018. On peut voir certains de ses tableaux, surtout des paysages, ici.

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Il passa aussi du temps pour la perpétuation de la mémoire, en particulier de la France libre (il a tenu de nombreuses conférences, comme celle à Marseille le 28 avril 2016). Et parfois, il aida Jacques Chirac dans sa lente ascension politique (François Flohic a tenu ainsi un meeting de campagne le 14 avril 1981 à 20 heures 30 au Théâtre des Jacobins à Dinan, en faveur de la candidature de Jacques Chirac à la Présidence de la République).

La notoriété de l’amiral Flohic reste évidemment associée à son rôle aux côtés du Président De Gaulle entre 1959 et 1969. Fidèle, il l’a accompagné dans sa retraite d’Irlande, juste après sa démission, durant quarante-cinq jours, en mai et juin 1969 pendant que faisait rage la campagne présidentielle pour sa succession. François Flohic fut présent sur la photographie désormais légendaire du couple De Gaulle marchant sur une plage irlandaise le 18 juin 1969.

Cet éloignement était un signe de "mauvaise humeur", mauvaise humeur contre le peuple français qui n’avait pas répondu favorablement à son référendum sur la participation et la régionalisation, mais aussi mauvaise humeur contre Georges Pompidou, son "dauphin" qui avait rassuré les Français sur l’après-De Gaulle, et plus généralement, mauvaise humeur contre une classe politique qui voulait retrouver ses poisons et délices. Ce fut la raison pour laquelle De Gaulle n’a pas participé à la cérémonie d’investiture de son successeur (pourtant son ancien Premier Ministre) et il a fallu attendre le 21 mai 1981 pour qu’un Président sortant passât officiellement le pouvoir au nouveau Président élu.

La dernière fois qu’il a rencontré le Général : « Je l’ai revu une dernière fois en septembre 1970. Il m’avait invité à déjeuner à Colombey, avec ma femme. Il ne m’a jamais remercié. Mais ce jour-là, je dois dire que Madame De Gaulle avait mis les petits plats dans les grands. » ("Var-matin", le 21 mai 2018).



La proximité a permis aussi de comprendre certains mystères ou de connaître certains secrets d’État. L’épisode le plus connu et le plus énigmatique fut la fuite à Varenne… ou plutôt, la fuite à Baden-Baden au cours de la crise de mai 1968.

Le 24 mai 1968, De Gaulle avait prononcé une allocution télévisée pour proposer son fameux référendum sur la participation. Allocution qui tomba à plat. Mesure complètement à côté de la plaque par rapport à la crise. François Mitterrand et Pierre Mendès France étaient alors prêts à prendre le pouvoir. Le meeting au stade Charléty, à Paris, le 27 mai 1968, fut le sommet de la récupération politicienne de la révolte des étudiants par la gauche partisane. Des manifestations communistes ont eu lieu à Paris le 29 mai 1968 pour réclamer un gouvernement "populaire".

De Gaulle était complètement dépassé et imaginait même que le Conseil Constitutionnel décréterait la déchéance du Président de la République s’il quittait le territoire national. Il décida néanmoins de quitter le climat parisien le 29 mai 1968 pour prendre du recul sur ce qu’il devait décider.

François Flohic a pu confier son témoignage à l’hebdomadaire "L’Express" du 6 mai 2008. On lui a dit au téléphone le matin de venir d’urgence à l’Élysée avec un "petit bagage". De Gaulle lui demanda la discrétion totale pour son départ en hélicoptère, à Issy-les-Moulineaux. Pour se rendre à l’héliport parisien, ils ont évité de passer devant les usines Citroën en pleine grève. L’épouse de De Gaulle les accompagnait. François Flohic n’a pas eu connaissance du lieu de destination.

Ce ne fut qu’après une escale à Saint-Dizier pour faire le plein qu’il apprit qu’ils se rendaient à Baden-Baden, à la résidence du commandant en chef des forces françaises en Allemagne, le général Massu. Son fils Philippe De Gaulle et sa famille les ont rejoints un peu plus tard (De Gaulle craignait qu’on s’en prît à ses proches).

Pour que leur trajet restât discret, François Flohic demanda que l’hélicoptère présidentiel ne fût pas accompagné par un hélicoptère de la gendarmerie et qu’il fît du rase-mottes pour ne pas être détecté par les radars. Ce fut à partir de ce moment, un peu après 13 heures, que De Gaulle a donc (officiellement) disparu. Personne ne pouvait dire où il se trouvait. Pas le Premier Ministre, pas le Ministre de l’Intérieur !

Communication de militaire à militaire, François Flohic a raconté ainsi : « Arrivé au camp militaire de Baden, je téléphone à Massu : "Nous sommes là. – Qui nous ? – Le Général et Madame De Gaulle. – Laisse-moi cinq minutes, je faisais la sieste à poils sur mon lit". On saura plus tard qu’il avait reçu la veille le maréchal Kochevoï, commandant des troupes soviétiques en RDA. La soirée avait été plutôt arrosée. » ("L’Express").

A eu lieu ensuite une conversation d’une dizaine de minutes entre les deux généraux, De Gaulle et Massu : De Gaulle faisait part de son défaitisme (« Tout est fout ! ») et Massu tenta de le requinquer. L’aide de camp aussi tenta de lui remonter le moral un peu plus tard. De Gaulle déjeuna seul tandis que François Flohic mangea avec les épouses des deux généraux.

Et puis, le moral de De Gaulle a repris vie : « À 16 heures, je trouve un homme transformé, ragaillardi. Il avait pris sa résolution. L’intervention de Massu s’est révélée déterminante. » ("L’Express"). Ils décollèrent dès 16 heures 30 pour Colombey-les-deux-Églises. Une fois dans sa bâtisse, De Gaulle appela Georges Pompidou pour lui annoncer un conseil des ministres le lendemain, le 30 mai 1968 à 15 heures 30. À la télévision à 20 heures, il a été annoncé qu’on avait retrouvé le Général De Gaulle !

Dans "Var-Matin" le 29 mai 2018, François Flohic est revenu sur le 29 mai 1968, parlant de De Gaulle : « Plusieurs signes lui font penser que les manifestants pourraient prendre d’assaut l’Élysée. (…) Pourquoi il m’a choisi ? Je m’interroge toujours ! Peut-être parce que j’étais calme, que je ne posais pas de question. Et j’étais un marin ! Du coup, on ne faisait pas attention à moi dans la base. ». Il a précisé que le séjour à Baden-Baden était resté très bref, de 15 heurs 05 à 16 heures 30 : « Il souhaitait à la fois créer un choc et recevoir une forme de soutien psychologique de Massu. Ce dernier lui a parlé en militaire, lui a dit que le front n’était pas à Baden mais à Paris. (…) On ne savait pas si le Général allait continuer, abandonner, revenir ! Tout était en balance ! ».

Cette journée du 30 mai 1968, ce fut la fameuse journée où un million de partisans du pouvoir gaulliste manifestèrent aux Champs-Élysées et où De Gaulle annonça finalement, dans une allocution, la dissolution de l’Assemblée Nationale, comme l’avait proposé avec insistance Georges Pompidou. La situation se retourna magistralement après quelques heures d’un flottement apparemment sincère et pas joué, selon le témoignage de François Flohic.

Une fois en retraite, l’amiral Flohic a écrit plusieurs livres de témoignage et des essais, dont un sur l’amiral Darlan (en collaboration avec Jacques Raphaël-Leygues) qui a été récompensé par le Prix du Maréchal-Foch en 1987 (prix créé en 1955 par la Fondation de la Société des amis du maréchal Foch destiné "à l’auteur d’une œuvre intéressant l’avenir de la Défense nationale. Il sera donné à un auteur de nationalité française, officier, ingénieur, savant ou philosophe, qui aura écrit un livre, non de pure technique, accessible à tout lecteur cultivé et de nature à favoriser les progrès de l’art et de la science militaire").

Dans "Var-Matin" du 29 mai 2018, François Flohic s’était permis quelques appréciations pour qualifier les successeurs de De Gaulle. Georges Pompidou : « Un banquier à la tête de la France… ». Valéry Giscard d’Estaing : « C’est l’explosion de la vanité de lui-même ! ». François Mitterrand : « Il était tellement compliqué… Il est celui qui a le plus critiqué la Constitution, mais aussi celui qui l’a le plus utilisée. ». Jacques Chirac : « Sympathique. Je l’ai soutenu. Sa position sur l’Irak a été très sage. ». Nicolas Sarkozy : « Un petit politicien qui s’adapte aux circonstances. ». François Hollande : « Hollande ? Je n’ai pas de sympathie pour Hollande ! ». Emmanuel Macron : « C’est une bonne chose. Il a provoqué un séisme pour les Français et renouvelé la classe politique. ».

Il faut dire qu’à l’époque de De Gaulle, on n’engageait pas des Alexandre Benalla. On engageait des François Flohic…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (06 septembre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Tableaux de François Flohic.
Témoignage de François Flohic (six vidéos).
L’amiral François Flohic.
Protégeons la Ve République !
Jean Moulin.
Daniel Cordier.
Le maréchal Philippe Leclerc.
Le général Charles De Gaulle.
Le général Napoléon Bonaparte.
Le maréchal Philippe Pétain.
L’amiral Philippe De Gaulle.
Le général Marcel Bigeard.
Le général Pierre de Villiers.
Le Colonel de La Rocque.
Le colonel Émile Driant.
Robert Galley.
François Jacob.
André Malraux.
Maurice Druon.
Edmond Michelet.
Loïc Bouvard.
Germaine Tillion.
Alain Savary.
Être patriote.
L’appel du 18 juin.
Antisémitisme.
Marie-Jeanne Bleuzet-Julbin.
Raymond Sabot.
Pierre Messmer.
Maurice Schumann.
Jacques Chaban-Delmas.
Yves Guéna.

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3 réactions à cet article    


  • bob14 8 septembre 10:46

    +++++++++++++

    Une époque qui fout le camp hélas..l’honneur pour ce genre d’homme avait un sens..Aujourd’hui l’époque accouche de lavettes qui ne pensent qu’à être sur la photo... smiley

    • baldis30 8 septembre 11:48

      bonjour,

      « Il faut dire qu’à l’époque de De Gaulle, on n’engageait pas des Alexandre Benalla »

       no comment !

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